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Interview  (Paris)  20 septembre 2011

Rencontrer Jean-Louis Murat est une épreuve à laquelle on se prépare. Il est impressionnant d'une part en raison de son oeuvre et de chansons qui font de lui un des compositeurs/interprètes majeurs dans la chanson française de ces vingt dernières années, mais aussi parce qu'il a la réputation de ne pas avoir un caractère facile. Pourtant, c'est un homme agréable et chaleureux qui m'accueille, loin de l'image du chanteur torturé que je redoutais de rencontrer. Néanmoins, pour l'avoir vu de nombreuses fois en concert, je le sais capable de se fermer ou de se monter cinglant. Ainsi en rentrant dans la chambre de l'hôtel parisien où il enchaîne les interviews ("C'est quand même un métier moins dur que celui de maçon" me dira-t-il dans un sourire avant l'entretien), je n'ose pas faire de blague entre le lit défait et le titre de son single de 1991, "Le lien défait". Pourtant son dernier album, Grand lièvre, par la légèreté de ses mélodies et de ses arrangements, rappelle à bien des égards ses productions de l'époque. Rencontre avec un artisan passionné.

La pochette du disque est largement plus lumineuse que tout ce que vous avez pu faire dernièrement. Pourtant, c'est un album en clair-obscur. Pourquoi ce choix de pochette ?

Jean-Louis Murat : Je ne me suis pas occupé directement de la pochette, mais j'avais exprimé le souhait d'une pochette colorée, qui ressemble à une illustration de livre pour enfants. Je souhaitais une pochette allégée au maximum, parce que les paroles des chansons de ce disque sont déjà lourdes. Pour contrebalancer des chansons de plomb, je voulais une pochette de poils.

J'ai utilisé le terme de clair-obscur car les paroles restent graves, mais la musique, à mon sens, se fait moins pesante. Est-ce une question de production, d'enregistrement ?

Jean-Louis Murat : C'est en raison de la production. Il n'y a pas de chorus, presque pas de guitare électrique mais essentiellement de la guitare acoustique. De plus, il y a dans la structure de chaque chanson des passages qui allègent le propos. J'enregistre beaucoup d'albums, mais je me donne à chaque fois des règles très précises. En l'occurrence, pour celui-ci, je voulais alléger le ton général de l'album.

À l'écoute de Grand Lièvre, j'ai eu le ressenti que pour certaines chansons, comme "Qu'est-ce que ça veut dire ?", que la musique était écrite en premier, puis que ensuite venaient les paroles. Et que c'était l'inverse sur, par exemple, "Rémy est mort". J'ai aussi eu l'impression d'un enregistrement quasi live pour "Haut Arverne", mais d'un enregistrement en plusieurs couches pour "Alexandrie".

Jean-Louis Murat : Jamais je ne mets de texte en musique, j'écris toujours paroles et musique en même temps. Quant à l'enregistrement, il s'est déroulé de manière très rapide. Chaque chanson a été jouée deux ou trois fois, dans des conditions quasiment live, dans le même lieu, en cinq ou six jours. Je comprends vos impressions mais il n'y a pas eu de traitement particulier sur les chansons. Par exemple, "Alexandrie" est une prise live, seuls les choeurs ont été rajoutés ultérieurement. C'est plutôt la structure de la chanson qui procure cette impression. Mais les musiciens et moi avons joué les structures que j'avais définies. Il n'y a pas eu de travail par-dessus ensuite. Le principe était "on ne touche à rien". Mis à part les chants, c'est du live pur jus.

Avec "Champion espagnol", vous revenez à un thème que vous avez déjà abordé. Celui du sportif, du cycliste. Pourquoi cet intérêt ? Pour l'effort solitaire, pour le côté fête populaire du tour de France ?

Jean-Louis Murat : C'est pour le côté champion, dépassement de soi. Je suis un grand admirateur des sportifs. Les champions sont les personnes pour lesquelles j'ai le plus de respect. J'ai l'impression d'avoir beaucoup à apprendre des grands sportifs. J'aime les champions, les héros, les gens qui se dépassent. J'aime la dimension supérieure, pas ce qui rapetisse l'homme.

On trouve d'ailleurs souvent dans vos textes des symboles de la transcendance, l'utilisation d'images verticales...

Jean-Louis Murat : Je vois ce que vous voulez dire. Comme si ce qui était horizontal était plus narratif, chronologique, ordonné. En effet, instinctivement, j'ai tendance à organiser des choses à la verticale. Du bas vers le haut. Il est vrai que la spiritualité ou la métaphysique des choses, dans les chansons, m'intéressent plus que la description plane et horizontale. Pour l'horizontal, je trouve que la télé ou la presse se chargent très bien de tout remettre au même niveau, de traiter tous les sujets sur un même plan. C'est pourquoi la dimension horizontale m'attire.

D'ailleurs dans cet album, vous abordez le thème de la prière et vous citez au moins 3 fois Dieu...

Jean-Louis Murat : Je ne suis pas religieux pour deux sous, mais j'ai le sens du sacré. J'ai le sens du sacré comme par ailleurs j'ai le sens de l'effort, du champion ou du héros. J'ajouterais même du saint. Pour moi, le champion est dans l'antichambre de la sainteté.

Sur "Il faut vendre la terre", vous prenez encore cette direction puisqu'il y a l'idée de refus d’abandonner malgré la difficulté des conditions.

Jean-Louis Murat : C'est vrai qu'on retrouve dans cette chanson l'image du vertical opposée à celle de l'horizontal. J'aime beaucoup les habitants des montagnes, l'agriculture de montagne... Pas uniquement en France d'ailleurs. Je me sens proche aussi des tibétains ou des peuples andins. Or, depuis une quarantaine d'années, tout le monde finit dans des villes dans les plaines. Il y a un mouvement d'exode rural partout dans le monde qui entraîne le développement de mégapoles où règne la pauvreté. À l'échelle de la planète, l'homme est devenu citadin et vit désormais dans les plaines. C'est comme si la modernité gommait le vertical et mettait tout le monde au même niveau. Ça me dégoûte, je déteste le fait citadin.

Pourtant, même dans le Cantal, une ville que vous devez connaître comme Riom-ès-Montagnes est située en contrebas et tout y est au même niveau.

Jean-Louis Murat : Certes, mais Riom-ès-Montagnes était une ville de bourgeois, de marchands, qui vivaient du travail des agriculteurs et des éleveurs alentour. C'est une ville qui a prospéré par les foires et les marchés, et ensuite s'est développée grâce à l'arrivée de l'administration. Comme beaucoup d'autres villes d'Auvergne d'ailleurs.

En Auvergne, l’exode rural des montagnes est un phénomène qui a commencé très tôt, et qui étonnamment se répète un peu partout sur le globe aujourd'hui. Comme je le dis dans le texte, c'est comme si les gens des plaines accusait la montagne d'être un obstacle à la joie. Comme si les habitants des plaines ne pouvaient supporter que quiconque habite au-dessus d'eux.

Sur Grand Lièvre, on retrouve une des marques de fabrique des disques de Murat, à savoir certains passages parlés, parfois incompréhensibles, à l'arrière des chansons, ou des enregistrements de bruits de la vie. Quel est l'apport de ces ajouts ?

Jean-Louis Murat : Je sais que les auditeurs aiment bien suivre cela. Ça a un sens, mais je laisse à chacun la liberté de l'interpréter comme il le souhaite. Il faut laisser entrer la vie dans les chansons, et laisser l'esprit de l'auditeur travailler. Par exemple, sur "Rémy est mort", j'avais un long texte dont je n'ai gardé que quelques bribes. C'était un texte sur un officier américain qui arrivait à Dachau et téléphonait à son supérieur pour lui annoncer l'horreur qu'il avait découvert. Il ne reste que quelques bouts de phrases qui parlent d'infini et de désarroi. J'intègre ces passages dans mes chansons pour intriguer l'auditeur. Souvent ce sont des phrases que j'enregistre sur un dictaphone et que je glisse ensuite lors de l'enregistrement.

Ajouter ces morceaux de vie est aussi un moyen de lutter contre la technologie. Pour Grand Lièvre, on a enregistré sur un 24 pistes à l'ancienne parce qu'on voulait qu'il y ait du bruit de fond. La technologie numérique permet de gommer tous les bruits de fond, et paradoxalement aujourd'hui, c'est la musique qui est devenue un bruit de fond. J'aime le souffle et les craquements que produisent les disques vinyle, je trouve quelque chose de poétique à ce souffle qui enrichit l'écoute. Depuis 30 ans, il existe des micros qui coupent automatiquement les signaux trop faibles. Par exemple, dans le jazz, lorsqu'un saxophoniste est enregistré avec un micro de proximité, on ne l'entendra plus prendre son souffle et on n'entendra pas la note arriver de très loin. En perdant le bruit de fond, on perd aussi le fond et le sens des choses. C'est comme si dans la peinture, chez de Vinci ou chez Raphaël, on gommait l'arrière-plan du tableau. La signification ne serait plus la même.

De plus, il y a le format mp3 qui non seulement écrase l'espace, l'ampleur qu'on peut donner à la musique, mais qui aussi javellise l'ensemble. C'est-à-dire que tous les petit bruits, toutes les petites bactéries qui font la musique, disparaissent. Or ces petites bactéries, comme en biologie, participent de la vie dans la musique. Je peux m'enregistrer en guitare/voix, mais si je m'entends un mois plus tard en mp3, parfois je ne retrouve rien du tout de l'instant. C'est un format dégueulasse. La musique est déshumanisée et c'est, à mon sens, une des raisons du désamour des gens pour les chansons.

En dernière question, je voulais vous parler d'un disque que vous aviez réalisé et qui comportait beaucoup de bruits de fond, c'était les Rancheros. Après le volume 1 "Golden couillasse", le volume 2 qui était annoncé sortira-t-il un jour ?

Jean-Louis Murat : (rires) Alors là, en effet, il y avait du bruit de fond. Bien que les chansons du volume 2, "Silver connasse", existent, elles ne sortiront pas. C'était une blague. On avait même le titre pour un troisième album, "Platinium fucking". Il n'y aura eu que "Golden couillasse" finalement. (rires).

 

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Jean-Louis Murat en concert à la Salle Moebius du Beffroi (samedi 10 octobre 2015)

En savoir plus :
Le site officiel de Jean-Louis Murat


Laurent Coudol         
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# 21 octobre 2018 : Réchauffement culturel

Pollution, pesticides, réchauffement climatique, guerres, brexit, cum-ex. A notre manière, chez Froggy's Delight, on essaie de lutter contre toute cette morosité avec notre petite sélection culturelle histoire de se réchauffer le coeur et les neurones. C'est parti :

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"Their Prime" de Jo Passed
"In our circle" de Rivulets
"Mount pleasant" de Smoove & Turrell
"Common wealth" de The 10:04s
"Schaum" de Unhappy birthday
Rencontre avec Vanessa Philippe, autour de son album "A l'abri du vent". le tout accompagné de la première partie de la session acoustique de Vanessa Philippe et Fredda
"Forces" de Arca
"Les portes du paradis" de Dani Terreur
"Par mon nom EP" de Nawel Ben Kraiem
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"L'Architecte et l'Empereur d'Assyrie" au Théâtre Darius Milhaud
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"Cyrano" au Théâtre Le Funambule-Montmartre
"Je viens de nulle part et c'est loin de Paris" au Théâtre La Croisée des Chemins
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"La Cerisaie, variations chantées" au Théâtre de l'Epée de Bois
"Gauthier Fourcade - Liberté !" au Studio Hébertot
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