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Paris-Milan  (Tacet)  octobre 2014

Allain Leprest, l’un des plus importants auteurs-interprètes de ce que l’on nomme la "chanson à textes", digne héritier des Brel, Brassens et Caussimon, nous a quittés en août 2011, laissant derrière lui une quantité invraisemblable d’inédits et de raretés. Trois ans plus tard, le travail de deuil accompli, arrive le temps de la redécouverte. De nombreux spectacles sillonnent actuellement la France pour lui rendre hommage : Philippe Torreton interprète ses textes ; Jean Guidoni, Yves Jamait et Romain Didier tournent depuis un an avec Où vont les chevaux quand ils dorment, spectacle "de prestige" axé sur les classiques. Le groupe Entre 2 Caisses (Je hais les gosses) sonde la face immergée de l’œuvre – continent plein de surprises, où les faces B méconnues ont autant de saveur (sinon plus) que les perles archi-rebattues. On peut également citer JeHaN, dans sa formule guitare-accordéon avec Lionel Suarez (dont on a chroniqué un récent Limonaire), qui vient de rejouer ce week-end à l’Annexe d’Ivry-sur-Seine…

Côté disques, Saravah a ouvert le bal fin août, avec l’album Claire Elzière chante Allain Leprest, piloté par le guitariste-compositeur des Primitifs du FuturDominique Cravic. JeHaN va sortir le sien d’ici la fin de l’année. Et d’autres encore, moins connus, préparent également des galettes "hommages". Mais le gros morceau de cette rentrée, au-delà des mérites respectifs des uns et des autres (le Claire Elzière, notamment, très réussi), c’est ce disque de Guidoni : 12 textes inédits de Leprest mis en musique par Romain Didier (collaborateur "historique" du poète), publié chez Tacet, la maison de disque qui avait réalisé ses derniers albums. Il faut saluer ici le travail de son producteur, Didier Pascalis, qui de 2005 à 2011, a su donner au chanteur la cohérence sonore qui lui avait manqué sur la majeure partie de sa discographie. Grâce à lui, l’œuvre enregistrée d’Allain Leprest, auparavant assez chaotique – d’immenses chansons gâchées par des orchestrations inappropriées – a enfin trouvé un écrin à sa mesure, achevant son parcours sur des disques classieux.

C’est Jean Guidoni, familier des commémorations Tacet – "tribute" Chez Leprest, spectacle Où vont les chevaux quand ils dorment – qui a été choisi pour porter ce nouveau répertoire. L’objectif avoué est de dépasser le périmètre des "ultras" et toucher un autre public. Guidoni, sans être une immense vedette, jouit quand même d’une notoriété supérieure à celle d’Allain. Il est capable de lui gagner de nouveaux adeptes, tout en apportant à cette œuvre la vigueur qui lui manquait – après les problèmes de santé qui avaient diminué le chanteur sur ses derniers opus. Ce disque, cohérent avec l’univers de Guidoni et pas dépaysant pour les leprestophiles, devrait donc ravir les admirateurs des deux artistes – et occasionner des ventes intéressantes pour le label.

Les orchestrateurs – Thierry Garcia pour les rythmiques, Romain Didier pour les cordes –, familiers de cet univers, se mettent au service de son nouveau porte-voix : on n’a jamais l’impression que l’interprète se glisse dans la peau de son prédécesseur. Il chante du Leprest à sa sauce, et l’enrobage n’a rien à voir avec les accompagnements sobres et doux qui collaient si bien au chant rauque du poète. La différence de voix induit d’autres types d’arrangements : plus costaude et maîtrisée, celle de Guidoni se déploie sur des orchestrations plus amples qu’à l’accoutumée. Les cordes de Romain – qui a atteint un nouveau palier de maîtrise avec le précédent album Symphonique (2011) – sont omniprésentes sans jamais être écrasantes. Les rythmiques comportent beaucoup plus de guitare électrique et de batterie qu’à l’accoutumée : Guidoni a une autorité vocale suffisante pour soutenir la "confrontation" avec ces instruments, qui aurait mis K-O l’organe fragile d’Allain. On n’a jamais entendu chez Leprest des roulements de toms tels que ceux d’"Homo-Sapiens", ni un groupe aussi pressé que sur Paris-Milan. La puissance de Guidoni impressionne, et lorsque au détour d’un refrain, il lance "STOP" en même temps que claque le dernier coup de caisse, l’effet est saisissant : à croire que c’est lui qui commande l’arrêt de la chanson ! Cette maîtrise a toutefois son revers : la voix, un peu plus froide que jadis, ne charrie pas ses fêlures dans le moindre raclement de gorge. Le disque est par conséquent moins sentimental – dans le sens vecteur de sentiments intimes – que ceux de Leprest. Mais on ne peut pas tout avoir…

Ca démarre étrangement avec "Le jour baisse toujours trop tôt"… On y reconnaît une version à peine modifiée du texte de Chanson Bateaux, mis en musique 15 ans plus tôt par JeHaN. L’effet est déstabilisant : difficile d’apprécier vraiment le morceau, avec l’autre mélodie encore en tête. Ce sera sans doute plus aisé pour les néophytes… Pourtant, au bout de plusieurs écoutes, on finit par s’y faire, et la chanson révèle son suc doux-amer – constat désenchanté sur la brièveté du temps qui nous est imparti, porté par la voix résignée de Guidoni. "Le Contraire" commence par les notes isolées d’un piano obsédant sur fond de batterie électronique, avant irruption des violons sur le refrain. L’orchestration suffisamment dense compense le caractère allusif du texte, qui semble d’abord n’être qu’un exercice de style, entre poésie et Almanach Vermot ("tu sous-pleures ou bien tu souris ?"), mais s’avère au final plus profond que prévu – glissements de sens-dessus-dessous suggérant que le couple est mieux cul-par-dessus-tête que le contraire… Dans "Reviendre", les couplets légers (banjo) s’opposent au lourd refrain (guitare électrochoc) suppliant l’autre de revenir faire des choses très prosaïques ("éteindre ma machine à café […] repeindre mon oreiller"). La chanson, tubesque, se laisse fredonner, et Guidoni lui-même ne s’en prive pas, finissant par un "la la la" plus léger qu’à l’accoutumée.

On atteint le rythme de croisière avec le puissant "Putain Traînée Salope", dont on devine aisément pourquoi il n’a pas été chanté par ses coauteurs, qui cultivaient pour eux-mêmes une veine plus romantique… Malgré son titre peu engageant, il s’agit pourtant là d’une vraie chanson d’amour, paradoxale, agressive – jamais tiède. La grossièreté n’exclut pas les sentiments, et la voix de Guidoni leur donne le tranchant adéquat. Les ruptures rythmiques métaphorisent parfaitement les heurts amoureux – et le moment où, sur le dernier couplet, la voix n’est plus accompagnée que par les cordes, avant l’injonction finale ("STOP !"), est d’une tristesse saisissante. "Chut", chanson atypique, démarre par une longue introduction orchestrale. Romain Didier a rarement fait mieux : ses cordes mélodramatiques tournoyantes accentuent la tragédie du texte – elliptique et saisissant, l’un des plus intenses de Leprest. Ici encore, Guidoni intime l’ordre à la musique de baisser d’un ton – "chut !" – pour faire entendre la débâcle de l’homme "pris au piège froid de sa gravité". La fin "cut" laisse l’auditeur perdu en conjectures, à se demander s’il vient d’entendre une parabole cynique ou une blague à chute un peu rude… "Partition de septembre" est d’un abord plus classique, avec ses métaphores filées – notes-oiseaux qui s’en vont à l’approche de l’automne, charters-cerfs-volants raccompagnant d’autres migrants… La thématique rejoint celle d’Etrange (1999), magnifique chanson portée jadis par JeHaN : derrière la beauté du langage passe quelque chose de pas glorieux (une expulsion), soulignée par une musique triste que l’interprète sert avec la dignité nécessaire. "Paris-Milan" est un autre type de voyage, plus métaphysique. Le texte poétise les lieux de passage où l’homme attend Dieu sait qui – version ferroviaire amère du café des Tilleuls (2008), avec pour morale : "les remords, ça n’a pas de prix". "Folle de moi", malgré un titre macho narquois, réintroduit paradoxalement un peu de tendresse. Les couplets minimaux déclinent un almanach sentimental où le spleen ne vient pas à bout du plaisir. La musique est aisément mémorisable – peut-être même mémorable, on verra à l’usage...

"Trafiquants" lui succède, et c’est le moment étonnant du disque : une chanson comique ! Et réussie, qui plus est… Ce qui ne ressemble ni à son auteur, ni à son interprète ! Déjà enregistrée jadis par Leprest et la Bande à Paulo (sur une musique banale, restée heureusement à l’état de maquette), elle a été reprise en main par Romain Didier et créée sur scène par JeHaN (spectacle Connaît-on encore Leprest ? en 2012), dont l’interprétation en flibustier rigolard faisait merveille. Guidoni, trop grave pour assumer seul cette pochade, fait appel à Juliette qui y ajoute un brin de… légèreté ! La chanson, complainte cynique d’un couple de trafiquants qui se toise du coin de l’œil pour savoir lequel entubera l’autre – mais obligés de veiller leur magot à tour de rôle – est drolatique, et l’ambiance banjo-pouet-pouet-avec-la-bouche n’y est pas pour rien. Fin de la récré, retour à une ambiance plus classique avec "Dans le jardin de Gagarine", écho résigné au fameux Goodbye Gagarine de 1986, qui cultivait une rêverie spatio-temporelle pleine de tendresse. Dans le potager du rêveur déchu, Leprest ramasse ses thèmes et obsessions en un bouquet somptueux : politique (sans-papiers, chute du communisme), art (Hemingway, Goya, Kandinsky), autobiographie (papa, Huma Dimanche, fusée de Tintin). Même s’il cultive un certain flou artistique, le poète "braconnier de l’espace" éblouit par ses images, claires comme de l’eau de roche où brille le souvenir d’étoiles éteintes. Même réminiscences pour "Les Copeaux de savon", extension logique à Mont-Saint-Aignan sur le thème des souvenir d’enfance après lesquels on court encore des années plus tard – fragiles mais indestructibles ("J’attends le pitbull qui les crocs devant crèvera nos bulles"). "Homo-Sapiens" achève l’opus en beauté, même si le sujet du texte n’est pas clair – suite d’associations d’idées et coqs à l’âne poétiques, noués par un refrain sur la folie des hommes. On ne sait où il veut en venir… mais le sens cède le pas au son, et l’orchestration musclée emporte le morceau : malgré la batterie, ce n’est pas lourd ; malgré les déluges de cordes, ce n’est pas mélo ; malgré le piano martelé, ce n’est pas ronflant. Guidoni domine ça de sa voix robuste. Il a tout bon. Rien à redire.

Au final… Le résultat est inespéré. Proche du chef d’œuvre, rien de moins ! Même composé de fonds de tiroirs, l’album paraît presque plus dense que les disques publiés par Leprest de son vivant. On a évidemment tort de comparer – les options d’arrangements sont très différentes… Mais l’album est d’une rare intensité. Aussi étonnant que cela puisse paraître, c’est bien la première fois – hormis sur Francilie, Pantin Pantine ou la Cantate pour un cœur bleue, cas particuliers conçus pour des spectacles – qu’on trouve la signature Allain Leprest-Romain Didier d’un bout à l’autre d’un véritable album. Ceci explique sans doute la cohérence du projet. Il reste assez peu de traces de l’origine disparate des morceaux. A quoi entend-on qu’il s’agit de fonds de tiroirs ? Deux ou trois facilités : des rimes parfois un peu trop semblables (maigres/nègres à deux reprises, ine/mandarine, idem), quelques fins un peu trop "cut" pour être honnêtes ("Chut", "Gagarine") suggérant que les textes n’étaient peut-être pas tout à fait achevés… Quelques procédés un peu systématiques (les refrains inversés d’"Homo-Sapiens" et "Paris-Milan")… et puis certains endroits où le savoir-faire de l’auteur en matière de jeux de mots poétiques se sent un peu trop, quand la virtuosité l’emporte sur le sens global – Leprest, fidèle à un univers réaliste intelligible, n’aurait pas interprété de telles choses sur ses propres disques. Mais cela n’a guère d’importance : ces titres, qui pour la plupart n’auraient pas convenu à notre chanteur-auteur, vont comme un gant à son "remplaçant". Mieux : on jurerait qu’ils ont été écrits pour lui, tant la greffe a bien pris ! Cela donne une œuvre atypique, de belles chansons pas tout à fait dans la manière habituelle du poète – et tant mieux. Guidoni avait frayé avec une nouvelle génération d’artistes sur un précédent album. Ce disque est une suite cohérente à ce "rajeunissement" : l’ambiance paraîtra familière aux amateurs de Dominique A – un genre de chanson-rock adulte, où le réalisme est tenu à distance, qui ose des envolées vers un certain onirisme. Ce n’est pas du Leprest pur jus… et c’est peut-être pour ça que c’est si réussi. Preuve qu’il était capable d’écrire dans des registres différents, sans y perdre son style ni son âme.

[Note : on pourra lire, pour se faire une idée de la conception de cet album, des entretiens avec Didier Pascalis et Romain Didier dans un ouvrage à paraître mi-novembre : Allain Leprest / Gens que j’aime, aux éditions Jacques Flament]

 

En savoir plus :
Le site officiel de Jean Guidoni
Le Myspace de Jean Guidoni
Le Facebook de Jean Guidoni


Nicolas Brulebois         
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