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Se  (Mawa Productions)  décembre 2012

C’est la première fois que ça nous arrive : qu’un colloque de musicologie donne réellement envie d’écouter de la musique. Pas juste passer un disque, non… Envie d’entendre chanter l’universitaire, l’amphithéâtre muer en salle de concert, les discoureurs en bêtes de scène – le docte académisme en comédie musicale ! On peut toujours rêver ? Pas forcément…

Voilà à peu près ce qui est arrivé, mi-janvier, au Musée d’Aquitaine, où avait lieu un colloque organisé par Pascal Pistone (responsable de la Licence "Chanson d'expression française, Jazz et Musiques actuelles" à l'Université de Bordeaux 3) : parmi tous les brillants chercheurs, une femme de 30 ans a tiré brillamment son épingle du jeu en dissertant sur "Le tissage des sonorités et des dictons dans les chansons d’Allain Leprest". Sa communication, aussi érudite dans le fond que limpide dans la forme (loin du proverbial jargon universitaire), a suscité l’enthousiasme du public, qui lui a réservé une standing-ovation. Présent dans la salle, Gérard Pierron, compositeur historique de Leprest – et bel artiste lui-même – ne s’y est pas trompé : avec sa générosité coutumière (mais encore plus d’enthousiasme que d’habitude), il a salué la jeune femme d’un vibrant : "si toutes les chercheurs universitaires sont de votre qualité, cela me donne envie de reprendre des études". Avis partagé par l’ensemble de l’auditoire.

Renseignement pris : la chercheuse en question, Céline Pruvost, est artiste elle-même, auteur-compositrice-interprète. L’envie nous est venue de vérifier si, de la théorie (brillamment exposée) à la pratique, elle maintenait ce niveau d’excellence. Chercher quelle part de son art elle avait pu exposer entre les lignes de sa communication – et quels éléments de la poétique leprestienne rejoignaient ses propres modes d’écriture. Deux de ses EP, parus respectivement en 2009 et 2012, sont encore disponibles. Nous nous intéresserons ici au dernier, intitulé Se. Il a été enregistré lors d’une résidence au Québec, avec la collaboration de Gaëtan Essiambre (direction artistique), qui a opté pour des arrangements à dominante guitaristique.

L’entrée en matière, "A moitié", dresse l’ironique portrait d’une optimiste forcenée : brodant sur l’expression "voir le verre à moitié plein", elle présente une amoureuse qui choisit toujours "les mecs à moitié bien". S’ensuit une liste d’arguments négatif/positif, petites qualités censées compenser de grands défauts – gradation de mal en pis, culminant avec l’indéfendable "Il est un peu violent mais il plait à mes parents" ! L’accompagnement est léger, gentiment funky. Malgré la précision inhérente à la mécanique humoristique du texte, l’interprète utilise sa voix de façon musicale, variant ses effets pour que l’énumération ne soit pas ennuyeuse : "chanson à texte" et pop en même temps, à la fois mordante et charmante. Idéal pour dérider un auditoire de concert – et commencer le disque sur une note positive.

"Garde-robe" lui succède, et malgré un titre casse-gueule (lectrice de Elle, es-tu là ?), développe une belle idée : après l’amour, une amante contemple les vêtements éparpillés… et telle la marguerite, se demande combien de fois elle se laissera effeuiller par l’homme endormi à ses côtés. S’ensuit l’énumération des tenues, légères ou sophistiquées, qu’elle aimerait le voir dégrafer, accumulation pas forcément routinière, qui permet de mesurer la durée d’un amour. La mélodie – évoluant d’un couplet à l’autre – évite la redite, et l’orchestration légère comme une robe d’été l’habille (ou déshabille) de belle façon. Quant au chant, d’abord gentiment sensuel, il se teinte d’assez d’émotion pour échapper au superficiel.

On navigue dans les mêmes eaux avec "M’en voulez pas", qui exhibe d’emblée tous les signes rédhibitoires du thème de société (avoir ou pas un bébé) qui fait les beaux jours de la presse féminine – mais pas forcément les grandes chansons. Céline Pruvost a l’intelligence de ne pas s’y cantonner : après avoir affirmé (aux "filles" à qui le texte semble s’adresser) qu’elle ne veut pas d’enfant, elle élargit le propos en comparant l’écriture à une gestation, avec ses ratés (panne d’inspiration-avortement) et ses joies (accouchement d’une belle chanson). Ce n’est pas follement original, mais l’idée de substituer à une thématique commune un point de vue artistique échappe au côté terre-à-terre d’un dialogue mère-à-mère. Et la mélodie est assez plaisante pour nous faire fredonner ce texte qui, sans cela, aurait été d’un intérêt assez limité.

Jusqu’ici, le disque est charmant mais peut-être encore un peu trop léger pour emporter pleinement notre adhésion. Il faut lui laisser sa chance jusqu’au bout car le meilleur est à suivre. C’est quand elles échappent enfin aux thématiques "girly" que les chansons de Céline Pruvost deviennent passionnantes – gagnant en densité et accédant in fine à l’universel.

"Marre" n’est pas vraiment une nouveauté (déjà enregistrée sur un autre EP en 2009) mais une recréation – voire une renaissance : la version précédente, belle mais un peu trop alanguie, ne rendait pas justice au ras-le-bol exprimé dans le texte, le limitant à un spleen sensuel, accentué par un arrangement jazzy décolleté à la Norah Jones – un vrai contresens alors qu’il s’agit d’une chanson-cri, manifeste contre la solitude. Comme disait Francesca Solleville : "la musicalité, c’est comme le maquillage, il faut savoir ne pas en abuser", pour que le sens ne soit pas dénaturé par la joliesse du son. La version 2009 avait en outre le défaut de commencer très doucement, pour ne s’emballer qu’au dernier couplet – un peu trop tard, hélas. Cette fois, la progression dramatique est constante, les arpèges dénués de toute tendance lounge – les "envies de désordre, besoin de rire, de mordre" beaucoup plus sincères, une fois débarrassée des maniérismes vocaux. La chanson atteint son but, et s’avère un tube en puissance. Aux vers de ras-le-bol introduits par "marre" succèdent ceux, plus positifs, exprimant l’envie d’une existence moins compassée. Sur le pont, la voix s’envole vers les aigus, à l’unisson de la guitare, pour des phrases de pure musicalité – illustrant la libération tant espérée – avant de revenir au texte, plus combative que jamais. Alors qu’on trouvait le début du disque "beaucoup trop sage" (comme dit la chanson), elle hausse soudain le ton – et atteint une autre dimension, beaucoup plus intéressante. [Au jeu des différences entre les deux moutures, on peut aussi noter celles-ci : alors que la version 2009 était tendue vers une "envie de dire je t’aime à un homme en qui je crois", il n’est plus question ici que de "quelqu’un en qui je crois" : l’idée de quête amoureuse aurait réduit la portée, plus universelle, de ce texte secrètement enragé. De même, il n’est plus question de "goûter" la passion, mais de l’ "oser" : où comment un simple changement de mot confère à tout un texte une audace nouvelle…]

Après ce sursaut, arrive le sommet du disque (qui lui donne logiquement son titre) : "Se". Céline Pruvost, dans sa communication universitaire, parlait des "chansons listes" d’Allain Leprest, citant en exemple "Tout c’qu’est dégueulasse porte un joli nom". D’autres, le même jour, avaient évoqué le goût du poète pour les contraintes formelles. Cette fois, l’auteur-compositrice (qui aime, elle aussi, enfiler les perles, on l’a vu) opte pour une double gageure : elle écrit un texte exclusivement en verbes pronominaux du premier groupe (contrainte créatrice), tout en dressant l’inventaire (chanson-liste) des étapes du rapport amoureux. Du meilleur au pire, jusqu’à extinction des feux. La musique suit l’évolution du propos, à la fois tendue (bandée – le terme n’est pas superflu pour parler de désir – comme un arc) et dansante, plus rythmique que mélodique, à l’image du texte où assonances et allitérations ont plus d’importance que le sens, atteignant peu à peu une espèce de transe à la Camille. Elle s’emballe puis se meurt, définitivement vaincue par cette mise à plat infinitive : "se piétiner, se quitter, se casser". Mais c’est une fausse sortie, Céline Pruvost est trop fine pour finir la chanson sur un tel constat d’échec. Le désir vit, meurt, et ressuscite (la musique reprend, plus lente, plus lourde), remplacé par autre chose (la tendresse ?) qui cautérise les plaies. Avant de se résoudre, dans un épuisement/apaisement (toujours ce verre à moitié vide/plein), en un dernier mot : "S’aimer". Bouclant idéalement la boucle. Et le disque, par la même occasion.

En conclusion : cet EP, qui s’avérait plaisant mais un peu "light" sur les premiers titres, gagne véritablement en épaisseur grâce aux deux dernières chansons, superbes. Il faut l’écouter comme un tout, pour en apprécier la progression – résister un peu, avant de le laisser emporter le morceau. A y repenser, on est surpris qu’un disque de cinq titres contienne autant de bonnes choses. Le léger y voisine harmonieusement avec le grave, créant de beaux contrastes tandis que la voix de la chanteuse – acidulée et sensuelle – n’exclut pas l’émotion, voire une certaine raucité quand elle durcit le ton. Subtile, elle n’assène rien, ose des jeux d’écriture ludiques sur des sujets graves. Si on voulait être méchant, on dirait que ce petit disque est ce après quoi court Jeanne Cherhal depuis des lustres, sans y parvenir tout à fait. Une chanson à texte aux mélodies pop, à la fois intelligente et assez évidente pour ne laisser personne au bord du chemin. Comme cette communication à l’Université, en somme, qui nous a donné envie de nous intéresser à cette artiste… Au final, il n’y a qu’une chose qu’on trouverait à redire, un seul détail pas réussi dans ce disque – contrairement à nombre de chanteuses, qui mettent en avant leur physique pour masquer le fait que leur écriture manque de corps – la pochette. Alors que Céline Pruvost est une (très) belle femme, elle pose sur la couverture dans une tenue et une coiffure qui ne lui rendent pas justice – non seulement à son physique, mais au contenu de ses chansons, plus riche que ce que laisse imaginer cette photo "midinette". Au moins, on ne pourra pas nous reprocher d’avoir aimé son disque pour de mauvaises raisons…

 

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En savoir plus :
Le site officiel de Céline Pruvost
Le Bandcamp de Céline Pruvost
Le Myspace de Céline Pruvost
Le Facebook de Céline Pruvost


Nicolas Brulebois         
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# 23 septembre 2018 : Autumn Sweater

Après le plan canicule estival, va-t-il falloir prévoir un plan innondation ? En tout les cas, la météo (tout du moins parisienne) a voulu nous faire savoir que l'on entrait dans l'automne. Qu'à cela ne tienne cette saison est riche en sorties de tout bord tant au niveau des disques, que des films, des livres, des expos et la reprise de la saison théâtrale. C'est parti pour le sommaire de la semaine.

Du côté de la musique :

"Crave" de Léonie Pernet
"Double negative" de Low
"Sound of Papapla Vol 1" de Papapla
"Captain Tarthopom, flûtes libres" de Jean Cohen-Solal
"Faits Bleus" de Pauline Drand
"Mésopotamie" de Fantôme
Tour d'horizon du festival Hop Pop Hop #3
"Le bruit dehors" de Goël
"You vicious !" de You, Vicious !
et toujours :
"Let my children hear Mingus" de Géraud Portal
"Joy as an act of resistence" de Idles
"Move through the dawn" de The Coral
"Reiði" de Black Foxxes
"Rising, la fin de la tristesse" de Blaubird
"Idomeni" de No Mad ?
"Sun on the square" de The Innocence Mission
et entre livre et musique "Beach Boys, un été sans fin" de Jean Emmanuel Deluxe

Au théâtre :

les nouveautés de la semaine :
"Les Enivrés" au Théâtre de la Tempête
"Le Père" à la MC à Bobiny
"Mysery" au Théâtre Hébertot
"Love Me Tender" au Théâtre des Bouffes du Nord
"Qui a peur de Virginia Woolf ?" au Théâtre 14
"Les mots pour le dire" au Théâtre L'Archipel
"Le bateau pour Lipaia" à la Comédie Italienne
"Voyage au bout de la nuit" au Théâtre de la Huchette
"Cabaret Louise" au Théâtre le Funambule-Montmartre
"Callisto et Arcas" au Théâtre des Bouffes du Nord
les reprises :
"L'Arrangement" au Théâtre de l'Epée de Bois
"Los Guardiola - La Commedia del Tango" au Théâtre Essaion
"Elodie Poux - Le Syndrome du Playmobil" à l'Apollo Théâtre
"Apzude !" au Théâtre Trévise
"Guillaume Bats - Hors Cadre!" au Théâtre Apollo
"Les Sourds-Doués - Sur un malentendu" au Théâtre Trévise
et la chronique des autres spectacles de septembre

Expositions avec :

"Collections privées - Un voyage des Impressionnistes aux Fauvess" au Musée Amrmottan-Monet
"Jakuchu - Le Royaume coloré des êtres vivants" au Petit Palais

Cinéma avec :

le film de la semaine :
"Rafiki" de Wanuri Kahiu
et la chronique des autres sorties de septembre

Lecture avec :

"Dans les bras de Verdun" de Nick Dybek
"Le sillon" de Valérie Manteau
"Rommel" de Benoît Rondeau
"1994" de Adlene Meddi
et toujours :
"Au loin" de Hernan Diaz
"Beach Boys, un été sans fin" de Jean Emmanuel Deluxe
"Federica Ber" de Mark Greene
"K.O." de Hector Mathis
"L'extase totale" de Norman Ohler

Bonne lecture, bonne culture, et à la semaine prochaine.

           
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