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Rubato  (La Matingale)  septembre 2015

"Se laisser dérouter, n’est-ce pas la meilleure façon d’être sur la bonne voie ?" Se faire prendre par surprise, en art comme ailleurs (mais surtout en art), reste la meilleure façon de faire des découvertes. "Se faire prendre", avec tout l’imaginaire qu’il y a derrière... violemment, s’il le faut ; on n’est pas contre… tant que cela reste dans le domaine de l’art, pas celui du cochon.

Vendredi 21 août, nous étions venus applaudir Laurent Berger au Limonaire, à Paris. Déplorant qu’il s’agisse d’un co-plateau (= temps de concert divisé par deux) avec un certain Patrick Ingueneau, que l’on ne connaissait pas. Comble de déveine : Laurent Berger, malgré quatre magnifiques albums et une réputation élogieuse, jouait ce soir-là en ouverture de rideau, position difficile qui donne inévitablement (effet "première partie" oblige) la vedette à qui passe en second. On était venu pour Berger, et malgré la qualité de sa prestation, ce fut une déception de le voir jouer si peu de temps (une demi-heure), en guise d’apéritif pour quelqu’un dont nous n’avions a priori que faire – et qui s’octroya, lui, trois bons quarts d’heure ! Notre chouchou en ouverture d’une "vedette" inconnue au bataillon, c’était un paradoxe difficile à avaler.

Failli partir à l’entracte… et puis non. Quelque chose nous poussait à avoir confiance en la programmation de ce haut lieu de la chanson à textes (hanté par le fantôme d’Allain Leprest, entre autres), qui nous a si souvent comblés. Comment cet Ingueneau allait-il succéder à Laurent Berger, dont le beau classicisme représente actuellement l’héritage le plus raffiné d’un certain âge d’or de la chanson poétique ? Réponse : en faisant tout sauf de la chanson à texte, explosant les formats poétiques et violentant (un peu, beaucoup, passionnément) les spectateurs présents.

Multi-intrumentiste – piano, percu, guitare-ukulélé, saxo, bruits de bouche – Patrick Ingueneau fit feu de tout bois et parvint, seul, à sonner aussi intensément que dix musiciens. Ce soir-là, ses morceaux ne ressemblaient a priori à rien de connu : il pouvait se lancer dans un joli slow et le dynamiter subitement à coup de cris violents, parodiant un chanteur de variété psychotique ; souligner une rengaine idiote d’un petit "tchiki tchiki" répétitif et lui conférer, par ce minimalisme désuet, un parfum d’enfance de l’art ; jouer au guignol, se frottant sur les genoux d’un touriste allemand égaré là, avant de nous cueillir par un solo de sax à faire pleurer…

Certains chansons pouvaient s’avérer émouvantes… mais Ingueneau s’ingéniait toujours à détourner ce sentiment naissant par une énormité, que ce soit dans sa façon de chanter – subitement "hénaurme" alors qu’il était subtil l’instant d’avant – d’apostropher le public comme s’il voulait l’égorger, ou de démonter en les parodiant tous les "trucs" du spectacle vivant, laissant croire qu’il improvisait, alors que tout ceci était (on imagine) diaboliquement concerté.

Bref, passé l’étonnement de départ, on a rarement autant ri, jubilé – et eu peur – que ce soir-là. Peur pour lui, d’abord, en équilibre instable entre grand-guignol, émotion, humour, ridicule et virtuosité. Peur pour nous aussi, car son attitude (du moins, celle de son personnage) pouvait changer au détour d’un couplet, devenir agressive et bousculer nos petits conforts, le cul entre deux chaises musicales. A la fois récital et performance. Stand-up sans blague, concert sans chansons au sens classique du terme, mais avec mieux que ça : une urgence rock’n’lyrique (sic), une absurdité rentre-dedans, un humour dynamiteur de poésie (où la poésie revient parfois mettre du baume sur les plaies béantes). Croisement anormal entre Boby Lapointe (pour les textes emplis de chausse-trappes, assonances et allitérations), Katerine récent (dérision mal lavée), Coluche (le look, la grande gueule), Jango Edwards (clown baveux dérangeant).

Renseignement pris, Patrick Ingueneau est effectivement un artiste hybride, oscillant entre parcours musical et théâtral. Il officie au sein d’une compagnie, La Martingale, propose un CD intitulé Rubato… qui est aussi le nom d’un spectacle. Disque acheté au Limonaire, après le concert, écouté dans la foulée avec un peu d’appréhension : allait-il pouvoir compenser l’absence de sa présence physique délirante ? Est-ce que l’enregistrement, une fois passé l’effet de surprise, allait laisser deviner les trucs derrière ce qu’on imaginait être de la spontanéité ?

Première réponse rassurante : si les chansons sont (à peu près) les mêmes, le rendu est très différent. Un peu moins humoristique, mais bien plus virtuose : en studio, Ingueneau crée des ambiances très riches en superposant seul une dizaine d’instruments, avec une vraie maestria. Le disque se tient à la frontière de la chanson et du jazz, voire de la musique savante, avec un clin d’œil caribéen de temps à autres.

La lecture des textes révèle que derrière l’absurde se cachent (évidemment) de vrais sentiments : "L’Eternelle" ou "Flamboyant" sont des chansons d’amour, bizarres ("Flamboyant" démarre comme une parodie de Joe Dassin, mais c’est – Dieu merci – une fausse piste) mais touchantes. Sur le plan vocal, "L’Eternelle" ressemble à la meilleure chanson jamais écrite par Bastien Lallemant. Mais c’est encore une fausse piste – ou une énième possibilité, tant Ingueneau s’avère multiple. D’autres titres relèvent évidemment de l’hommage à Lapointe ("Coquillages", "Choux-fleur"). "Mon mombre", seul morceau à bénéficier d’un clip, est un slow décalé, avec variations de voix – du suave au hurleur en passant par le béta – avant que la coda en simili-allemand (en fait de l’anglais chanté avec accent teuton) achève de noyer le poisson.

"J’aime l’air", qu’il jouait avec juste un petit maracas au Limo, est ici traité de façon originale : enregistré dans (ce que l’on imagine être) sa vie quotidienne, Patrick Ingueneau fredonne en faisant tout autre chose. La mélodie se mêle aux bruits divers et variés qui accompagnent le parcours du chanteur, couvrant presque entièrement la voix… et voici la subtilité : l’air est tellement évident qu’on arrive à le suivre malgré ce brouhahas alentour ! Camille ("Aujourd’hui", sur l’album Ilo Veyou) ou Katerine ("Patati et patata", album Robots après tout) avaient déjà enregistré des chansons en marchant dehors. Celle-ci les égale, voire les surpasse : il n’y a pas de musique, mais c’est un tube ; on ne comprend que la moitié de ce qu’il dit, mais ça semble limpide ; les bruits parasites sont plus forts que sa voix, mais on capte sans peine ; et au final, cerise sur le gâteau : l’enregistrement cracra sur dictaphone s’interrompt, laissant place à la musique seule – celle que l’on imaginait en rêve. La façon de dissocier chant et instrumentation est redoutable : la forme un peu branque de l’irrésistible rengaine ne la livre pas facilement aux oreilles béotiennes. En outre, le texte, sans avoir l’air d’y toucher, dévoile ce que pourrait être son credo : "La musique / Comme un tic / qu’on oublie / De Boby / A Satie".

Le musicien touche-à-tout crée de purs instants musicaux, parfois déconnectés des paroles, parfois imbriqués ensemble, apparemment sans logique (ou plutôt si : celle du disque, qui malgré les morceaux foutraques, paraît au final étonnamment équilibré, ni trop fou ni trop peu). Un exemple parmi d’autres : "Poème", dont les couplets en poésie faussement précieuse (emplie d’absurdités amoureuses en tout genre) sont contrebalancés par un riff piano-chœur lourd et obsédant, qui l’emmène totalement autre part. La jonction entre le son et le sens n’est pas totalement assurée, et c’est dans cet entre-deux passionnant que l’artiste nous perd souvent.

Autre morceau d’une rare évidence, "Bel canto", joué au "guitalélé" (sic), est d’abord conforme à ce que le genre suggère : une sérénade un peu con-con, serinée par un roucouleur de plus en plus matamore à mesure que la chanson progresse… jusqu’à un pont en guise de refrain hurlé à la Johnny, avant de retomber sur ses pieds en onomatopées ("ké ké ké"). On ne comprend pas véritablement ce dont il parle, mais c’est beau et con à la fois – tout ce qu’on aime.

Pour finir, voici la note d’intention trouvée sur le site de Patrick Ingueneau, résumant sa démarche : "Rubato  est une indication musicale plus communément utilisée dans la musique classique. Cette consigne indique d’interpréter librement une mélodie sans se soucier du rythme initial. Rubato, c’est le mouvement libre". Ingueneau a fait passer cette indication musicale dans la chanson, l’a mâtinée de théâtre / performance, et voilà le résultat : un no man’s land bizarre, où les contraintes (versification, justesse) ouvrent le plus sûr chemin vers la liberté – à condition de savoir y mettre sa personnalité.

Le Limonaire lui laissera "Carte blanche" dimanche 8 novembre à 20h.

 

A lire aussi sur Froggy's Delight :

Patrick Ingueneau en concert au Petit Ney (vendredi 12 février 2016)


En savoir plus :
Le site officiel de Patrick Ingueneau
Le Soundcloud de Patrick Ingueneau
Le Facebook de Patrick Ingueneau


Nicolas Brulebois         
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# 29 mars 2020 : On continue à s'égayer le cerveau

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Bonne lecture, bonne culture, et à la semaine prochaine.

           
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