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Renoncer à finir  mai 2016

Episode 5 : Renoncer à finir

L’une des obsessions de Pérec était les listes finies. En épuisant par exemple dans La disparition la liste de TOUS les couples hollywoodiens des années 1960 (sans e dans leur nom), il tirait une satisfaction jusqu’ici considérable comme naturelle chez un artiste : terminer quelque chose.

On aurait dit Virginia Mayo s'offrant à Richard Widmark, ou Joan Crawford à Frank Sinatra, Rita Hayworth à Kirk Douglas, Kim Novak à Cary Grant, Anna Magnani à Randolph Scott, Gina Lollobrigida à Marlo Brando, Liz Taylor à Richard Burton, Ingrid Thulin à Omar Chariff.

Ça, c’était avant Kanye West.

En "sortant" début 2016 sur Tidal un album non fini - et dont il a modifié plusieurs fois le contenu depuis - Kanye a redéfini cette satisfaction par son contraire : finalement, ne pas terminer, c’est gratifiant aussi.

Alors bien sûr, il n’est pas le seul, ni le premier. Radiohead avaient sorti In Rainbows avec des autocollants à placer sur le boîtier vierge, façon "fais ta pochette toi-même". Guero de Beck était lui aussi sorti en plusieurs fois. Je n’ai pas retrouvé de trace de ça en ligne, mais je crois qu’il avait mis les pistes séparées à disposition des fans pour qu’ils fassent eux-mêmes leur propre mix. Il y a aussi dans l’histoire un paquet d’abums commercialisés alors qu’ils n’avaient pas été finis : le dernier Elliott Smith, les sessions de Smile des Beach Boys ou encore Hi How Are You de Daniel Johnston, sous-titré The Unfinished Album.

Sauf que ces disques-là sont inachevés dans une version définitive, pour ainsi dire. Sauf grosse surprise ou retour de parmi les morts, leurs artistes ne reviendront pas dessus. Alors que potentiellement, le Life of Pablo de Kanye reste modifiable pour l’éternité. Peut-être en sortira-t-il un nouvel update en 2035, allez savoir. Il en aura alors ajusté les mixes, transformé les sons, ou changé les paroles pour les mettre à jour.

Il l’a d’ailleurs déjà fait depuis sa sortie, ajoutant ici une allusion à un récent concert au Madison Square Garden, modifiant là une formule un peu trop directe adressée à Taylor Swift (la phrase d’ouverture de "Famous", "I feel like Taylor Swift still owe me sex / Why ? I made that bitch famous", devenue quelques jours plus tard "I feel like me and Taylor might still have sex").

Le point commun à tous ces albums définitivement inachevés pré-Kanye, c'est la passion pour les petits bouts : Smile reste une succession de zooms sur les joints d'une immense et magnifique cathédrale, Unfinished Music est une collection d'entames de grandes chansons,

From A Basement On The Hill est un reliquaire émouvant rempli de beaux restes.

The Life Of Pablo est une succession de petits bouts aussi, dans sa conception, dans sa promotion et dans sa structure formelle. Mais la différence avec les exemples précédents, c'est que Kanye sait parfaitement garder l'équilibre entre le petit bout et le gros paquet.

The Life Of Pablo, tout comme son précédent pavé dans ta gueule, Yeezus, est un album Frankestein : une juxtaposition d'idées imposantes, envahissantes même, présentées sans diluant dans les manches. Les deux derniers albums de Kanye West renoncent clairement au jeu de séduction, à la théorie de l'entrisme et à celle du charmeur de serpent. L'équivalent de deux bonnes armoires de flacons d'huiles essentielles qu'on nous engage à prendre en shot. Chaque titre est massif, plein, fait bloc. Quand on toise l'ensemble, on voit les coutures. Les couleuvres mènent le bal diiiiiiirect.

Le tout est franchement brut, nu et à la limite du nihilisme. Masterisé très fort avec des ondes carrées. Ce n'est pas nécessairement une chronique positive, hein, il ne s'agit que d'une présentation vue de l'extérieur.

Et finalement, il est vrai que le parallèle avec les premiers albums de Daniel Johnston n'est pas si incongru. Dans les deux cas, il reste du travail à faire avec tout ce gravas. En gros, on s'engage à acheter sur plan.

Et l'un des aspect positifs de ce renoncement à finir un album (voire à faire des chansons tout court, puisqu'il n'y en a pas vraiment sur The Life Of Pablo où on n'a pas perdu de temps à trousser quoique ce soit), c'est ce beau retour de la curiosité et de la recherche autour d'un album. Le dernier Kanye West, grâce à la manière dont il s'est présenté au monde, parcellaire et infinie, appelle à l'hyper-analyse, à la concentration et au sérieux. Puisqu'il y a eu ces quelques jours d'affilée où l'album, perché là-haut sur sa plate-forme de streaming, a changé de mouture quotidiennement (et parfois pour des détails infimes), il y a eu, en contrebas, tout un tas de gens, critiques musicaux ou non, qui se sont mis à ECOUTER l'album de fond en comble, plusieurs fois par jour pour relever le moindre changement, le moindre revirement, regret ou clin d'oeil supplémentaire et rapporter le tout dans l'édition exclusive du jour. Pendant quelques jours, les gens qui rapportaient les nouvelles du front Life Of Pablo savaient exactement de quoi ils parlaient. Pas d'esbrouffe, on ne pouvait pas leur reprocher un avis à l'emporte-pièce. Ça parlait mix, mastering, intro, outro, effets, cohérence, ordre des titres etc. Des petits bouts jusqu'au gros paquet. Ou comment faire un classique en annonçant simplement qu'on renonce à finir et en relançant au passage l'esprit de feuilleton et d'écoute approfondie.

C'est un beau et nouveau concept : le classique instantané - l'album qui se révèle et se bonifie avec le temps qui passe, mais en 36 heures chrono.

La différence majeure avec les Beck et les Radiohead, c'est que Kanye, Brian et Daniel ne comptent sur personne pour finir le boulot à leur place, en tout cas sûrement pas sur les clients. C'est vrai que c'est une question de respect et de bonne manière, quand même. Avec le prix qu'on paie.

The Life Of Pablo n'est pas une invitation à finir le boulot ou à donner son avis. Il y a quelque chose de franchement salutaire dans ce renoncement à la démocratie et à la tentative de mettre l'artiste et l'auditeur sur un pied d'égalité.

Quand on y réfléchit, en ce tout début de millénaire, Radiohead et Beck ont été assez avant-gardistes. En laissant le public agencer le produit final selon son goût, ils ont conçu la première émanation d'une manie qui finira par devenir nécessité avec le crowdfunding et les concerts à la maison.

Grâce à l'humanisme de Beck, vous avez gagné le droit d'avoir une chanson à votre nom ou votre patronyme dans le livret du disque, en fonction du montant de votre participation. Avec Kanye, vous avez gagné le droit d'être suspendu à ses lèvres en attendant son dernier mot. Qui ne viendra peut-être pas...

Brian Wilson a mis 38 ans à finir Smile. Il a eu le bon goût de sortir SA version définitive (entouré d'un groupe de fans qui auraient vendu leur âme pour faire partie du projet – une forme de crowdfunding extrême) avant de sortir les sessions studios qui permettent maintenant à n'importe quel architecte malade de monter sa propre version de l'ensemble.

Je n'écoute jamais la version de Brian, mais je suis content de savoir qu'il a fait comme bon lui semble. Je suis content d'acheter un produit fini.

L'histoire de Kanye West = faire comme bon lui semble et renoncer à se raisonner ou à avoir des réserves. Fuck Yeah ! Le Rien à Battre. Sur Life Of Pablo, il y a un couplet quasi-entier d'une chanson de Nina Simone, sans filtre, sans effets ; il y a la quasi-intégralité de ce qui est devenu depuis un tube pour Desiigner, Panda ; et comble de la classe et du renoncement, il n'y a PAS Paul McCartney.

Le mec fait trois tubes en collaboration avec un Beatle en amont de la sortie de son album puis décide de les laisser de côté pour le tracklisting définitif (ou peut-être pas, donc...). Sûrement pour leur préférer ce morceau qui (ne) finit (pas) avec lui qui répond à son téléphone pour dire qu'on le dérange au milieu d'une prise.

Depuis, on a appris que ces titres étaient des compositions-improvisations inachevées de McCartney, captées avec un iPhone et que Kanye aurait pris sur lui de terminer.

Voilà voilà.

Le plus marrant, dans l'histoire, c'est le tweet de Kanye le soir où il a annoncé Life of Pablo.

"So happy to be finished with the greatest album of all time".

Finished ?

Faudrait savoir.

 

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# 9 décembre 2018 : l'empire d'essence

Pénurie d'essence peut être, mais pas de pénurie des sens avec notre sélection hebdomadaire à lire, à voir et à écouter. C'est parti sans plus attendre pour une semaine de plaisirs.

Du côté de la musique :

"L'allégresse" de DaYtona
"C'est la vie" de Phosphorescent
"Oak leaf" de Raoul Vignal
"Karl Maria Von Weber : Symphonie N 1 & concertos" de l'Orchestre Victor Hugo, Jean François Verdier, Nicolas Baldeyrou, David Guerrier et Thomas Bloch
"City walk" de Adrien Chicot
"Tribute to an imaginary folk band" de Bedmakers
Rencontre avec Emma Solal, accompagnée d'une session acoustique aux couleurs de l'Italie
"Valdevaqueros" de Fred Nevché
"Chapitres V et VI" de La Pietà
"Parallel universe blues" de Papercuts
et toujours :
"Persuasive" de Persuasive
"About Bridges" de Régis Boulard et Nico Sacco
"No tourists" de The Prodigy
"Kings and bastards" de Roberto Negro
"Tout bleu" de Tout Bleu"
Plutôt me rendre" de Anne Darban
Nicolas Vidal en interview accompagnée de sa Froggy's session live, autour de son album "Bleu Piscine"
"Il était fou" de JUR
"Young girls punk rock" de Lilix & Didi
Mokado, Clozee et Grandepolis dans une sélection singles et EP
"S/T" de The Balkanys

Au théâtre :

les nouveautés de la semaine :
"Antigone" au Théâtre Athénée-Louis Jouvet
"Love, Love, Love" au Théâtre de Belleville
"Un Picasso" au Studio Hébertot
"Bérénice Paysages" au Théâtre de Belleville
"J'admire l'aisance..." au Studio Hébertot
"Le Double" au Théâtre 14
"J'ai des doutes" au Théâtre du Rond-Point
"L'Ecole des femmes" au Théâtre Dejazet
"Kiss & Cry" à la Scala
"Dans ma chambre" au Théâtre La Flèche
"F(r)iction" au CNAC de Châlons-en-Champagne
les reprises :
"Stuck Plastik, une pièce en plastique" au Théâtre-Studio d'Alfortville
"Aglaé" au Théâtre du Rond-Point
"L'Ombre de la baleine" au Théâtre Lepic
"ABC D'airs" au Théâtre Le Lucernaire
"Barbara amoureuse" au Théâtre Essaion
la chronique des spectacles de novembre
et la chronique des autres spectacles de décembre

Expositions avec :

"La Galerie des Sculptures" au Petit Palais
"Youssef Chahine" à la Cinémathèque française

Cinéma avec :

les films de la semaine :
"Pachamama" de Juan Antin
"Utoya 22 juillet" de Erik Poppe
"Rêver sous le capitalisme" de Sophie Bruneau
"Le sous bois des insensés" de Martine Deyres
Oldies but Goodies avec :
"Le Solitaire" de Michael Mann dans le cadre de la Rétrospective James Caanà la Cinémathèque française
et "La Cousine Bette" de Max de Rieux dans le cadre du Cycle Balzac à la Cinémathèque française
la chronique des sorties de novembre
et la chronique des autres sorties de décembre

Lecture avec :

"Le coup d'état Macron, le Prince contre la nation" de Guillaume Larrivé
"Allez tous vous faire foutre" de Aidan Truhen
"Dialectique de la pop" de Agnès Gayraud
"Inconnu à cette adresse", "84, Charing cross road" et "Les heures silencieuses" de Kressmann Taylor, Helene Hanff et Gaëlle Josse
"Pierre Laval, un mystère français" de Renaud Meltz
et toujours :
"Humains dans la rue : Histoires d'amitiés, avec ou sans abri" de Jean Marc Potdevin, Anne Lorient et Lauriane Clément
"Le meurtre du commandeur, livre 2 : La métaphore se déplace" de Haruki Murakami
"Les vérités cachées de la guerre d'Algérie" de Jean Sévillia
"No society" de Christophe Guilluy
"Séance infernale" de Jonathan Skariton
"Tous les Mayas sont bons" de Donald E. Westlake

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Bonne lecture, bonne culture, et à la semaine prochaine.

           
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