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I Am As You Are  (Domino Records)  octobre 2018

Je porte encore en moi le souvenir imprégné d'une pluie fine s'abattant sur moi, dans l'attente de pénétrer dans la salle obscure. Je remontais alors mon col de veste, et j’enfonçais mes mains dans mes poches, rentrant peu à peu les épaules comme sous un parapluie invisible. Une fois dans la salle, après quelques minutes d'attente à nous réchauffer lentement, les lumières s'allumaient et Sophie Michalitsianos entrait sur scène, sous le pseudonyme de Sol Seppy.

Les premières notes m'ont alors paru familières. Lentement revint alors le souvenir d'un disque découvert à peine une petite semaine avant ce jour-là. Par bribes, tout me fut limpide. Une première partie magistrale où la fragile et gracile créature délivrait un set feutré et vacillant de timidité, et réapparaissait ensuite derrière Sparklehorse. Ce soir-là, en effet, elle ouvrait pour Sparklehorse qui jouait là les dernières notes de sa carrière. Mark Linkous, son leader avait participé à l'album de Sol Seppy, timidement, discrètement, mais royalement. Un album qui touchait la grâce à bien des égards, entre un piano à la fois droit et bancal, et des enluminures électroniques tarabiscotées. Ce soir-là déjà, on sentait Linkous au bord du précipice.

Après un concert fabuleux, je suis reparti sous cette même pluie fine et froide, mais avec le coeur chaud et lourd de peine à la fois. Quelques semaines plus tard, sans véritable surprise, la mort de Linkous était annoncée mais l'album de Sol Seppy a continué à tourner en boucle chez moi. Après quelques morceaux dispersés très discrètement sur un second LP et quelques EP, elle disparaissait. Il aura fallu, 12 ans plus tard, une conversation lors d'une soirée, pour que j'apprenne la sortie récente d'un nouvel album. Un lien m'était envoyé aussitôt et dès les premières heures le lendemain, je me ruais sur cette écoute.

I Am As You Are vient de paraître en toute discrétion, et va malheureusement connaître un probable anonymat. Et pourtant, que de larmes versées dans ce disque, que d'émotions livrées à nu, que de chandelles que l'on regarde se consumer au fin fond de l'obscurité ! La mort de Linkous est, de toute évidence, un poids trop difficile à porter pour cette âme en apesanteur. "Mark", le titre qui ouvre l’album, sonne plus encore comme un éloge funèbre que comme un hommage. Il est à espérer que les textes soient à tiroirs et qu'ils n'aient pas le sens premier que celui que l'on est tenté de leur donner car sinon, nous sommes devant un pétale qui s'écroule de la fleur souffrance.

La jeune femme délivre une musique épurée à l’extrême, qui flirte presque avec la liturgie tant elle semble reliée aux cieux qui ont accueilli celui que l'on a supposé être son amant. Si tout n'était pas si beau, ce serait presque difficile à assumer, à écouter, à supporter. On y entend des respirations, des inspirations et des voix qui souffrent en conclusion de cette ouverture sur le monde des âmes sur le point de basculer. La première écoute de cet album m'a déchiré. En fermant les yeux, on semble porté par des voix d'enfants de chœur, saluant une dernière fois un être cher, jusqu'à la plus jeune âme qui s'essaie au chant pour la première fois, avec une voix mal assurée, mais à la pureté qui incite à tous les pardons.

"Je suis comme tu es". Ce pourrait être au sens premier, passé par le prisme effondré de Linkous, un aveu d'une souffrance extrême aux frontières du morbide. Le piano, instrument de prédilection de Sol Seppy est ici mis en avant sur tous les titres. Il n'y a plus la moindre sonorité électronique, plus le moindre battement. L'ivoire des touches, le frottement délicat des cordes, et la voix sublime de Sophie Michalitsianos font tout le travail dans un dénuement absolu qui soutire des frissons à vous démembrer une cohorte de bûcherons.

Chaque titre prend l'espace nécessaire, allant parfois jusqu'à toucher les dix minutes. Rien n'est technique, rien n'est excessif, il n'y a parfois que trois, quatre, cinq notes jouées à l'envi, comme on perd une pensée au fond de ses rêveries, et le soyeux cocon que les cordes bâtissent autour envahit alors l'émotion de sa nappe vibrante.

"Music", le seul titre dévoilé, représente magnifiquement les couleurs de cet album bouleversant qui, à chaque tournant se pose en ode à la perte d'un être cher. Et s'il est possible de se fourvoyer quant aux thèmes abordés car après tout, les artistes délivrent souvent des messages autres que ceux qu'on leur prête, il est plus qu'évident que l'on peut rapporter l'ensemble des chansons à la disparition de Linkous.

Ces longues années de silence semblent avoir été dédiées à pleurer l'amant, l'ami, peu importe. Mais la souffrance est bien vivante, elle navigue lentement dans le flot des chansons qui s'égrènent sous mes oreilles ébahies. Une heure de musique suspendue d'une sincérité poignante et absolue, sans artifice et dans laquelle s'infiltrent des silences lourds de sens. Les ex-filtrer reviendrait à lui demander de nous faire part de son journal intime, de ses profondes pensées ou peut-être même de ses prières.

"TV's Prayer" amorce alors le point de non retour dans ce choc émotionnel, et c'est sans plus aucune forme de résistance que je m'écroule sous le poids de l'émotion. Ce qui semble être un orgue vient alors ornementer la musique durant les refrains, pour la chanson qui ressemble le plus à un format couplet refrain dans cette étendue de complaintes tire-larmes à très haute teneur émotionnelle. Une fois de plus, la simplicité des morceaux, leur accessibilité et leurs arrangements à l'os, magnifient des chansons qui auraient sans doute perdu en grâce avec un ajout quelconque. Sol Seppy vouloir être seule dans le noir à chanter ses peines et rien au monde ne pourrait l’en déloger. L'album continue, presque aussi silencieux que Mark Hollis, ou même un Satie, et un peu plus à chaque minute, la conscience d'avoir des silences aussi essentiels que les notes jouées, s'ouvre à nous.

"Mercy", titre sans équivoque, offre alors une teinte blues, sur une guitare folk à la respiration étouffée, comme au milieu d'un désert, mimant un chemin de croix. Elle manipule le cœur de l'auditeur pour faire appel à ses plus profonds tourments, en séchant ses larmes sur votre épaule, rendant la douleur presque contagieuse.

Le final éparpille ce qui reste des miettes de votre cœur meurtri. Les notes flottent, puis tombent comme des feuilles mortes et Sophie Michalitsianos vous tient par la main pour vous amener peu à peu vers ses bords de précipice à elle. A ce stade-là, je ne peux vous cacher l'état dans lequel j'étais plongé. Bouleversé jusqu'au plus profond, cette simplicité livrée en pâture arrache de longs fleuves sur les joues, et Sol Peppy s'approche encore un peu plus près pour vous chuchoter ses états d'âme et anéantir toute forme de résistance.

A la fin de la première écoute, j'ai eu la sensation d'avoir à nouveau à replonger mes mains dans mes poches, enfonçant peu à peu mes épaules, et ruisselant de pluie sur le chemin de la vie. Mais sur mes joues ne coulait pas de l'eau de pluie, c'était de l'eau salée.

 

En savoir plus :
Le site officiel de Sol Seppy
Le Bandcamp de Sol Seppy
Le Soundcloud de Sol Seppy
Le Facebook de Sol Seppy


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Du côté de la musique :

"Beatnik or not to be" de Elias Dris
"Dogrel" de Fontaines D.C.
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