Musique sep Théâtre sep Expos sep Cinéma sep Lecture sep Bien Vivre
  Galerie Photos sep Nos Podcasts sep
 
recherche
recherche
Activer la recherche avancée
Accueil
 
puce puce
puce High Life
Claire Denis  novembre 2018

Réalisé par Claire Denis. Franc,/Allemagne/Grande-Bretagne/Pologne. Science-fiction. 1h50. (Sortie 7 novembre 2018). Avec  Robert Pattinson, Juliette Binoche, André Benjamin, Mia Goth, Agata Buzek, Lars Eidinger, Claire Tran et Ewan Mitchell..

Que nous reste-t-il à découvrir de l’espace au cinéma ? Depuis plusieurs années, les films se déroulant au-dessus de la planète bleue sont légions : films de survie (au choix, dans une navette pour "Gravity" de Alfonso Cuarón, ou dans une station spatiale, pour le Matt Damon amaigri de "Seul sur Mars", de Ridley Scott), films d’horreur ("Life" de Daniel Espinosa, dans la lignée des "Aliens"), romance mâtinée de film-catastrophe ("Passengers" de Morten Tyldum), biopic ("First Man", de Damien Chazelle, où Ryan Gosling campe avec mutisme Neil Armstrong).

Une multitude de projets, qui ne font pas oublier ces grands piliers de la métaphysique que sont "2001, A Space Odyssey" de Kubrick et "Solaris de Tarkovski. Le genre n’est en revanche guère traité en France, et voir une cinéaste comme Claire Denis s’y frotter a de quoi susciter l’intérêt.

Claire Denis, au milieu de toute cette profusion extra-terrestre, parvient, avec "High Life" à inventer quelque chose de nouveau. On la sent soucieuse d’éviter tous les clichés accolés au genre, et d’échapper aux catégories préexistantes.

Dans cette dystopie, le vaisseau spatial est devenu une prison laboratoire, où les marginaux, les junkies, les rebuts de la société sont à la disposition d’une infirmière spécialisée dans la fertilité. La terre, semble-t-il, est trop irradiée pour que naissent les bébés, et ce sont les corps jeunes des délinquants qui deviennent le nouveau terreau d’où doit pousser une nouvelle génération. Quand commence le film, ils ne sont plus que deux : Monte (Robert Pattinson) et Willow, sa fille, encore un bébé.

Alors qu’il répare le vaisseau, Monte reste en contact avec son bébé, à l’intérieur de l’engin. Il lui parle, l’apaise, tandis que s’ouvre sous lui un gouffre noir, profond, sans étoiles. L’espace n’est plus seulement cet infini aux silences effrayants : dans le casque de l’astronaute résonnent les pleurs de l’enfant, un impératif de vie, une exigence. Le temps, dans l’espace, n’est pas le même que sur terre.

Les jours se ressemblent, on ne compte pas en mois, mais simplement en jours ; regardant les étoiles, le personnage dit ne plus supporter plus cette avancée du vaisseau qui ressemble à un recul. Dans l’espace, le temps est inversé ou annihilé ; il n’y a plus ni jour, ni nuit : le monde est fermé ou obscur.

L’existence du bébé, c’est alors le retour à un temps terrestre. C’est un corps qui grandit, jour après jour. Sur le sol froid du vaisseau, l’enfant fait ses premiers pas. Des petits pieds nus, potelés, filmés en gros plan : un être qui avance, qui restitue à son père son humanité en le rendant au temps, comme son potager le rend à la terre.

Cette scène témoigne également de la fascination de Claire Denis pour le mélange produit par la rencontre entre le corps humain et la machine. Dans ce film, chair et mécanique font corps. Les fluides humains semblent parcourir l’organisme de ce vaisseau, à l’image des liquides blanchâtres qui sortent de la "fuck box" où les personnages peuvent assouvir leurs pulsions, ou des tubes d’eau marron que l’infirmière (Juliette Binoche) remplit consciencieusement.

Tous ces fluides humains traversent le film : au sperme fait écho le lait maternel, dans cette séquence saisissante où une jeune femme (Mia Goth) regarde son corps se couvrir du liquide blanchâtre qu’elle sécrète malgré elle. Le désir même passe par la mécanique, à l’image du godemiché métallique de la "fuck box". Cette rencontre fantasmatique de l’homme et de la machine n’est d’ailleurs pas sans évoquer le cinéma de David Cronenberg, où le fantasme ultime réside dans l’accouplement, la fusion entre chair et mécanique.

La chair, dans ce laboratoire, n’est jamais partagée. Juliette Binoche, plus bacchante que Mélisande, est décrite comme la « chamane du sexe », une sorcière qui force les naissances, une vampire qui a remplacé le sang par le sperme (une lointaine descendante de l’héroïne de "Trouble every day" ?).

Dans une séquence assez lourde, Claire Denis filme le dos de cette femme dont les muscles contractés évoquent la sculpture de Rodin, ses longs cheveux en désordre la ramenant à un état animal, comme le fait la fourrure sur laquelle elle est assise. Elle est appel constant au désir, sans que jamais ce désir ne puisse se réaliser : hommes et femmes sont minutieusement séparés, la fécondation est scientifique.

Quand la rencontre entre les chairs a lieu, c’est de manière criminelle : une tentative de viol sur une détenue, un autre viol, qui est aussi un vol, perpétré contre Monte. Endormi, Robert Pattinson est caressé par l’infirmière ; elle passe sa main sur son bras, dans un geste qui n’est pas sans évoquer l’attraction que les avant-bras de Vincent Lindon suscite chez Valérie Lemercier dans "Vendredi soir". Mais ici, l’attraction n’est pas partagée, et la caresse est volée.

Mais, face à cette terrifiante froideur, Claire Denis filme aussi des corps vivants. Ce sont des chairs qui saignent, qui sont blessées : l’infirmière et Monte ont en partage une cicatrice profonde, Willow adolescente a ses règles. Il y a une chaleur de ces chairs ; la cinéaste filme longuement le bras de Willow, cette main trop petite pour attraper les barreaux d’une échelle.

Le corps de Monte et celui de sa fille sont les seuls qui parviennent vraiment à échanger l’un avec l’autre : les bras nus du père entourent son enfant dans son sommeil. On pense à "Beau travail", devant le spectacle de ce corps nu dans un nouvel Eden, scruté (désiré ?) par sa fille, dans ce vaisseau où la relation pourrait, peut-être, devenir trouble.

Dans cet espace, notre corps a-t-il un poids ? Un détenu allongé a laissé la marque de son corps sur la terre, une vision qui s’oppose à la descente si lente, si silencieuse, des corps dépourvus de masse qui sont jetés dans l’espace, pareils à de gros cocons laiteux. L’espace a quelque chose de doux, d’englobant, un cimetière où l’on tomberait sans s’arrêter jamais.

Pourtant, face à ce noir au silence saisissant, Claire Denis préfère finalement l’éblouissement.

 

Anne Sivan         
deco
Nouveau Actualités Voir aussi Contact
deco
decodeco
• A lire aussi sur Froggy's Delight :

Pas d'autres articles sur le même sujet


# 10 novembre 2019 : Non à la morosité

Faites une pause avec l'actualité, faites une pause avec les réseaux sociaux et profitez plutôt de notre sélection culturelle hebdomadaire avec des tas de belles raisons de se réjouir un peu. C'est parti pour le sommaire.

Du côté de la musique :

"We were young when you left home" de Tim Linghaus
"Glam shots" de Rich Deluxe
"Imago" de Manuel Etienne
"Women" la 4ème émission de notre podcast radiophonique Listen In Bed
"Silent scream" de Holy Bones
"Stregata / stregato" de Gilia Girasole & Ray Borneo
"Révolution" de David Kadouch
"Jusqu'ici tout va bien" de Bazar Bellamy
Lysysrata, It It anita et The Eternal Youth au Normandy
et toujours :
"A l'oblique" de Phôs (Catherine Watine & Intratextures)
"So cold streams" de Frustration
"Liszt : O Lieb !" de Cyrille Dubois & Tristan Raes
"Au revoir chagrin" de Da Silva
"Ca" de Pulcinella
"Roseaux II" de Roseaux
"Symphonic tales" de Samy Thiébault
"Ca s'arrête jamais" de The Hyènes
"Ils se mélangent" de Djen Ka
Rencontre avec Joséphine Blanc accompagnée d'une session 3 titres acoustiques
"Funkhauser" de My Favorite Horses
Oiseaux Tempête et Jessica Moss au Grand Mix de Tourcoing

Au théâtre :

les nouveautés avec :
"Une des dernières soirées de Carnaval" au Théâtre des Bouffes du Nord
"Les Mille et Une Nuits" au Théâtre national de l'Odéon
"21 Rue des Sources" au Théâtre du Rond-Point
"La dernière bande" au Théâtre Athénée-Louis Jouvet
"Mademoiselle Julie" au Théâtre de la Tempête
"Que Crèvent tous les protagonistes" au Théâtre 13/Seine
"Léonard de Vinci, l'enfance d'un génié" au Studio Hébertot
"L'Effort d'être spectateur" au Théâtre du Rond-Point
"Le Nouveau Cirque du Vietnam - Teh Dar" à l'Espace Chapiteaux de La Villette
"Olympicorama - Epreuve n°4 : le 100 mètres" à la Grande Halle de La Villette
"La Diva divague" au Théâtre de Dix Heures
des reprises :
"Les Membres fantômes" au Théâtre La Flèche
"Change me" au Théâtre Paris Villette
"Corneille Molière - L'Arrangement" au Théâtre de l'Epée de Bois
"Qui croire" à la Comédie de Béthune
et la chronique des spectacles à l'affiche en novembre

Expositions avec:

"Greco" au Grand Palais

Cinéma avec :

les sorties de la semaine :
"Noura rêve" de Hinde Boujemaa
"Countdown" de Justin Dec
la chronique des films à l'affiche en octobre
et la chronique des films à l'affiche en novembre

Lecture avec :

"Profession romancier" de Haruki Murakami
"Feel good" de Thomas Gunzig
"Histoire mondiale de la guerre froide (1890-1991)" de Odd Arne Westad
"L'avenir de la planète commence dans notre assiette" de Jonathan Safran Foer
"L'écho du temps" de Kevin Powers
"Psychotique" de Jacques Mathis & Sylvain Dorange
"Une famille presque normale" de M T Edvardsson
et toujours :
"A comme Eiffel" de Xavier Coste & Martin Trystam
"Demain est une autre nuit" de Yann Queffélec
"L'extase du selfie et autres gestes qui nous disent" de Philippe Delerm
"La frontière" de Don Winslow
"Les quatre coins du coeur" de Françoise Sagan
"Miracle" de Solène Bakowski
"N'habite plus à l'adresse indiquée" de Nicolas Delesalle
"Une vie violente" de Pier Paolo Pasolini

Bonne lecture, bonne culture, et à la semaine prochaine.

           
www.myspace.com/froggydelight | www.tasteofindie.com   bleu rouge vert métal
 
© froggy's delight 2008
Recherche Avancée Fermer la fenêtre
Rechercher
par mots clés :
Titres  Chroniques
  0 résultat(s) trouvé(s)

Album=Concert=Interview=Oldies but Goodies= Livre=Dossier=Spectacle=Film=