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Eric Rohmer  (août 1984) 

Réalisé par Eric Rohmer. France. Comédie dramatique. 1h42 (Sortie 29 août 1984). Avec Pascale Ogier, Tchéky Karyo, Fabrice Luchini, Virginie Thevenet, Christian Vadim, Laszlo Szabo, Lisa Garneri et Mathieu Schiffman.

"Quand on vit ensemble, on sort ensemble, c'est normal". Tout le monde a beau le lui répéter, Louise (Pascale Ogier) n'est pas d'accord. Pas forcément, si l'un des deux n'aime pas sortir. Louise, elle, aime sortir. Elle aime danser, traîner dans les boîtes, attendre le petit matin dans un café.

C'est Rémi (Tchéky Karyo), son ami, qui ne s'amuse pas tellement pendant ces soirées. Le couple s'est installé depuis peu à Marne-la-Vallée, mais Louise a toujours envie de passer ses vendredis soirs à Paris. Puisqu'elle possède une "piaule"en ville, pourquoi ne pas la garder comme pied-à-terre, et vivre entre Marne et Paris ?

Ce troisième film du cycle "Comédies et proverbes" s'ouvre sur ce distique : "Qui a deux femmes perd son âme/Qui a deux maisons perd la raison". Rohmer, moraliste, dans cet avertissement de son cru, interroge encore une fois la question du choix.

Le plus pascalien des cinéastes posait carrément la question dans "Ma nuit chez Maud" : Pourquoi choisir ? Comment choisir ? Et, en amour, qui choisir ? Nous sommes embarqués, écrivait Pascal, et quoi que nous fassions, nous devons choisir. Si Louise croit pouvoir retarder ce choix, ou s'installer dans un choix qui n'en est pas un, ce sera alors le hasard, ou le destin, qui se chargera de faire le choix pour elle.

Car elle oublie que les autres choisissent aussi. "Les dés sont pipés", chantent Elli et Jacno à l'une de ces soirées où Louise s'amuse. Elle qui se croit en position de contrôle, installée dans une vie qui lui convient parfaitement, découvre progressivement que tout lui échappe.

Comme souvent chez Rohmer, la parole des personnages les révèle, bien plus qu'ils ne le croient eux-mêmes. Pareil à son homologue de "On ne badine pas avec l'amour", Octave (Fabrice Luchini), l'ami journaliste, joue à la fois le séducteur et le confident. Louise s'explique face à lui, avec lui, se mentant parfois à elle-même.

Ce sont tous les états de la parole qui sont décrits dans le film, de la parole cajoleuse adressée à Rémi à la parole faussement lucide face à Octave, ou à la parole sincère qui naît lors d'une conversation avec un inconnu. La coexistence de toutes ces paroles, de toutes ces illusions, ces mensonges qu'on se fait à soi-même (la mauvaise foi), voilà ce qui fait les êtres et les relations.

Succès en salle inattendu pour Rohmer, "Les Nuits de la pleine lune" est considéré comme l'un des films les plus représentatifs de la réalité des années 1980. Chez Rohmer, en effet, les lieux et les atmosphères ne sont jamais de simples décors, destinés à créer un vague fond pour accompagner les discussions des personnages. Les lieux sont des personnages à part entière : les miroirs des cafés, le comptoir poisseux d'un bistrot, le brouhaha d'une gare...

Rohmer ouvre "Les Nuits de la pleine lune" par un mouvement rotatif de caméra, filmant le gare de Marne-la-Vallée, l'alignement des maisonnettes, la porte de l'habitation de Louise et Rémi. Ce mouvement, sous une forme inverse, reviendra clore le film. Comme, plus tard, dans "Conte d'hiver", Rohmer montre ce que signifie ce déplacer entre deux villes, prendre le rer, attendre le premier train.

Cinéaste de la modernité architecturale, Rohmer se passionne aussi pour le projet des villes nouvelles, et sur les manières de vivre inédites qu'il engendre, à mi-chemin entre la campagne et la capitale. Son film suivant, "L'Ami de mon amie", se déroule à Cergy, autre ville nouvelle.

"Les Nuits de la pleine lune" est aussi un film de peintre. Le souci du cadre et de la couleur est en effet constant. Chaque film de Rohmer est d'une teinte particulière. Celui-ci est gris bleu, de la couleur des yeux de son héroïne.

Bleu comme les murs de son studio, le ruban qui tient sa chevelure lourde, le panier qu'elle trimballe partout. Un bleu qui est ponctué de taches de couleurs vives : le rouge ou le jaune d'une écharpe, une orange posée sur un plat...

Le cadrage est une précision redoutable. Louise se tient dans l'embrasure d'une porte grande ouverte, tournant le dos à la caméra. En face d'elle, un immense miroir reflète son corps et le cadre de la porte. C'est une vision qui, si on s'y arrête, est étourdissante : une multiplication de cadres dans le cadre (cadre de l'écran, de la porte, du miroir, de la porte dans le miroir) mais qui n'est soulignée par aucun effet

Si bien que c'est un plaisir, à chaque vision du film, que de s'arrêter sur ces cadres, d'en découvrir de nouveaux. Tout le film évoque les toiles de Kandinsky qui décorent l'appartement de Louise et Rémi.Une multitude de cases, parfois colorées, qui forment un monde.

Mais cette puissance du cadre, cette précision de la mise en scène ne se fait jamais au détriment de l'action. Au contraire, elle offre à l'action la possibilité de se déployer. D'ailleurs, "Les Nuits de la pleine lune" est un film où l'on danse beaucoup, où l'on s'étreint. Corps frêle et décidé, Pascale Ogier passe d'une ville à l'autre, d'une vie à l'autre, avant de se rendre compte qu'on ne peut pas être transfuge dans sa propre existence.

 

Anne Sivan         
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