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puce Festival International de la Bande Dessinée d'Angoulême #46 (édition 2019) - Nylso
Interview  (Angoulême)  janvier 2019

Kimi le vieux chien (éditions Misma) fait partie des albums les plus étonnants retenus pour la sélection officielle du FIBD 2019. A travers des paysages sculptés au rotring d’une multitude de hachures ondoyantes, on suit l’errance solitaire d’un vieux chien abandonné de tous et ses pensées aux accents beckettiens. Cette bande dessinée d’une grande beauté et complètement hypnotique porte, non sans humour, une réflexion poétique sur l’insignifiance, le vieillissement et la mort.

Nous avons rencontré l’auteur, Nylso, au dernier festival d’Angoulême.

Quel est ton parcours ?

Nylso : J’ai commencé par travailler dans un laboratoire de chimie où je mesurais la pollution de l'air. C’est un boulot qui laisse beaucoup de temps ; sur le site où je travaillais, il y avait une bibliothèque où j'allais en attendant que les robots fassent les injections pour les analyses. Je voyais ma vie toute tracée, ça se passait bien, j’avais un bon salaire, de bons rapports avec les collègues, un boulot assez intéressant... mais est-ce que ce n'était pas le moment de tenter autre chose ? Vers 28 ou 29 ans, j'ai décidé d'arrêter ce travail pour être artiste, mais je ne savais pas quoi faire. Je ne dessinais pas, je n'avais aucune activité artistique. J'ai fait de la vidéo, de la peinture…

Tu ne t’es pas frotté à l’écriture ? Kimi est assez littéraire.

Nylso : L'écriture est ce qu'il y a de plus difficile pour moi, je rame, c'est très pointu. Kimi est le premier livre que j'écris, pour tous les autres j'ai toujours eu quelqu'un pour m'aider. J’ai tout de même demandé à mon frère aîné de me relire. Je suis d'une famille nombreuse, et mon frère aîné a inventé une sorte d'humour et d'esprit décalé. J’ai mis longtemps à le comprendre, mais tout mon humour vient de l'admiration que j'ai pour lui. J'étais plus inspiré par les grands auteurs américains ou Julie Doucet, donc j'essayais plutôt d’entrer dans cette cohérence-là que de me dire que je pouvais chercher chez moi, dans ma famille, dans mon intimité. Finalement il a relu, a modifié des choses, mais il n'a pas altéré l'esprit particulier qu'il y a toujours eu à la maison. Quand j'ai relu le texte retravaillé par lui, j'avais l'impression d'avoir pour une fois quelque chose qui était complètement proche de moi.

C'est la maturité en fait. La maturité artistique, c'est long. J'appelle ça de la sédimentation. Quand je n'étais pas artiste, j'ai eu le temps de mémoriser tout ce qui me plaisait. C'est peut-être ça qui fait mon côté décalé. Je n'ai pas de goût pour peindre, pour la couleur, mais j'ai une petite musique qui est la formule de tous les goûts que j'avais quand je n'étais pas artiste et que je n'avais aucun besoin de contingence avec qui que ce soit, que je ne faisais partie d'aucune famille artistique. C’est une chose que j’ai encore, je vois à peu près où je veux aller.

Cette sédimentation a finalement créé quelque chose de très personnel.

Nylso : J’ai entendu une fois sur France Culture un critique d'art qui parlait de "faire son eau". Ça consiste à malaxer quelque chose pour faire une forme mais au bout d'un moment tu ne vois plus rien parce que ça trouble l'eau, il faut attendre que l'eau soit de nouveau transparente pour voir ce que tu as trouvé, tu as quelques secondes pour décider, quasiment à l'aveugle. Ça demande énormément de temps. Ce n'est pas du temps comme "il faut cinq heures pour monter un mur", c'est plus l'impression d'avoir l'infini devant soi. C'est pour ça que j'ai tout quitté, je vis avec 300€ par mois depuis 25 ans sans aucune attache pour avoir cette impression de temps et pour pouvoir écrire. J’ai cette espèce de croyance que ce n'est que comme cela qu'on y arrive. Et ça commence à prendre, depuis Gros ours & Petit lapin, depuis que je suis chez Misma, il y a un truc qui se passe.

C'est tout de même assez extraordinaire que Misma ait trois albums dans la sélection officielle !

Nylso : Ils ont deux cerveaux. Moi j'ai tenu une maison d'édition microscopique pendant sept ans avec ma première petite amie qui est morte d'un cancer assez brutalement. On a arrêté à ce moment-là et je suis devenu auteur. Comme je n'ai aucun talent artistique, la seule chose que j'avais trouvée était de collecter le travail des autres. Quand tu fais de la vidéo et que c'est pourri, que tu fais des photos et que c'est pourri, que tu fais de la peinture et que c'est vert caca d'oie, tu peux toujours être éditeur.

J’ai rencontré Olivier Josso et Laure Del Pino qui faisaient du fanzine, et on a décidé d’en faire un aussi. Elle a eu le temps de faire deux livres, puis j’ai traversé une espèce de chaos, et quand j'en suis sorti j'étais auteur. Je n'ai plus fait que ça. J'ai enchaîné les bouquins, mais j'ai toujours eu besoin de quelqu’un pour m'aider au texte.

Marie Saur avec qui j'ai fait plusieurs albums m'a aidé pour Gros ours & Petit lapin et elle m'a aussi appris à réfléchir. Elle est médiéviste, j’ai vraiment besoin de cette réflexion sur le texte qu’ont les gens qui ont fait des études de lettres. A force de travail je pense que je l’ai acquise à mon tour mais ça reste fragile, je ne pourrais pas enchaîner un deuxième bouquin comme ça, ce serait trop compliqué, je n’ai pas les bases. Alors que j'ai eu le temps en 25 ans d'apprendre le dessin.

Comment as-tu appris le dessin ?

Nylso : Je me suis rappelé que quand j'étais lycéen, j'avais fait de la géométrie descriptive et du dessin industriel. J'avais déjà appris que j'avais une très bonne vision dans l'espace. Quand par la suite je me suis tourné vers la chimie, la physique et l'atomistique, j'ai complètement oublié que j'avais cette formation. Quand j'ai recommencé à dessiner, tout ce que j'avais appris à quatorze-quinze ans est revenu.

Mon père était dessinateur industriel, c'est pour ça que j'ai appris le dessin technique avant de faire de la chimie. J'ai un frère qui est illustrateur, il a eu le même trajet que moi. On a eu des rotrings petits, sauf que mon frère a toujours dessiné avec une sorte de virtuosité, là où moi j'ai arrêté assez vite pour aller faire du funboard, de la voile du skateboard. J'étais toujours dehors, je ne pouvais pas être à l'intérieur comme lui. Ce sont des choses que l’on fait quand on a 14 ans, il y en a qui en font encore passé 25 ans et je respecte… Mais ceux qui le font parce qu'ils sont un peu hyperactifs comme moi, ils arrêtent.

Cette hyperactivité se ressent dans ton dessin. Ce truc un peu obsessionnel du petit trait ultra canalisé, il faut vraiment en avoir besoin pour y arriver.

Nylso : On pense que les gens hyperactifs n'ont pas de concentration, c'est vrai, mais on a une hyperconcentration. Moi j'ai une loupe, un chapeau des lunettes pour canaliser, mais du coup c'est de la folie.

Concrètement, comment travailles-tu sur un album comme celui-ci ?

Nylso : Mon système est d’accumuler de la matière sur deux à cinq projets en même temps et de faire des boîtes. Quand j'ai suffisamment de quantité, soit j'appelle quelqu'un pour faire un texte, soit je m'y colle. Là j'ai deux ou trois projets mais je n'ai pas de texte, tout est là mais je n'ose pas m'y mettre. A un moment donné je vais y arriver mais pour l'instant... Par contre, je ne me suis jamais senti aussi à l’aise avec le dessin. C'est la fameuse maturité, c'est vraiment chouette. On se rend compte que chaque année ça s'ouvre de plus en plus grand. Vers la fin de sa vie, Moebius, le virtuose absolu, disait qu'il regrettait de ne pas avoir fait d'études d'art étant petit, parce qu'il avait atteint un spectre énorme, il sentait qu'il pouvait toucher le haut mais il lui manquait les fondations. Je suis sûr que c'est vrai.

Le problème de collaborer avec un scénariste, c'est la précarité. Autrefois, on pouvait partager les droits d’auteur avec un scénariste, mais maintenant on est dans un tel état de précarité que si je le fais je suis mort. Le coût de la vie est tel que je suis obligé de me muscler sur l'écriture, sinon je me prive d'une part considérable de mes revenus et c'est fini. Je prends du plaisir à l'écriture, c'est juste que je mets la barre très haut et que franchement, ça me fait souffrir d'être obligé de publier un texte comme ça. J'ai fait douze versions du texte de Kimi avant qu’il soit cohérent et limpide.

Pourquoi cet effet de chapitrage ?

Nylso : C'est l'éditeur qui a décidé ça. Il y avait des titres, mais seulement sur une petite partie. Kimi, c'est une idée à moi au départ sur laquelle j'ai publié deux fois dix pages, mais j'ai proposé autre chose à Misma, je voulais faire un album assez complexe sur les rapports humains. Quand je leur en ai parlé ils m'ont dit : "très bien, mais on préfère Kimi". J'ai repris pour faire deux histoires très longues et ils m'ont dit : "fais-nous du Kimi, ça nous fait rire". J'ai réussi à comprendre que le meilleur moment pour travailler sur Kimi était le samedi après-midi. Comme j'arrête de dessiner le week-end et que les hachures sont comme une drogue, le manque crée une grosse dysphorie en début d'après-midi le samedi. Résultat, j'ai fait du Kimi sans problème pendant plusieurs mois, tout ce qui sortait c'était : "je suis une merde, je suis un moins que rien, je suis tout petit…". Je suis content d'avoir arrêté, parce que c'était quand même douloureux. Je préfère aller voir un film ou me balader avec mon gamin entre midi et seize heures.

Y a-t-il un écho entre le vagabondage de ce chien et le fait de t'être lancé sans filet ?

Nylso : C'est exactement l'expression que j'emploie, j'ai même écrit une chanson à l'époque qui s'appelait "Sans filet". En fait, le truc pour comprendre Kimi, c'est le punk. Je viens de Rennes et ce qui m'a vraiment impressionné quand j'avais 12 ans, c'était de découvrir les Trans Musicales ; c'était microscopique au début mais il y avait des défilés de mode, des lectures, de la politique et des concerts. Et moi à 12 ans, j'ai pris ça dans la gueule, j'étais avec ma sœur ainée qui m'a traîné pour ne pas que les parents sachent qu'elle allait dans ces trucs-là. J'étais habillé en bleu marine, les cheveux rasés, et je suis arrivé là-dedans.

Caroline Sury qui a publié à l'Asso a le même âge que moi et a vécu la même chose : elle était à l'extérieur de Rennes comme moi, elle s'est baladée dans la ville et elle a eu le même choc ; elle a fait de la bd un an avant moi. La seule chose qui me fasse encore vibrer c'est tout ce qui est "fais-le toi-même", sans filet, punk, à l'arrache. Le boulot de Matt Konture par exemple ou de Julie Doucet, pour moi c'est le sommet. Il n’y a pas mieux. Tout ce qui est bande dessinée classique je ne peux pas, sauf quand je suis crevé dans un gîte rural, où là je suis content de les trouver, mais sinon je ne pourrais pas faire ce genre de choses. Je respecte mais je ne suis pas là-dedans.

Et les Misma, je ne sais pas comment ils font, ils sont vraiment beaucoup plus jeunes que moi, ils n'écoutent pas du tout les mêmes musiques, ils lisent peu… Il faut voir leurs vidéos MISMATV sur YouTube ! Ils adorent ça, eux ce qui leur plaît c'est le cabaret, les bas résilles et les plumes. Là où on se retrouve avec cet univers, c'est sur la liberté par rapport à l’identité sexuelle. Les trans sont les seules personnes avec lesquelles on se comprend parce qu’il n'y a pas de barrière par rapport à l'identité, je peux être qui je suis, peu importe l'âge que j'ai, je peux publier ce que je veux. J'ai publié avec d'autres gens avant qui n'étaient pas des cons mais ils me posaient toujours la question de mon âge.

Comment vous êtes-vous trouvés, avec les éditions Misma ?

Nylso : Ils sont venus me voir comme un vieux tonton et ils m'ont demandé des conseils, mes trucs d'éditeur et de fanzineux. Je leur ai filé tout ce que je savais et ils ont voulu me coopter pour leur revue, mais je leur ai répondu que l’on n’était pas de la même génération. Chaque avant-garde, chaque nouvelle génération d’auteurs tous les dix ans c'est trop de choses à absorber.

J'ai fait ma part, pendant dix ans j'ai publié des gens comme Lemaitre ou Porcellino qui sont devenus des références, je suis très heureux de l'avoir fait mais dix ans après ce n'est pas à moi de faire ce job-là. J'ai ma place avec ma génération, même si j'ai eu du mal à me faire un trou je pense avoir eu ma chance. Donc je leur ai dit non, faites votre truc et je veux bien vous aider un peu au début.

Ça m'a beaucoup touché qu'ils viennent me chercher. Ça fait une dizaine d'années maintenant que je collabore à la revue et j’ai fait deux livres avec eux. Quand ils ont eu le prix fanzine à Angoulême ils m'ont cité sur scène, j'étais très content parce que j’ai déjà aidé d'autres personnes mais je n'ai jamais eu ce retour-là, cette honnêteté intellectuelle de gens qui sont capables de dire d'où ils viennent, qui les a aidés et qui les a inspirés. Avoir deux cerveaux, deux têtes bien faites c'est une chance inouïe ; mais tous les gens qui publient avec eux vous diront la même chose mot pour mot. Je n’aurais jamais fait Kimi sans eux. Je l'ai vraiment fait pour eux.

D'un point de vue formel, il y a une grosse parenté entre Kimi et Gros ours & Petit lapin, mais le fond est très différent.

Nylso : Gros ours & Petit lapin était une tentative de sortir un peu de ce que je faisais, et avec Kimi je crois que je suis revenu à ce que je faisais avant. C’est ce que m’ont dit tous les gens qui sont venus me voir au festival. Kimi est un retour au punk. C’est une tentative désespérée de faire quelque chose qui soit rythmé, qui ressemble à une chanson ou à un concept-album. C'est pour ça que j'ai fait onze ou douze versions ; je ne sais pas si c'est parfait, mais pour moi c'est rond. Gros ours est plus inspiré par la littérature, notamment par la lecture des Tropismes de Sarraute.

C'est difficile de faire du Sarraute en BD, ça ressemble tout de suite à de la BD de gags parce que le tropisme c'est le rapport entre cerveau gauche et cerveau droit. Je me suis entraîné pendant quatre ans, chaque fois que j'avais une réflexion, à noter la réflexion que j'avais sur la réflexion etc., et ça a donné les dialogues de Gros ours & Petit lapin. Gros ours est plus du côté de la pensée raisonnable et raisonnée. Petit lapin est plus dans l'abjection et la liberté de ton, il incarne plus le commentaire et la folie. Je pense qu'a priori il peut paraître moins sympathique mais il est plus humain. Gros ours est plus monacal, ce qui est aussi une partie de moi, ce côté où je m'astreins à travailler, je m'isole, je lis bien, je pense bien, je regarde de bons films… et puis il y a des moments où c'est tout l'inverse.

C’est paradoxal d'avoir un fantasme de bien penser et bien lire, et à côté d’exprimer le besoin de ne pas avoir de carcan moral dans son travail.

Nylso : À quoi ça sert d'aller regarder un film américain complètement nul qui a déjà été fait cent fois, alors que tu peux regarder l'intégrale de Tarkovski ? Sauf qu'à un moment donné je me suis retrouvé encore une fois en dysphorie, j'étais avachi et à moitié alcoolique, alors j’ai regardé n'importe quoi et je me suis dit : "c'est pas si mal le cinéma américain des années 90, je prends mon pied..." Du coup en 2007-2008, je me suis fait un rattrapage de tout l'entertainment américain, j'ai découvert des génies, des acteurs phénoménaux.

Mais si tu passes ton temps à regarder de la merde, tu ne peux pas dessiner, écrire ou penser correctement. Ces derniers mois, j'ai regardé sept ou huit fois L’enfance d'Ivan de Tarkovski, c'est génial. Le début où il court sur l'eau avec le soleil… Je le passe en dessinant, je connais le texte par cœur. Du coup, quand le film arrive à un endroit que j'ai envie de voir, je regarde la scène ; ce n'est pas vraiment que ça nourrit, mais ça doit favoriser. C’est comme quand tu écoutes de la bonne musique, ça permet d'avoir un environnement en dehors du dessin. C’est un des avantages de la liberté de temps que j'ai.

Sur quels projets travailles-tu en ce moment ?

Nylso : J'ai eu un petit garçon il y a trois ans ; tous les dessinateurs que je connais ont fait un projet sur leur enfant quand ils sont devenus parents. Sauf qu'il a un truc que je n'avais pas bien mesuré. J'ai commencé à faire des dialogues un peu à la Sarraute justement, où je lui prête déjà des intentions, des projets ou une philosophie de vie. Ce n'est pas anodin. Que pensera-t-il de ce que je lui ai fait dire dans dix ans ? Mais il est très content le matin de voir que je fais un projet sur nous. Je peux peut-être faire un album muet... Le problème de faire de la matière, c'est que je ne réfléchis pas trop à ce que je fais, ça vient comme ça veut. J'ai fait un père et son gamin, qu'est-ce que je vais en faire ?

Quelle est ta méthode de travail ?

Nylso : Je travaille au minimum cinq heures par jour. Les planches de Kimi sont en format réel. J'ai vu une exposition de Matisse qui disait qu'il fallait travailler au format. Du coup, ça m'a fortement impressionné et j'ai commencé au format. Je suis devenu accro aux hachures à mon corps défendant parce que j'ai vu une interview de Crumb qui disait que les hachures, surtout croisées, c'était névrotique. C'est pour ça que je ne croise pas. Faire des hachures parallèles est une technique de gravure utilisée depuis très longtemps, par Rembrandt notamment.

Je me suis rendu compte que ça avait été beaucoup étudié pendant toute la période où on pensait qu'il y avait un rapport entre la couleur et la musique, les vibrations, les franges d'interférences en physique etc. et je me suis que j’allais faire des hachures parallèles, mais pas comme Moebius, parce que lui c'est un trait-un point-un trait au milieu-un trait court-un trait long, ce que l'on appelle forme-trait. Moi ce que je fais ce n'est que du bitmap, ce n'est que du noir ou du blanc mais ça ressemble à du gris. Ce n'est pas vraiment une trame parce qu'il n'y a pas la reproduction d'éléments, même s'il y a des effets de motifs dans Kimi, ce qui est une nouveauté.

Les moments où Kimi cesse d'être un motif et où l'on aperçoit sa tête de chien sont particulièrement touchants.

Nylso : Effectivement à un moment donné je me suis autorisé à interroger le personnage dans sa disparition continuelle. Il y a une case où il n'apparaît pas du tout. Ce qui est bien, c'est que les Misma m'ont laissé le temps. Entre le moment où j'ai fait la première page et celui où j'ai fini, il y a eu six ans. Quand j’ai fait les dernières versions, je me suis dit que je pouvais arriver pour la première fois à quelque chose où il n'y aurait plus rien à bouger. Depuis que je suis môme, c'était un fantasme de faire un concept album. C'est un grand ressenti d'euphorie d’y parvenir, de sentir qu’il n'y a rien qui gêne. Si huit fois de suite je tombe sur quelque chose qui me gêne je le refais, mais quand on refait cela crée des problèmes de cohérence.

Heureusement qu’il y a un historique dans Photoshop. Après trois ou quatre ans à faire de la matière, pendant deux, trois ou quatre ans je ne suis que sur Photoshop, je ne refais plus rien, ce ne sont que des bidouilles. C'est comme pour la musique avec une table de mixage. Là il y a quelqu'un qui m'a aidé, c'est Anne Simon ; elle ne m'a pas dit grand-chose mais le peu qu'elle m'a dit m'a orienté. Bretécher disait dans une interview qu'à partir du moment où quelqu’un lit ce que vous faites, vous savez ce que vous avez fait ; mais il faut que quelqu'un le lise. Le fait qu’Anne m'en parle m’a donné l'impression de voir ce qu'elle avait lu et j’ai vu ce que j'avais oublié.

C'est intéressant par rapport à la question de la solitude qui est présente dans Kimi, ce fait d'avoir besoin du regard de l'autre pour soi-même voir.

Nylso : Quand tu es vraiment à la dernière limite, au fond du trou, il faut se tourner vers quelqu'un. Même si tu es encore actif, la solitude c'est la mort. C’était très intéressant d'aller jusque-là en faisant Kimi : l'envie de manger quelque chose sans trop savoir pourquoi fait qu'il fait un pas de plus et hop, c'est reparti. Tout le monde vit ça un jour.

Dans Kimi la vie est liée à l'eau, est-ce un symbole consciemment réfléchi ?

Nylso : L’histoire de Kimi est venue du fait que j’avais gardé dans une ferme un vieux chien qui s'appelait Rocky. Rocky s'est enfui et on ne l'a pas retrouvé. Neuf mois plus tard, le gamin de la famille faisait du surf à Brest juste à côté de la plage du Minou et il a vu son chien. Rocky qui était un terre-neuve avait fait les sept kilomètres jusqu'à la plage et une fois arrivé là-bas, il s'était trouvé un coin tranquille, il mangeait les restes du restaurant de la plage et il pouvait aller dans l'eau. Le gamin l'a ramené à la maison et jusqu'à sa mort, il ne s'est plus jamais baigné. Au début, je voulais raconter l'histoire de Rocky mais c'était trop scénarisé. Il m'est quand même resté des dessins, des traces, que j'ai gardées. J’ai fait finir l’histoire de Kimi mieux que celle de Rocky.

Quelle est la bande son de Kimi ?

Nylso : Closer de Joy Dvision, Pornography de The Cure, toute la techno ambient, les Chemical Brothers. Mon frère aîné achète trois ou quatre albums par semaine depuis toujours, donc ça fait des milliers d'albums. On se retrouve deux ou trois fois par an et il me passe tous les disques que je mets sur iTunes. Ensuite, quand il y a une pochette qui me plaît, j'écoute l'album pendant une semaine. On a toujours fait ça. C’est en choisissant au visuel qu'on a découvert The Cure (avec la photo du frigo), avant tout le monde... Donc je continue à procéder comme ça et ce mode aléatoire marche très bien.

Quand tu t'astreins à écouter un album, tu peux le rejeter mais il en restera quelque chose au bout d'un moment. Quand on a acheté le double album d'Elton John Goodbye yellow brick road, il nous a semblé longtemps pourri, mais quand on l'écoute vraiment c'est génial. Tout ce qu'il y a avant et après c'est limite, mais celui-là... On avait acheté The young person’s guide to King Crimson et plein de choses comme ça, et à chaque fois que je disais à mon frangin : "ça me tombe un peu des mains", il me disait : "non, il faut écouter". C'est lui qui m'a appris à écouter jusqu'à ce que je n’en puisse plus. On a découvert Laurie Anderson parce qu'elle avait bossé sur un truc de Peter Gabriel, c'était une avant-gardiste totale, d'ailleurs il y avait des vidéos que l'on trouvait nulles parce que l'on était des ploucs, mais au bout d'un moment on a fini par apprécier.

Maintenant quand je fais une BD j'essaie de convoquer tout ça, mais aussi l'art contemporain, les expos de photo. Je m'astreins à regarder des revues d'art, et tout ce qui est iconique j'essaie de le faire en version Kimi ou version Jérôme. J'intègre des aspects de la construction d'image pour me faire une nouvelle grammaire ; parfois, la planche ne tient pas la route mais ça marche souvent. Je transforme toutes les photos en images de BD. Les motifs de Kimi par exemple viennent aussi d’une exposition de Saul Leiter. Je ne vais pas copier des dessinateurs de BD, ça se voit tout de suite. Mais regarder des photos et faire du dessin avec, ça reste une espèce d'adaptation.

François Henninger, Lucas Métais et Thomas Gosselin ont exactement la même méthode que moi. Quand ils étaient tous les trois à Angoulême quand j’y étais en résidence, c'était du caviar. Henninger touche du Moebius par moments, c'est vraiment un génie mais il n'écrit pas pour l'instant. Il faut réussir à faire un texte qui soit nécessaire et qui ne pollue pas le dessin, c'est quasiment du haïku. Il ne faut pas tout écrire et en même temps le lecteur aime bien être guidé. C'est ce que je disais tout à l’heure : quand tu arrives dans un gîte rural après trois heures de ski de fond tu es bien content de tomber sur XIII et Blueberry - d'ailleurs il n'y a que ça, ce n'est pas un hasard.

 

En savoir plus :
Le site officiel du Festival International de la Bande Dessinée d'Angoulême
Le Facebook du Festival International de la Bande Dessinée d'Angoulême

Crédits photos : Guillaume Pilla


Anaïs Bon         
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