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Jerzy Skolimowski  mars 2019

Réalisé par Jerzy Skolimowski. Grande Bretagne. Comédie dramatique. 1h34 (Sortie le 20 mars 2019 version restaurée - 1ère sortie 12 janvier 1983). Avec Jeremy Irons, Eugene Lipinski, Jiri Stanislav, Eugeniusz Haczkiewicz, Jenny Seagrove et David Calder.

Jerzy Skolimowski a mille vies. Une première partie de carrière, constituée de plusieurs films réalisés en Pologne, où le cinéaste incarne un jeune boxeur sans illusion.

Une échappée vers l’Ouest, une inscription dans la Nouvelle vague tendance Godard, avec la réunion du couple Léaud/Duport dans "Le Départ", tourné à Bruxelles.

Ensuite, c’est l’Angleterre, avec "Deep End" ou "Travail au noir" ; l’Amérique du "Bateau-Phare". Une très longue pause, consacrée à la peinture, et enfin, un retour au cinéma : "4 nuits avec Anna", "Essential Killing", "11 minutes".

Après l’hommage rendu au cinéaste à la Cinémathèque française, Malavida* ressort en salles quatre de ses films emblématiques : "Rysopsis" et "Walkover", la période polonaise, avec un tout jeune Jerzy ; "Travail au noir", longtemps invisible, l’un des plus beaux, le plus beau peut-être. Et enfin, encore plus confidentiel, l’affrontement entre Robert Duvall et Klaus Maria Brandauer dans le huis-clos du "Bateau Phare". Le printemps sera follement Skolimowski.

Passer la douane. Cacher les outils dans les valises. Garder les passeports. Ne pas se tromper dans les réponses. Economiser l’argent. Tout noter dans le petit livre noir. Nowak (Jeremy Irons) ressasse les consignes, se les répète encore et encore.

Il ne peut pas se permettre de se tromper : il n’a que 1200 livres pour finir la rénovation d’une maison londonienne que son patron a achetée à Londres. 1200 livres, et trois ouvriers qui ne parlent pas un mot d’anglais. Une belle bande de pieds nickelés arrivée fraîchement de Pologne, pour travailler clandestinement sous sa direction.

Les couleurs vives du Swinging London de "Deep End" ont fait place à la grisaille boueuse d’un coin de rue. Tout est sale ; la maison est un taudis ; le papier peint se décolle des murs moites, l’humidité a rongé le bois. Les quatre ouvriers polonais dorment à même le sol, boivent leur café soluble dans de vieilles boîtes de conserve.

C’est un univers qui est loin du rêve londonien que partageaient sans doute ces hommes depuis leur Pologne communiste. Mais c’est déjà un début, puisque les magasins débordent de nourriture, les vitrines exposent des vêtements de marque et des montres à des hommes éblouis par un tel déploiement de marchandises.

A cette fascination, Nowak doit faire barrage. Seul homme à parler la langue du pays, il est le lien entre les ouvriers et l’extérieur. Mais un lien ambivalent, puisque le personnage cherche avant tout à limiter le contact entre ces travailleurs illégaux- qui doivent donc rester invisibles - et le reste du monde. Il en est à la fois l’unique espoir et le geôlier, celui qui apporte la nourriture et celui qui contrôle chaque geste.

Plus le film avance, et plus ce barrage devient une nécessité : l’état de guerre est proclamé en Pologne, les communications sont coupées entre Londres et Varsovie, alors que les personnages attendent désespérément, chaque samedi, le coup de fil de leur famille. Nowak empêche les nouvelles de pénétrer dans cette maison-prison, ruse pour s’informer de la situation tout en évitant de démoraliser les travailleurs.

Peu de films sont aussi physiques que "Travail au noir". Physique, d’abord, parce que les personnages parlent très peu, et existent avant tout par leur corps, de plus en plus meurtris par l’effort, les accidents, les nuits sans sommeil.

Physique, ensuite, parce que ce sont des corps à l’ouvrage que Jerzy Skolimowski filme : accroupis sur deux planches, hissés en haut d’une échelle, agenouillés sur le sol. Les mains tiennent les pinceaux, tordent les fils. C’est un combat à mort entre les hommes et cette maison qui est au cœur du film, une maison dont on défonce les parois, dont on répare les fuites, dont on évite les escaliers piégés.

Physique, enfin, parce que la survie est au cœur de chaque action du personnage principal, qui apprend à mentir et voler pour tenir un jour, une heure, pour récolter quelques livres ou un kilo de carottes. Il s’agit pour ce personnage de tenir : tenir les délais, tenir le budget, tenir ces hommes qui s’agitent de plus en plus, tenir sans sommeil, sans argent, sans lien avec les autres.

La caméra ne lâche pas ce grand corps toujours en quête, toujours aux aguets. Aussi le spectateur est-il maintenu dans un état d’attente permanent : on attend l’intrusion du monde extérieur ou l’implosion de ce monde clos si instable, tant est précaire l’équilibre qui règne dans cette maison.

Mais cette lutte si physique des personnages contre la maison n’est pas exempte de comique. Cette prédominance des corps donne lieu à un déploiement d’incidents burlesques : comment ne pas penser à Laurel et Hardy, devant ce plafond qui s’effondre en libérant des trombes d’eaux noirâtres sur les ouvriers ?

Ou cette vision de Banaszak, l’ouvrier maladroit, qui ne quitte pas son bonnet, et le recouvre de plastique transparent pour faire de la peinture ? Au fond, chaque incident peut basculer, d’un moment à l’autre, du comique au drame tandis que les tensions s’exacerbent.

On retrouve le sens de la satire propre à Skolimowski, croquant d’un trait acéré une boutiquière trop zélée ou un voisin faussement compréhensif : ici, chacun se soupçonne, chacun ment ou vole, et Novak ne fait, après tout, que jouer le jeu.

Sauf que derrière son destin se trouve l’Histoire de tout un pays dont la vie et la mort se racontent sur des postes de télévision muets, un drame qui n’a pas de mots, qui reste contenu dans les petits écrans. Coincés dans la maison qu’ils retapent, incapables de rentrer chez eux, les ouvriers deviennent les emblèmes d’un monde étouffant qui soudain referme ses frontières.

 
* Malavida mène un travail d'édition sur de nombreux films de Skolimowski : "Le Départ" et "20,40,6", film collectif où Skolimowski signe un sketch avec Jean-Pierre Léaud, sont toujours disponibles en DVD. La société a également édité "Rysopsis", "Walkover"," Haut les mains" et "La Barrière".

Anne Sivan         
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