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Philippe Garrel  1968

Réalisé par Philippe Garrel. France. Drame. 1h20 (Sortie 1968). Avec Avec Zouzou, Didier Leon, Maurice Garrel, Didier Leon, Nicole Laguign, Via Meta Ortega, Sylvaine Massait, Jacques Robiolles, Stanislas Robiolles et Thierry Garrel.

Je ne pourrai jamais atteindre ce corps, qui est pourtant si proche, et qui sans cesse se dérobe. Cet esprit qui me reste étranger. Oh, si seulement nos esprits pouvaient être symétriques !

Tel est le cri du héros garrelien, inconsolable de ne pas pouvoir s'extraire de la terrible solitude qui l'étouffe. Il semble que rien ne peut réellement le tirer hors de cette tristesse si profonde qu'on ne sait plus d'où elle vient ; déjà, elle habite le premier film de Philippe Garrel, jeune cinéaste d'à peine vingt ans, plein de grandes ambitions, plus que prometteur.

Déjà, il sait comment tirer parti de la construction spatiale pour dire cette solitude : dans une séquence plus que godardienne, un jeune homme, assis sur un lit, parle à une fille de son âge, installée sous les draps. Ses cheveux coiffés à la garçonne lui donnent des airs de Jean Seberg, et font une tache sombre qui éclate sur la blancheur de cette chambre.

A chaque plan, le garçon prend une posture différente, tout en continuant de disserter sur l'amour et les relations humaines ; elle n'est jamais dans le rayon de son regard. Elle est à côté de lui, et pourrait tout aussi bien être sur une autre planète. D'ailleurs, dans "Marie pour mémoire", les hommes et les femmes semblent venir de mondes différents.

A côté, un autre couple, un couple qui n'a rien à se dire depuis le début du film. La fille s'ennuyait dès leur première rencontre, et continue à s'ennuyer à côté de ce mec en costume de poète qui n'ouvre pas la bouche. Elle le pousse, le secoue, cherche à le jeter hors du lit, tout pour sortir de lui un mot qui, enfin, briserait le silence oppressant et la solitude des cœurs.

SOLITUDE. Le mot est écrit en grosse lettre sur un pneumatique que le garçon silencieux veut envoyer à Marie. Il s'appelle Gabriel, mais son annonciation est douloureuse. Il a déjà le costume des personnages de Philippe Garrel.

Chemise blanche, lavallière, costume de velours. L'allure d'un étudiant romantique, qui ne retient pas ses larmes. Dans la scène d'ouverture du film, il se présentait en se cachant derrière des livres : Lacan, Bosch, le cinéma, il voulait être tout cela, dans cette séquence fortement inspirée de "Pierrot le fou".

La solitude est aussi celle de Marie, incarnée par la toute jeune Zouzou, et qui se sait enceinte, sans doute de ce Jésus évanescent. Impossible d'oublier son cri de désespoir répété inlassablement, si longtemps qu'il devient inaudible : "Mon enfant ! »". Déjà, Philippe Garrel racontait l'histoire d'un enfant secret.

Elle est la fille aux allures de garçon qui se promène avec un grand chapeau dans la rue, le corps fragile roulé en boule sur son lit, la main qui descend le long d'une rampe, rompant un plan construit comme un tableau abstrait, la tête brune tout en bas du cadre, avec au-dessus elle un vide immaculé et immense. Elle est une présence qui habitera le cinéma du jeune Garrel, prêtant sa moue boudeuse aux "Hautes Solitudes", où elle retrouve Jean Seberg.

Pourtant, un espoir existe encore : dans l'une des plus belles séquences du film, entièrement muette, Marie traverse un bidonville et entre dans une église en ruines, où elle retrouve Jésus prostré. Ils entament alors une sorte de valse lente, les yeux dans les yeux. Et là, pour la première fois, on se dit que les barrières qui séparent les êtres peuvent être brisées, et que du silence qui n'est plus une solitude peut sortir quelque chose de sacré.

Mais dans cette œuvre de jeunesse aux éléments si romantiques, il y a aussi du grotesque. En effet, Garrel mêle au désir d'absolu le sentiment du dérisoire, et porte un regard ironique sur une société abusive. Ce sont, déjà, des gestes de révolutionnaire, à l'image de Jésus qui écrase sa montre sous son pied.

Dans cette relecture de l'histoire biblique où Garrel revisite la naissance de Jésus, tous les Dieux sont sévèrement remis à leur place. Les parents ? La mère de Marie ne cesse de parler à un père absent, se plaignant de cette fille difficile à élever.

Dans une scène burlesque, elle lave énergiquement les cheveux de Marie, et lui donne un yaourt que la jeune femme tente à grand-peine de manger tandis que sa mère lui sèche énergiquement la tête avec une serviette : le soin nourricier est caricaturé. Le propre père de Philippe Garrel est présent dans le film, et joue une sorte d'autorité du Ciel.

L'armée ? Elle est moquée, à travers ce personnage de Dieu le père aux airs de colonel en Algérie qui constate que Gabriel ne se soucie pas plus de faire son service que d'accomplir ses devoirs de citoyens.

Les médecins ? Ils apparaissent sous les traits de deux branquignols, qui humilient Marie dans sa chambre d’hôpital et qui se foutent sur la gueule dans un plan très travaillé : Marie, sous sédatif, dort dans une voiture, au premier plan, tandis qu'au second plan les deux infirmiers se disputent, avant de sortir et de se battre sur le capot.

Ce genre de plan témoigne du talent d'un jeune auteur au premier film touchant. Si certaines scènes frôlent la caricature (discours assez abscons sur l'être humain, dont on ne sait pas trop s'il est parodique ou s'il reprend les questionnements et la rhétorique de cette année 1967), la créativité du cinéaste est manifeste : pour preuve cette séquence complexe, où la caméra opère un travelling latéral extrêmement rapide qui fait défiler les immeubles de Nanterre, passant d'un Jésus monologuant à un Gabriel assis par terre.

A cette maîtrise impressionnante fait suite... un trou de mémoire du jeune auteur, qui vient rappeler les conditions précaires de ce premier tournage, monté avec des bouts de ficelles.

Cette scène se déroule sur un terrain vague, qui sera l'un des décors essentiels du film ; nous sommes en 1967, Nanterre commence à s'agiter. La chaîne formée par les étudiants à la fin du film, avant qu'ils ne se détachent pour s'élancer vers un avenir inconnu, raconte ce désir d'un monde autre, loin de Dieu le père (de Gaulle), des esprits fermés, des adultes déçus aux aspirations rances.

A la fin, les enfants peuvent réapparaître. Les lieux que filme Garrel sont le terreau où ont poussé des rêves nouveaux. Des rêves qui ont depuis flétri, et dont les fantômes ne cessent de hanter le cinéma de Philippe Garrel, le dernier des romantiques.

 

Anne Sivan         
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