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Interview  (Par téléphone)  avril 2021

En pleine période de télétravail, j’ai pu sortir de mes cours en visio pour passer une grosse heure en compagnie d’un auteur sympathique qui a pris soin de nous offrir une partie de son temps, en pleine promotion de son superbe ouvrage, pour répondre à nos modestes questions. Un moment fort agréable où l’on a pu parler de tout et de rien, mais surtout de son nouveau roman, de son métier d’écrivain, de son passé et de ses projets. Merci Olivier Bal pour ce moment.

Pourrais-tu te présenter rapidement à nos lecteurs ?

Olivier Bal : Je suis Olivier Bal, je suis écrivain. J’écris depuis maintenant quatre ans. Auparavant j’ai été journaliste pendant une quinzaine d’années. Je travaillais dans la presse, plutôt papier, notamment dans le domaine de la culture puis pas mal dans celui du jeu vidéo. Les dernières années de ma carrière de journaliste, j’étais rédacteur en chef d’un magazine de jeu vidéo. Ma passion de l’écriture a toujours été là, l’envie de raconter des histoires aussi depuis que je suis gamin.

J’ai commencé par sortir un livre en 2015 en auto-édition qui s’appelait Les limbes, un thriller fantastique. Cet ouvrage était pensé comme un diptyque avec une suite et une fin qui s’appelle Le maître des Limbes. Ce sont donc mes deux premiers bouquins qui étaient baignés dans un univers fantastique. Ils m’ont permis de me mettre le pied à l’étrier, qui m’ont permis de me faire un peu connaître. Le livre a pas mal marché en autoédition, il m’a permis d’avoir ensuite des contacts avec certains éditeurs puis d’avoir le choix de choisir celui avec lequel je souhaitais travailler. J’ai donc travaillé avec De Saxus sur Les limbes et Le maître des Limbes.

Ensuite, comme j’avais envie de donner un nouvel élan à ma carrière, j’ai décidé de partir de De Saxus pour rejoindre XO éditions. Je me suis alors épanoui dans l’écriture de polars et de thrillers. J’ai écrit avec eux L’affaire Clara Miller qui est sorti l’année dernière en 2020, juste avant le confinement. Aujourd’hui je sors mon nouveau roman, La forêt des disparus.

Pour revenir sur tes deux premiers bouquins rapidement, on était vraiment dans du fantastique. Est-ce que c’est XO éditions qui t’a demandé de changer d’univers pour passer plutôt du côté du polar ou du thriller ?

Olivier Bal : Non car quand je suis arrivé chez eux mon bouquin L’affaire Clara Miller était déjà écrit. Du coup, je leur ai présenté ce projet et c’est bien sur ce projet qu’ils ont accroché. Moi j’avais déjà l’envie d’aller vers ce type de projet. J’avais l’impression d’avoir déjà dit tout ce que j’avais envie de dire dans le fantastique. Je me suis vraiment éclaté avec Les limbes. Le maître des Limbes est un ouvrage qui est touffu, qui est complexe et dense. J’étais vraiment rassasié avec cet ouvrage. J’avais vraiment envie d’aller ailleurs. On a donc discuté avec XO sur ce livre-là, on a travaillé ensemble dessus.

Après je ne suis pas un plan en me disant : "ah tiens il faut que tu fasses un bouquin sur ça parce que c’est la mode". Ce sont les envies qui me guident et peut-être qu’un jour je reviendrais vers du fantastique si vraiment un sujet me porte. Pour l’instant, je me sens bien dans le polar et le thriller. J’aime bien aussi l’idée, à confirmer avec l’éditeur, de continuer avec Paul le personnage que l’on retrouve dans mes deux livres. J’aimerai bien faire encore quelques bouquins avec lui. Il y a encore des choses à dire avec lui.

Alors justement, ce Paul dont tu nous parles qui est présent dans les deux bouquins n’est pas un enquêteur mais un journaliste. L’idée donc de mener l’enquête par un journaliste et non pas par un policier c’est en lien avec ton ancien métier de journaliste, je suppose ?

Olivier Bal : A la base oui carrément parce que j’ai tendance à revendiquer une écriture de la fiction. Je fais tout pour m’éloigner au maximum de ce que je suis et de ce que je vis au quotidien. J’aime être transporté loin quand j’écris. Et donc d’être dans des personnages qui ne sont pas ce que je suis. Je m’épanouis vachement dans la construction de personnages. Par exemple, pour le personnage d’Eva dans L’affaire Clara Miller, c’est une jeune gamine de 16 ans qui erre dans les rues de Los Angeles, qui est un peu toxico, qui est la fille d’une grande star. Me plonger dans sa psyché me fascine. Dans La forêt des disparus, ce qui m’intéressait c’était de raconter le personnages de Charlie, une ado troublée et isolée. Il y a aussi le personnage de Lauren qui m’intéressait aussi.

Mais étonnamment, un peu à l’opposé de ce que je viens de dire, Paul est peut-être le personnage qui est le plus proche de celui que je suis. Au début de ma carrière, de 25 à 27 ans, j’étais journaliste dans un magazine people, un tabloïd dégueulasse dans lequel j’ai vécu deux ans difficiles. J’allais tous les jours au boulot avec la boule au ventre. Je me rendais compte de plein de choses qui ne me plaisaient pas en termes d’éthique. J’étais jeune, j’avais plein d’éthique et j’avais envie de croire que j’allais devenir un grand reporter. J’ai vite déchanté et j’étais en conflit total avec mon rédacteur en chef. J’ai finalement réussi à partir.

En fait Paul, c’est sûrement le personnage que je serais devenu si j’étais resté dans ce magazine. Le Paul de Clara Miller, c’est un mec de 45-50 ans qui s’est laissé glisser et qui est dévoré par cette rancœur et ce mal-être de se dire ce qu’il aurait pu être. Il passe sa vie à regarder ce qu’il y a dans le rétroviseur. Il s’interroge sur les chemins qu’il n’a pas pris. Il est hyper frustré, il est hyper malheureux, il est hyper conscient que son magazine est une feuille de chou, qu’il est un journaliste médiocre. Mais il s’accroche et continue, en cherchant une forme de rédemption. Paul est donc à la base assez proche de moi.

En plus le fait que j’ai été journaliste m’a permis de connaître quelques petits trucs. Cela permet d’avoir une certaine approche aussi dans la documentation, sur le fait de creuser notamment. Quand tu es journaliste, il faut quand même être perfectionniste, il faut aller au bout. Et plus largement ce qui m’intéressait avec Paul, c’est qu’il n’est justement pas un enquêteur intrépide, avec un sixième sens, qui voit tout, tout le temps. J’aime bien pour autant les polars et les thrillers avec ces flics récurrents comme Bosch ou Sharko chez Thilliez. J’aime bien ces figures quasiment monolithiques du flic qui a des fêlures mais qui n’en sont pas vraiment.

Mais là, dans mon livre, Paul est vraiment un mec complètement pété. J’aime bien aussi l’idée que c’est quelqu’un qui a peur, qui est terrifié, qui doute beaucoup, qui se trompe parfois (notamment dans l’ouvrage précédent). Cela le rend donc beaucoup plus humain, et plus complexe et riche à travailler. Plus on avance, plus Paul évolue vers une forme de vagabond enquêteur, une sorte de clochard qui va mener l’enquête aux Etats-Unis. Il a déjà 50 ans, il n’a ni les armes ni le physique d’un super flic, ni même peut-être son expérience. Sa force, c’est sa persévérance et son humanisme. Du coup, il voit quand même des choses que les autres ne voient pas et il ne lâche pas.

On a donc bien compris que tu reprends ce personnage de Paul dans ton dernier livre, c’est un choix personnel ou une demande de ton éditeur ?

Olivier Bal : Alors honnêtement, ça a été une discussion commune et collective.

L’affaire Clara Miller est un livre qui s’est bien vendu ?

Olivier Bal : Oui, avec le contexte dans lequel on était (l’ouvrage est sorti la veille du confinement de mars dernier), on a eu beaucoup de chance car je m’en sors très bien comparé à d’autres camarades qui ont été sacrifiés. J’ai eu la chance de tomber sur un éditeur qui m’a soutenu sur la durée. Au sortir du confinement, ils ont refait de la publicité et ils n’ont vraiment pas lâché le livre. L’éditeur était content des résultats au final.

Pour revenir à ta question sur Paul, moi, à la base, je n’étais pas parti pour faire revenir Paul mais il y a quand même eu une réflexion sur plusieurs niveaux. Tout d’abord, le livre a reçu un très bon accueil et j’ai constaté une empathie autour de Paul dans les retours et les chroniques. Je me suis dit, il se passe quelque chose. Cela m’a donc questionné.

Le deuxième truc a été des discussions avec XO éditions qui ne m’ont pas du tout mis la pression pour reprendre ce personnage. Intelligemment, ils ont réveillé et rallumé chez moi la petite ampoule sur ce personnage. Je me souviens d’une discussion avec mon éditrice qui me disait : "Tu sais olivier, ton personnage de Paul, on l’aime bien, les gens l’aiment bien et j’aimerai bien qu’on le retrouve". C’est juste cette petite phrase qui a été le déclic. Je suis rentré chez moi et j’ai commencé à réfléchir.

Le dernier élément, c’est que moi quand je termine un bouquin, j’ai tendance à repenser à mes personnages. Je repense alors avec nostalgie à certains personnages. Je me demande alors ce qu’il a pu devenir, un peu comme quand tu as un ami dont tu as perdu la trace. Il m’arrivait donc de me demander, Paul Green, il est devenu quoi aujourd’hui ? Une idée en menant à une autre, j’ai donc eu envie de retrouver Paul. J’avais envie qu’on retrouve Paul pas du tout là où on s’attend de le retrouver.

On termine Clara Miller plutôt sur une note assez positive où il semble avoir trouver une forme de rédemption et on le retrouve cinq ans plus tard et il est encore plus flingué qu’avant. On va essayer de comprendre pourquoi il ne s’est pas reconstruit. J’aime donc beaucoup l’entame du nouveau livre où on le retrouve devant une fausse tombe qu’il s’est façonné un soir où il était un peu bourré, une tombe avec son nom dessus.

Et en même temps, on peut très aisément lire les deux livres dans l’ordre que l’on veut. Et tu donnes envie de lire l’autre à ceux qui ne l’auraient pas fait.

Olivier Bal : Tout à fait, j’espère que certains vont découvrir La forêt des disparus et avoir envie d’aller lire L’affaire Clara Miller. Ça peut être aussi une lecture intéressante, sous la forme d’une sorte de préquel où le lecteur pourra comprendre un peu mieux l’évolution du personnage. Mais comme tu le dis très bien, j’ai vraiment pensé La forêt des disparus comme un one shot, un bouquin avec juste ce personnage qui revient, que je réintroduis pour les lecteurs. C’est à la fois le même personnage mais c’est en même temps quelqu’un d’autre. Du coup, pour quelqu’un qui n’aurait pas lu Clara Miller, je pense qu’il n’y a pas trop de frustration.

Cet ouvrage tu l’as écrit assez vite du coup puisque L’affaire Clara Miller est sorti il y a un an ? Tu as profité de confinement pour le faire ?

Olivier Bal : Pas tant que ça pour le confinement. Je n’ai pas vraiment profité du confinement parce que je me suis aussi retrouvé avec les enfants. On est confiné volontaire depuis un bon petit moment. Pendant le premier confinement, c’était quand même un peu compliqué avec les enfants en termes de place. La productivité s’en est trouvée un peu affectée. J’avais tout de même pris un peu d’avance car tu sais bien qu’il y a toujours un temps de décalage entre le moment où tu écris le livre et le moment où il sort. Clara Miller était terminé en octobre-novembre 2019. Il est sorti en mars 2020 donc moi dès novembre, j’étais déjà en train de défricher le prochain ouvrage. J’ai au final une grosse année de boulot sur ce bouquin. Je me suis beaucoup documenté et je savais donc déjà vers où j’allais.

Dans ton dernier ouvrage, le lieu important c’est la forêt, qui est quasiment comme un personnage. Cela se passe dans l’Oregon à Redwoods. C’est un village qui existe ?

Olivier Bal : Absolument pas ! Redwoods, c’est vraiment une ville de fiction. Je voulais une ville enchâssée entre l’Océan pacifique et cette forêt millénaire. Je rêvais d’une communauté construite autour de ces éléments déchaînés, un peu isolée du monde et des autres. Ça c’était l’élément de départ. J’ai commencé à me baser sur une ville existante, Crescent city, qui est la ville la plus au nord de la Californie. J’ai commencé à écrire mon bouquin avec cette ville et puis en fait, je me suis rapidement rendu compte que cela allait me bloquer parce que vu que je suis un peu un psychopathe de la documentation, j’ai eu peur qu’une ville existante puisse bloquer mon imagination. Façonner ma propre ville me donnait alors plus de liberté. J’ai donc gardé des éléments de Crescent City, j’ai pris des choses d’autres villes. J’ai façonné mon propre micmac avec notamment le musée des pionniers, le village effondré, l’ancienne mine hydraulique, tous ces lieux qui n’existent pas vraiment qui pouvaient transpirer de certains lieux ou venir tout simplement de mon imagination.

Ce qui est chouette, c’est que pas mal de gens doivent se demander si Redwoods existe. Pour moi, c’est la plus belle des récompenses car j’ai essayé de la rendre le plus crédible possible. Dans la ville j’ai imaginé les noms des rues, la promenade le long de la plage. Pour la forêt, pareil, j’ai imaginé le moindre nom de sentiers, les refuges. J’ai même fait un plan que j’aurais aimé que l’on mette dans le livre (peut-être dans une future édition). J’ai donc un plan avec la topographie totale, l’emplacement de la cabane, de Charlie, de la maison de Paul, de celle de Lauren. Je l’ai fait plutôt sur la fin du livre mais c’était chouette car cela m’a permis de prendre du recul sur le livre, d’avoir une vision satellitaire ou je voyais le village et la forêt et de me dire : "voilà là il se passe beaucoup de chose dans ce coin, un peu moins par-là, est-ce qu’il ne faudrait pas mieux répartir". L’idée étant de rendre encore tout cela de façon encore plus crédible.

Ce que j’ai aimé dans ton ouvrage, au-delà de l’intrigue, ce sont les nombreux sujets sociétaux que tu abordes. Nous allons donc en parler un peu. Tout d’abord, il y a celui concernant les disparitions. Ces gens qui disparaissent, ce qui n’est pas propre aux Etats-Unis puisque c’est aussi de plus en plus le cas chez nous.

Olivier Bal : Oui ce phénomène est encore plus marqué aux Etats-Unis puisque cela concerne je crois 600 000 personnes par an (460 000 enfants selon les statistiques officielles). 90 000 ne sont jamais retrouvés. C’est un chiffre fou quand on y pense. Il y a aussi beaucoup de disparitions d’enfants, certains étant kidnappés par l’un de leur parent très souvent. Ce qui est marquant dans le phénomène des disparitions aux Etats-Unis, c’est qu’il y a vraiment la particularité de la structure en état fédéral. Comme chaque état a ses propres lois, il est plus facile de disparaître du fait de l’opacité entre les polices d’un état à l’autre.

Après la question est de savoir si ces gens disparaissent volontairement, sujet qui m’intéresse aussi et que je traiterais peut-être plus tard. Là ce qui m’intéressait, c’est qu’il y a vraiment un lien entre les disparus, le village et son histoire. Ce qui m’intéresse aussi c’est l’écho qu’ont les disparus dans le livre sur les gens. On y voit une indifférence, combien cette société a appris à tolérer cette horreur des disparitions. Ou comment des choses effroyables finissent par devenir banales.

Le deuxième thème, qui tourne autour de l’histoire du village, c’est la naissance des Etats-Unis, la conquête de l’Ouest et aussi, un peu, le sort des Amérindiens.

Olivier Bal : Oui tout ça est en effet sous-jacent parce que on est toujours sur ce discours ou cette réflexion de dire comment il est facile de fermer les yeux sur sa vie, sur son quotidien et sur son histoire. C’est vraiment ce qu’on fait les Américains mais aussi toutes les grandes nations. On n’est pas les derniers en France à l’avoir fait.

Dans ton ouvrage, on est dans l’Oregon, qui pourrait être la Bretagne des Etats-Unis, l’un des derniers territoires de la conquête de l’Ouest, le bout du monde.

Olivier Bal : C’est l’un des derniers en effet. Avec la barrière montagneuse, l’Etat de l’Oregon est resté inaccessible très longtemps. Il a fallu conquérir la Californie, y faire un grand port à San Francisco pour que les pionniers puissent y venir pour remonter ensuite vers l’Oregon. Je voulais aussi parler de la manière dont on peut récrire l’histoire notamment à travers les scènes dans le musée des pionniers. Paul visite donc ce musée qui raconte cette histoire réinventée et qui déifie les pionniers. Derrière ses pionniers, il y aussi des populations qui ont été décimées. J’ai lu il n’y a pas longtemps, Mille femmes blanches qui est un superbe bouquin sur le sujet.

Dans les autres thèmes, on trouve aussi la mythologie scandinave. Tu as fait des recherches sur la mythologie scandinave ?

Olivier Bal : Oh oui carrément. Je me suis d’ailleurs éclaté dans ses recherches. L’idée est de montrer que l’Amérique s’est construite avec tous ces peuples d’origines différentes. Il y a eu, on le sait moins, beaucoup de colons qui venaient de Suède, de Norvège, donc des pays scandinaves. Je voulais donc aussi créer un folklore primitif, un truc quasiment ancestral. La figure d’Askafroa dont je parle dans le livre, je suis content de l’avoir trouvée car aujourd’hui, trouver des icones qui ne sont pas surmédiatisées est plutôt compliqué. J’ai eu par contre beaucoup de mal pour trouver des sources. J’ai trouvé un seul récit du culte de Askafroa qui nous montre une entité assez malicieuse, positive qu’il faut calmer en lui donnant un sacrifice, des chèvres ou des animaux. Je l’ai donc détourné, transformé, tarabiscoté. J’aimais bien que cela soit une figure féminine qui rappelle la forêt. Je voulais aussi conserver une part de mystère jusqu’à la fin de l’ouvrage. Cela donne une légère note fantastique à l’ouvrage.

Un autre thème, c’est aussi la façon dont la population réagit aux événements, des gens qui se regardent en chiens de faïence. Il y a aussi la façon dont ils accueillent Paul Green. L’idée donc de la peur de l’inconnu et du repli sur soi. Encore des choses qui sont un peu d’actualité.

Olivier Bal : Complètement. Tout ce qui nous est arrivé depuis un an nous a tous marqués d’une manière ou d’une autre. Je ne voulais pas attaquer ce thème frontalement. Certains l’ont fait comme Bernard Minier dans son dernier ouvrage. Moi je voulais arriver avec quelque chose de différent et en parler quand même un petit peu en creux. Je ne voulais pas faire le donneur de leçons mais que chacun se dise : "ah ben cela fait penser un peu à ce que l’on est en train de vivre". Il y a donc en effet toute cette réflexion autour de la peur, où on est tous dans le repli sur soi, avec une terreur et une anxiété de tous les instants. On y trouve la peur de l’autre, la peur de l’inconnu, la peur de l’extérieur.

Pour reparler de Paul, personne ne lui a laissé sa chance. Il a décidé de vivre comme un ermite mais personne n’a essayé de s’intéresser à lui. Il est l’étranger, il n’existe que par le fait qu’il n’appartient pas à cette ville. Charlie, à l’opposé, a cette forme de malédiction qu’elle ne peut pas sortir de cette communauté. Elle s’est convaincue qu’elle ne partira jamais. Elle est dans une sorte de vortex, plus elle essaie de s’éloigner, plus elle y revient. C’est comme une malédiction. Les enfants de Redwoods ont construit ce mythe autour de la ville pour que personne ne puisse quitter la communauté. J’avais envie de raconter cette communauté qui s’asphyxie.

A la fin on vire carrément au carnaval des fous avec la nuit des crânes, un peu dans l’ambiance de La nuit du masque rouge. Une sorte de fête complètement folle, une orgie d’horreur où le sang doit être versé, avec l’idée que les masques tombent à la fin. Au final, là où tout le monde porte un masque, c’est là où les masquent tombent. La communauté se révèle alors pour ce qu’elle est vraiment. Au final, je pense que l’on voit que le repli sur soi est une impasse. A un moment cela explose forcément.

Le dernier thème, plus léger, dans l’ensemble moins présent dans le livre, c’est l’écologie.

Olivier Bal : Oui en effet un petit peu, même si je ne suis pas allé dans le thème aussi fort que l’a fait Olivier Norek avec Impact. Lui a vraiment une charge écologique très puissante et très engagée. Moi, j’avais juste envie de passer un petit message à travers le regard de Nicolas Kellen (un personnage du livre) et des enfants de Redwoods.

Il n’y a pas de monstres, en tout cas c’est ce que j’essaie de raconter dans mes histoires et il y a toujours une explication, ce que l’on découvre à la fin de l’ouvrage avec le dernier flashback sur Nicolas Kellen. Il y a toujours des cicatrices et des blessures et peut-être des combats qui ne sont pas les bons, qui sont mal menés. Au final, les enfants de Redwoods, dans leurs têtes, ont peut-être raison. Ils veulent protéger leurs pères mais aussi cette forêt.

Tes deux personnages principaux, à part Paul bien sûr, sont des femmes, ici Charlie et Lauren. C’est un choix de privilégier des personnages principaux ?

Olivier Bal : J’aime bien donner la parole à des voix différentes. J’aime bien aussi m’éloigner de ce que je suis. Lauren vit dans un monde d’hommes et elle est toujours dans l’ombre de Gerry, son chef, son mentor et son ami. Même les enfants de Redwoods ne sont que des garçons.

Pour Charlie, j’aimais bien l’idée que c’était elle, une jeune fille fragile qui va tirer Paul par la main. Il y a un jeu de balance entre eux. Au départ, elle a besoin de lui et cela s’inverse. J’aime les femmes fortes, les femmes qui font bouger les choses et c’est le cas de Charlie et Lauren. Lauren est la seule qui réagisse, la seule qui garde les yeux ouverts. C’est la seule qui continue à se dire que les disparitions qui se passent ne sont pas normales et qui veut trouver qui fait cela quand le reste du village ne pense qu’à préparer la fête des 150 ans. Au final, j’adore explorer les personnages de femmes qui ont souvent une forme de sagesse que les hommes n’ont pas toujours. Dans mon prochain, je pense qu’il y aura un personnage fort de femme.

Au niveau de l’écriture, l’ouvrage est un roman choral où chaque chapitre correspond à un personnage. Les chapitres sont écrits à la première personne. C’est évidemment aussi un choix, je suppose ?

Olivier Bal : C’est vraiment un choix que je revendique et qui m’accompagne pour l’instant sur tous mes livres. Ce n’est pas pour cela qu’à un moment je laisserai ça de côté car je ne veux pas que cela devienne une mécanique et une habitude. J’essaie de surprendre avec mes bouquins et du coup je n’ai pas envie de ronronner. Si je vois que cela devient trop facile, je laisserais tomber.

Naturellement, j’ai commencé à écrire à la première personne avec Les limbes. Pour ce livre, il y a un côté carnet de voyages, un côté explorateur donc la première personne était presque une évidence. La première personne et le récit choral permettent de développer pour moi une forme d’empathie pour les personnages. On est avec eux, on vit avec eux. Ça reste par contre un exercice compliqué car mon action se limite au personnage dont je parle. On reste dans un rapport assez exclusif avec les personnages, c’est ça que j’aime. On comprend les troubles du personnage mais on est aussi dans la subjectivité du personnage. On peut aussi se faire berner par un personnage. C’est quelque chose que j’ai exploré dans le précédent ouvrage. La difficulté par contre reste que le lecteur s’y retrouve avec tous ces personnages. Le récit à la première personne est aussi très immersif pour les scènes d’action et de tension. Ça reste un exercice intéressant pour les auteurs, je trouve.

Dans l’ouvrage, on a aussi des références musicales notamment au travers de ce qu’écoutent Charlie et Paul comme musique. Il y a du Neil Young, des Rolling Stones, des Red Hot Chili Peppers. Ce sont des groupes que tu aimes bien ?

Olivier Bal : Bien sûr, j’adore ces groupes. C’est marrant car la musique que Paul écoute est assez cohérente avec son personnage. Paul vit dans le passé, il a du mal à vivre dans le présent. C’est cohérent qu’il écoute de la musique un peu réac, un peu conservatrice. Il a aussi du mal à aimer les musiques d’aujourd’hui.

Plus largement, ce sont des musiques que j’aime beaucoup, des musiques qui m’accompagnent. J’adore le rock et le folk des années 70. Mais à l’inverse de Paul j’essaie quand même de rester dans mon époque et j’écoute aussi de la musique actuelle. Chaque bouquin a sa playlist avec un univers musical différent. Parfois, j’entends des morceaux à la radio et je me dis : "tiens ça, c’est des morceaux que Paul aimerait".

Bon il est temps de poser la dernière question. Tu as mis en ligne des comptines autour de l’ouvrage. C’est une bande son du livre ? Une idée à toi ?

Olivier Bal : Oui c’est moi. J’ai écrit une comptine qui rythme les différentes parties du bouquin. Je voulais une comptine chantante, donc qu’elle ait une musique. Dans ma tête, en l’écrivant j’avais une mélodie enregistrée sur mon téléphone. Je l’ai jouée un peu à la guitare. C’est une mélodie qui a des sonorités un peu celtiques. Elles sont visibles sur Facebook et Twitter. Il faudrait voir avec XO pour les mettre sur YouTube peut-être.

A la base c’était un délire pour moi mais je me disais que cela pourrait être un truc cool pour caser la dynamique classique de la promo. C’est compliqué pour nous auteur de trouver des moyens différents pour communiquer. J’ai parlé de ce projet à des potes musiciens qui ont été emballés par l’idée puis m’ont aidé à enregistrer la musique. Ils ont créé cette atmosphère flippante et on a fait chanter deux adolescentes. Moi je me suis occupé du montage vidéo.

Pour finir, j’ai préparé un autre truc qui va bientôt arriver, cela s’appelle Sur la piste des disparues. Je rêvais d’aller dans l’Oregon pour en ramener des images mais avec le contexte actuel cela n’a pas pu être fait. Je voulais faire une sorte de making-of du bouquin en allant sur les lieux qui m’ont inspiré. J’ai donc du coup acheter plein d’images, de superbes images et j’ai fait deux vidéos qui s’appellent sur la piste des disparues côté océan et côté forêt. Cela représente deux parties, deux vidéos de cinq minutes où je présente les lieux qui m’ont inspiré. C’est au final un peu une invitation au voyage et à l’évasion. J’espère que cela va plaire car j’ai passé beaucoup de temps dessus.

 

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