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Nehir Tuna  (avril 2024) 

Réalisé par Nehir Tuna. Drame. Sortie le 3 avril 2024. Avec Doga Karakas, Can Bartu Aslan, Ozan Celik, Tansu Bicer.

De la Turquie, viennent deux sortes de films : ceux qui placent leur histoire dans les campagnes et montrent souvent une Turquie en mal de modernité et ceux qui décrivent les contradictions parmi les citadins entre les partisans d'une occidentalisation franchement laïque et les tenants d'un Islam taillant dans l'héritage d'Ataturk.

En situant son premier film, "Yurt", au milieu des années 1990, Nehir Tuna montre une Turquie à l'aube de l'ère Erdogan, une Turquie où le sens des fractures n'est pas encore vraiment clairement défini et le personnage du jeune garçon âgé de quatorze ans, balloté entre une école laïque et un pensionnat religieux ("yurt" en turc) va incarner toutes ces hésitations sur vers quoi aller.

Ahmet est envoyé faire ses études à la ville. Mais son père vient récemment de se convertir à un islam plus rigoureux en adhérant à une confrérie. On comprend que cette conversion est plus tactique, plus opportuniste, que sincère : il s'agit pour lui d'obtenir un avantage ou une promotion dont il a besoin dans sa carrière...

Dès lors, il va se servir de son fils pour montrer son évolution : s'il reste dans une école laïque la journée, le soir il va devoir vivre dans une école religieuse. Alors qu'il connaît ses premiers émois dans son collège mixte pour une jeune fille, il doit dormir dans un pensionnat religieux surpeuplé où il lui faut en outre rabâcher des prières et où on ne lui parle que de "rédemption et de pureté".

C'est à une existence schizophrène qu'il est condamné, devant cacher aux uns sa fréquentation d'une école à l'occidentale, aux autres qu'il habite dans un lieu synonyme d'arriération.

Il en veut à ses parents, son père en particulier, de lui infliger cette existence compliquée où il finit par n'être heureux nulle part, sauf en compagnie de son camarade de la Yurt, Hakan, avec qui il va faire sinon les quatre cents coups au moins tenter d'en faire quelques dizaines, au gré des possibles.

Dans un beau noir et blanc qui évolue vers la couleur, au fur et à mesure qu'Ahmet s'habitue à sa condition, sans pour autant renoncer aux envies qui surgissent à l'adolescence, on va suivre un passionnant roman d'apprentissage à la Dickens avec un jeune comédien épatant, qui porte sur lui le film et respire l'insolence des jeunes qui répondent présents pour surmonter les embûches que l'on met sur leur route.

Comme on sait -c'est en général toujours le cas du premier film- que l'on est devant l'histoire du réalisateur, on devine qu'il saura se tirer de ce mauvais pas et que cela lui tannera le cuir pour devenir justement assez anticonformiste pour exercer un métier artistique.

"Yurt" de Nehir Tuna est un film sur la fin de l'enfance des plus réussis. Il a su intégrer le contexte politique pour nourrir copieusement sa fiction. Les bêtises opérées par Ahmet et Hakan les sauveront de la morosité ambiante. Ahmet n'est pas un Turc si éloigné que ça des ados potaches des films français et américains. La différence relève du contexte du moment. Embrasser les filles et faire des farces à ses copains de chambrée, c'est possible, mais il faut d'abord sauver sa peau en faisant fi de quelques épées de Damoclès... et avec un flegme à toute épreuve.

On suppose à la vue de "Yurk" que ce sont des qualités dont ne manque pas Nehir Tuna. Alors, on le suivra désormais...

 

Philippe Person         
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