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Le Tryptique  (Paris)  18 octobre 2006

2 Woden Spoons... un choc certain pour les coeurs en perdition.

La chasse au dragon, le tout en profondeur, avec juste un harpon, ou une lance. En mode chevalier moderne, sans la monture, sans David Hasselhoff. C’est ça être rock-critick aujourd’hui. On passe son temps à la recherche de quelque chose, le grand frisson contemporain, vibrer avec un groupe qui vit encore... la démarche est tout de même beaucoup plus saine que d’être obsédé par des ex-junky-obéses-décédés.

Voilà pourquoi il y a une dépression latente chez les critiques musicaux, la question du "pourquoi continuer si c’est pour dire que les Kooks sont le groupe le plus excitant de l’année". L'état d'esprit est assez pesant, une mini dépression comme on dit. Et pourtant, on peut se prendre une vraie claque, comme avec Shearwater en concert ou 2 Wooden Spoons. Et 2 Wooden Spoons, ils n'ont rien d'un groupe qui va changer le monde, ils ne vont même pas lui faire subir une trace indélébile. Aujourd'hui tout est au désenchantement ; les villes immenses où tout le monde est seul; la place serait à la vraie violence, la rage destructrice, faire sauter les murs autour de nous.

Mais 2 Wooden Spoons c’est re-croire en l’humain. Ils enchantent avec leurs chansons, quelques petites minutes de vie.

Deux Anglais à Paris. Ils ont pourtant du voir ce qu'était Paris. La plus belle ville du monde, l'ange et la bête. Je me faisais la réflexion la dernière fois en passant devant les Invalides de nuit : "Les touristes devraient toujours visiter Paris à pied en nocturne, toute la magie se dégage à ce moment-là"

Sinon qu'est ce que Paris à part une ville bâtie sur des égouts, les vapeurs de merdes nous remontant directement en pleins nasaux. Une ville où les gens sont intéressés, agressifs. Des Parisiens qui ne savent même plus prendre de recul, et qui sont bien obligés de rire d'eux même tellement ils savent se rendre ridicules.

Et laissez moi vous raconter pourquoi parler de ce groupe. 2 Wooden Spoons. Ils ont amené quelque chose qui manque terriblement dans notre belle ville... les racines folk, la connection directe avec les dieux. Déjà un couple, un beau petit couple d'Anglais. Lui est très timide, comme la plupart des personnes vivant dans un rêve. Il essaye de diriger la chose, il connaît la panique, a du mal avec le public… la peur de ne pas se faire comprendre. Il porte ses lunettes comme un jeune scientifique paumé, comme un vieux bluesman blanc, comme Clapton sans l’arrogance.

Elle a le physique de l'Anglaise avec des cheveux noirs charbon, de petites boucles et des yeux clairs. ce n'est pas qu'elle soit spécialement belle, c’est qu'elle est rayonnante. On ne peut être que passionné en la regardant. Et puis le fait qu’elle soit enceinte... vous imaginez l'aura qui se dégage autour de cette femme.

C'est sur la relation entre ses deux personnes que le groupe va trouver son génie. La complicité leur a fait atteindre une intelligence que peu de groupes ont encore. Ce groupe permet de retoucher terre, s’y planter même. Le folk avec elle : son banjo et sa voix de chanteuse irlandaise, son sourire et ses yeux.. les yeux qui regardent toujours plus loin que le public... quelque chose de mystique. Et lui c'est la pop, il a la guitare style Burn's, la rythmique... et la voix de tout ce qui vient quand on pense pop : aussi bien les vieux Yarbird que le jeunes Beck.

Et laissez moi vous raconter pourquoi parler de ce groupe. Tout se déroule au Triptyque, vers 18h, dans les quelques heures d’attente avant la deuxième Wedsession. C'est les balances et je me retrouve sur les banquettes poussiéreuses aux cotés d'une personne endormie. Enfin la femme dort ; quant à ce drôle de type sans trop de charisme, il boit un chocolat dans l'un de ses gobelets en plastique brun, moche, brûlant... Puis ils parlent un peu français avec un très fort accent. On les appelle pour la balance, l'un des groupes quoi. Sans voir la scène c’est un folk qui se fait entendre, un folk comme je l'avais pas entendu depuis bien longtemps, dans la plus pure tradition.

La violence de la musique brute, sans concession, comme les surfs rock de Link Wray, un vrai pied. Le banjo fait sauter le coeur à chaque claquement de corde ; et il y a cette voix... la tristesse et la force enfermées dans un son. Le truc m’avait déjà pas mal retourné, et voilà qu'ils demandent à l'ingénieur du son de brancher la batterie pour la batteuse de Miéle, qu’elle puisse jouer un morceau avec eux. Une reprise en fait, "Invisible Man". La chose a rarement eu son égal, toutes les personnes dans la salle (soit cinq à peu près) a eu le plaisir d’avoir la grosse veine du cerveau en ébullition. Surtout dans ce moment hallucinant où tous les instruments passent en piano et que ce bout de femme se met à siffler l'air, d’une manière très détendue. C'était surréaliste, comme si on vous jetait dans le vide et que vous étiez retenu par un filin de douceur. Une jouissance très bien trouvée, à la bonne mesure, la bonne tonalité... un truc certainement pompé à Spector…

Et laissez moi vous raconter pourquoi parler de ce groupe. Pour la bonne raison que l’on cherche, que l’on tue plus le temps avec la musique que l’on vit avec. J’ai plus l’impression de me battre contre les groupes que de me battre avec, à leurs côtés. Les gens sont paumés. Combien de personnes ne savent plus quoi écouter, à qui déclarer leur flamme.

Seuls les quelques jazzmen que je fréquente semblent encore heureux, dans un milieu où le travail est au-dessus de tout, où il n’y a pas de génie qui soit dû. Un milieu rassurant où chacun pourra être le meilleur un jour. Mais le Rock & Roll, c’est une musique de Christ, de prophète. Il faut être élu pour jouer du rock, il faut que ça nous dépasse un peu, pas que l’on comprenne la chose… juste la ressentir.

Alors comme l’époque n’est plus au hasard des choses, qu’il n’y a plus vraiment le temps pour la contemplation, se laisser porter par le moment… comme les groupes ont besoin de leur plan de carrière, que la moindre erreur aura des conséquences directes sur l’industrie qu’ils sont… les derniers amoureux se réfugient dans le passé et ses mythes. Mais tout le monde sait que le passé est faux. San Francisco en 68, c’est moins le bonheur psyché que ce que nous montre Bullit : la violence, Steve McQueen et sa Ford Mustang. Les portes flingues et cette hémoglobine rouge, une icône de la culpabilité. Je rêvais de la Californie d’autrefois, une petite carte postale de bonheur… un trip qui est vieux de plus de 50 ans maintenant.

Link Wray pour revenir à lui, nous a bien appris quelque chose dans sa vie de paria électrique, que le rock and roll est la musique d’un fantasme, d’une vie que l’on se crée et qui ne sera jamais à la mesure de nos exigences. Pacadis a-t-il vraiment dit cette phrase : "N’importe quelle crétin peut écrire sur le Rock, mais le vire c’est autre chose". Et j’y pense tous les matins en me réveillant dans mon sac de couchage, allumant l’ordinateur pour lancer des chansons, me disant que tout cela a bien intérêt à exister sinon je n’ai plus qu’à me faire sauter le caisson… car plus rien ne vaudra à mes yeux. Et 2 Wooden Spoons existe bien pour nous faire tenir.

Et laissez moi vous raconter pourquoi parler de ce groupe. Groupe mineur qui n'aura certainement jamais accès à un vrai succès, ou un album vraiment couvert par autre chose que des petits webzines comme le nôtre. Un groupe que vous n'irez même pas voir en concert (deux rosbif qui joue du folk heureux de vivre... très peu pour moi). Pourquoi parler de tout cela ? Parce qu’on doit se rattacher à quelque chose, la claque simple, celle qui vous donnera la force de continuer à déblatérer sur un connard comme J.Tillman.

 

Crédits photos : Laurent (Plus de photos sur Taste of Indie)


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