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Interview  (Paris)  4 décembre 2006

Jean-Luc Jeener, auteur, comédien, metteur en scène, est le directeur du Théâtre du Nord-Ouest, un théâtre atypique qui présente chaque année une intégrale des pièces d'un des grands auteurs du théâtre d'incarnation.

Actuellement à l'affiche, l'Intégrale Montherlant, auteur un peu oublié aujourd'hui, pour laquelle nous l'avons rencontré.

Pourquoi une Intégrale Montherlant ?

Jean-Luc Jeener : La politique du Théatre du Nord-Ouest est une politique à long terme. Tous les gens qui travaillent ici n’ont pas conscience de l'existence d'un projet idéologique au sens large du terme. J’essaie de défendre le théâtre d’incarnation dans lequel le comédien devient le personnage. Nous ne se sommes pas en face d’archétypes d’homme mais de vrais hommes que l'on pourrait rencontrer dans la vie. Car je crois à une certaine éternité de l’Histoire. Je suis profondément croyant et je crois qu’il y a un sens sur la terre, je crois que nous sommes frères et que tous les hommes se ressemblent qu’ils aient vécu il y a 2000 ans ou qu’ils vivent aujourd’hui, ils sont identiques, construits de la même façon, définis pareils avec la même structure de pensée, avec la même psychologie et les mêmes non dits.

Et de grands auteurs depuis 2000 ans font passer cela dès l’écriture. Ce progrès dans l’histoire ne se fait pas sur la nature de l’homme, qui est immuable, mais sur la forme et sur l’écriture qu’ont put employer certains grands auteurs pour faire passer cet homme dans sa globalité avec l’instrument théâtre. Autrement dit, quand Sophocle écrit, alors que la maturité de l’art dramatique n’est pas encore atteinte, il est encore englué dans l’idée que l’art dramatique est un art au même stade et au même niveau que la peinture, que la musique, que la danse. Il s’agit d’un art qui procède par l’abstraction pour essayer de faire passer quelque chose de l’homme.

La maturité théâtrale ne sera atteinte qu’avec les classiques français. Jusque là les œuvres sont archétypales, plutôt politiques, religieuses, spirituelles mais qui ne parlait pas de l’homme dans sa globalité. A partir du 17ème siècle, l’instrument théâtre est formé. Ma démarche est de ne présenter que des auteurs qui sont inscrits dans ce projet là. Il n’y en a quasiment pas avant Racine.

Ensuite, il y a un certain nombre d’auteurs dramatiques qui sont dans le même projet que moi : Molière, Racine, Hugo, Claudel, Feydeau, Musset, Marivaux et Montherlant dont le point commun est de montrer l’homme à l’homme. Ce qui m’intéresse. Quand je fais une Intégrale Montherlant je fais la même chose que quand je fais l’Intégrale Racine. Ce sont des auteurs qui s’adressent aux spectateurs au travers de la création de personnages qui pourraient être nos frères.

La deuxième partie de la réponse est qu’évidemment ces auteurs n’écrivent pas toujours de la même façon. Il y a des pièces d’incarnation et d’autres moins. Toute l’œuvre de Montherlant est constituée de pièces d’incarnation sauf "Pasiphaé" qui est un poème dramatique. Les pièces qui ne sont pas d’incarnation sont intéressantes mais sur le plan littéraire comme les lectures. Chez certains auteurs, la proportion est inversée et il y a davantage de pièces archétypales. "Le misanthrope" de Molière est une pièce d’incarnation mais les farces sont archétypales. La "Jeanne d’Arc" de Claudel est archétypale alors que "La jeune fille Violaine" ou "L’otage" sont incarnées.

En revanche, je ne ferai jamais une intégrale d’un auteur qui n’est pas dans cette démarche comme Ionesco ou Brecht. Encore que j’ai monté "Le roi se meurt" de Ionesco en l’incarnant ce qui a scandalisé sa fille. Mais le texte le permettait et car, à mon avis, c’est la seule pièce où le génie de Ionesco l’a dépassé. A l’exception de "En attendant Godot", en général, les pièces de Beckett sont archétypales. Je ne mettrai jamais en scène une pièce de Novarina. Car ses pièces ne montrent pas des gens, c’est de l’art et donc autre chose. Cela étant je n’ai rien contre.

On parle souvent de la langue de Montherlant.

Jean-Luc Jeener : Les beurs qui parlent le verlan s’expriment dans une langue comme les italiens qui parlent une langue dite musicale etc…. Peu importe car ce qui est évident est qu’à l’intérieur de ces diverses langues, les hommes meurent, souffrent, aiment, se battent… La langue est un instrument de dire et de vivre et l’erreur monumentale de certains metteurs en scène, qui s’attaquent à des oeuvres où il y a un travail sur la langue, est de travailler sur la langue elle-même au lieu de partir de l’essentiel, l’être de l’humain qui va s’exprimer. Ce qui est une erreur diabolique. La langue ne change rien aux sentiments exprimés. Cela étant on peut dire que la langue a une influence sur l’être mais cela est une autre discussion qui rejoint celle sur l’anglais dominant le monde.

Il faut vivre à l’intérieur de l’instrument qu’est la langue. On peut s’exprimer dans un alexandrin. Tout le travail concerne cela. Ensuite que l’on puisse comprendre, et c’est ce que j’essaie de faire, que la langue, à partir du moment où elle est parlée, n’a pas à être détruite et que l’on peut vivre en respectant cette grammaire. Il passe davantage à l’intérieur de ce respect. On peut, comme j’essaie de le faire, monter Phèdre ou Bérénice en respectant les douze pieds. Mais je ne travaille pas là-dessus.

En revanche, quand je monte Les femmes savantes de Molière, qui est un exemple intéressant sur le plan de la langue parce que Philaminte et sa sœur Bélise sont obsédées par la pureté et la beauté de la langue, je vais faire une chasse à l'homme en l’occurrence à la femme, la comédienne, pour qu’elle respecte vraiment les douze pieds alors que je ne le ferai pas pour le comédien qui incarne Chrysale quand il malmène la langue car elle exprime un sentiment et est une façon de provoquer sa femme. Il y a un travail spécifique sur la langue car elle devient l’instrument essentiel d'expression de l’être.

Chez Montherlant, la beauté de langue existe et constitue certainement une raison de sa mise au purgatoire. Pourquoi les gens sont heureux quand ils voient mes mises en scène parce qu’ils ne voient pas la satue du Commandeur. Le Commandeur n’est pas planqué derrière sa langue, Il est là sous leurs yeux ! Il est vivant !

Sur cette intégrale vous avez signé 3 mises en scène : "Port Royal", "La Reine morte" et "La ville dont le prince est un enfant".

Jean-Luc Jeener : Je joue également dans "Le maître de Santiago". Quand j’ai découvert Montherlant, j’ai commencé par la mise en scène de cette pièce. Je ne l’ai pas reprise avec ma mise en scène parce que le comédien qui jouait Don Alvaro est mort et je ne voulais revoir quelqu’un d’autre dans ce rôle. Donc la seule façon de l’éviter était de le jouer moi-même dans une mise en scène très différente de Patrice Le Cadre.

Ces quatre pièces, avec "Le cardinal d’Espagne" que je n’ai pas monté faute de temps, sont les 5 pièces de Montherlant qui m’importent parce qu’elles interrogent l’essentiel pour moi. Elles interrogent sur la fin dernière, sur le sens de la vie, sur la problématique religieuse qui, pour moi, est la seule vraie question, la question du sens, et Montherlant est sur ce point extraordinaire car c’est vraiment l’homme moderne. Celui qui ne veut pas être dupe, celui qui est blasé, à qui on ne l’a fait pas mais qui est trop intelligent, trop cultivé, trop nourri d’espérance, trop homme pour ne pas sentir qu'il y a un mystère quelque part qui l’interroge.

Sa modernité tient au fait qu’il ne franchit pas le pas de la foi, il reste dans l’athéisme, mais il interroge la foi avec les armes de celui qui ne laisse rien passer. Et moi qui suis profondément catholique cela m’intéresse particulièrement. Je suis profondément religieux dans la mesure où mes réponses sont des réponses au-delà et non des réponses en-deça. Je n’aime que les athées intelligents car ils me forcent à réfléchir et à approfondir ma foi. Je n’ai pas la moindre naïveté dans ma foi et ce n’est pas pour rien que j’ai fiat de s études de théologie.

Donc dès qu'il y a une interrogation venant de l’extérieur, de l’athée qui me pousse dans mes derniers retranchements je suis passionné car je suis obligé de répondre et je le fais avec les autres personnages bien sûr. Quand l’abbé de Prats ou la S œur Angélique, qui sont identiques, deux religieux qui perdent la foi, Montherlant les interroge et cela sans donner de leçon, sans donner raison à personne. Tous les personnages de leur point de vue ont raison.

Ce qui vous intéresse c’est la contradiction, et la compréhension de la raison pour laquelle Montherlant n’a pas franchi ce pas ?

Jean-Luc Jeener : Il est difficile de franchir le pas quand on n’a pas le sentiment d’être accompagné. Je suis croyant par raison mais aussi parce que j’ai un sentiment de présence autour de moi et d’être accompagné depuis l’enfance. Certaines personnes n’éprouvent pas ce sentiment. Le mystère reste pour eux une simple interrogation intellectuelle et elles se retrouvent comme Sœur Angélique qui est passionnée par la théologie et perçoit toutes les subtilités des propositions de Jansénius mais qui est dans la nuit de la foi. Je ne crois qu’on ne peut être croyant que si on a fait l’expérience de la déréliction mais cela est une autre question.

Montherlant n’a jamais franchi le pas et comme un Julien Green, qui a franchi le pas mais qui interroge l’athée, sont à la frontière. Le franchissement du pas relève de l’intime mais ces interrogations sont extrêmement modernes. Donc elles doivent toucher tous les gens d’aujourd’hui et particulièrement ceux d’aujourd’hui en raison du retour de la question religieuse grâce de l’Islam.

Quelles sont les pièce qui recueillent la faveur du public ?

Jean-Luc Jeener : Je suis sur ce plan un anti-Ségolène Royal. Je ne suis pas un démocrate sur ce plan. Je n’attends rien du goût du public ou de son avis. Cela a l’air prétentieux mais c’est la réalité car je me sens missionné par quelque chose me dépasse et si je trouve le spectacle très beau et que tout le monde le trouve nul cela m’est indifférent. Et la façon dont il est monté n’a rien à voir avec le succès public.

Ce qui compte est ce qu’on apporte au public et la façon dont une oeuvre chemine dans l’être dans le non dit des gens. Les gens viennent avec une attente et souvent une attente littéraire. Et c’est peut être celui qui sort rageur d’un spectacle que l’œuvre va le plus bouleverser.

Le problème n’est pas que le public aime ou n’aime pas mais que le metteur en scène et les comédiens doivent faire un travail qui est à leurs yeux indiscutable, d’une harmonie parfaite et devant lequel le public va se situer ou pas. Ce qui est important est d’être guidé par une mission, par un vrai désir de faire du bien au spectateur, de leur faire apporter et donc de leur montrer comment fonctionne un homme à travers le prisme d’un génie.

Ce qui compte est ce qu’on apporte au public et la façon dont une oeuvre chemine dans l’être dans le non dit des gens. Les gens viennent avec une attente et souvent une attente littéraire. Et c’est peut être celui qui sort rageur d’un spectacle que l’œuvre va le plus bouleverser.

Le problème n’est pas que le public aime ou n’aime pas mais que le metteur en scène et les comédiens doivent faire un travail qui est à leurs yeux indiscutable, d’une harmonie parfaite et devant lequel le public va se situer ou pas. Ce qui est important est d’être guidé par une mission, par un vrai désir de faire du bien au spectateur, de leur faire apporter et donc de leur montrer comment fonctionne un homme à travers le prisme d’un génie.

L’année 2007 débutera par le cycle "Le cœur et l’esprit".

Jean-Luc Jeener : Dès l’origine du projet du Théâtre du Nord-Ouest, il y avait 2 choses importantes à faire : visiter une œuvre avec laquelle on est en accord et favoriser les auteurs contemporains car c’est très compliqué et très cher de trouver des salles qui acceptent de programmer. Donc il y a ici un lieu de création gratuit qu’on ne trouve pas ailleurs. Ce cycle permet à ceux qui ne partagent pas forcément la même idée que moi du théâtre de faire des spectacles.

En relation avec le thème choisi. Et je monterai la pièce que j’ai écrite cet été, "La clôture" avec Anne Coutureau et Jean Tom, une pièce sur l’engagement spirituel aujourd’hui, où comment peut-on devenir bonne sœur, qui a donné le thème du cycle.

Ensuite aura lieu l’Intégrale Shakespeare. Quelle pièce mettrez-vous en scène ?

Jean-Luc Jeener : Hamlet et Le roi Lear.

Dernière question sur la reprise éventuelle de la diffusion télévisée en direct sur Direct 8 depuis le cinéma le Mac Mahon de pièces que vous aviez choisies.

Jean-Luc Jeener : Cela va reprendre dès qu’un certain nombre de problèmes techniques seront résolus. Cela m’intéresse pour que le Théâtre du nord-Ouest continue de vivre. Et un des projets est de racheter les murs du théâtre, ce qui est financièrement très lourd, mais permettra de faire l’économie du loyer. Et je pense ouvrir une souscription.

 

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