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Entretien d'avril 2007  (Paris)  10 avril 2007

Rien d'étonnant à ce que la Master Classe du 2 avril 2007 qui clôturait le cycle des "Printanières" des Cours Public d'Interprétation Dramatique de Jean-Laurent Cochet ait pour thème, encore et toujours le théâtre, sous le titre "Théâtre, je t'adore !" emprunté à un de ses auteurs de prédilection, Sacha Guitry.

Cette soirée un peu particulière proposait aux spectateurs et aux élèves, non seulement, un florilège de textes et de chansons sur le théâtre, mais également d'aborder, en filigrane, du début de carrière à la retraite, la philosophie et le mystère du métier de comédien.

Au cours de ce 4ème entretien, placé sous les figures de Guitry et Jouvet, Jean-Laurent Cochet a accepté de soulever un peu le voile du mystère et faire de quelques confidences précieuses.

Passer la main :

Vous avez joué une très belle scène de Guitry quand Deburau père passe (le témoin) à son fils. Avez-vous pensé à la retraite en vous fixant par exemple une échéance ?

Jean-Laurent Cochet : Absolument pas ! Le cas de Deburau est particulier puisque, bien que malade, il était remonté sur scène jusqu'au moment où il a senti que son cœur flanchait. J'ai pris ma retraite, au sens administratif du terme, pour toucher les 2 francs 50 que l'on me doit, mais je considère justement qu'un comédien ne prend pas sa retraite. Il peut en avoir envie pour des raisons diverses, et pas obligatoirement de fatigue, mais, personnellement, je n'y ai pas pensé car nous, les hommes, et surtout nous, quand nous ne sommes pas malades et que jouer nous amuse encore, nous sommes appelés à jouer tous les âges de la vie car il y a des rôles de grands- pères, de vieillards.

Et puis, je crois que, sauf décision volontaire, on ne quitte pas ce métier, c'est le métier qui nous quitte. Ce qui fait qu'un jour on attend les appels téléphoniques car certains comédiens ne veulent pas vraiment changer d'emploi, par exemple les comédiennes qui ne veulent pas jouer les mères ou les dames âgées qui veulent jouer les drôlesses de 50 ans. Et puis, j'ai assez souvent joué des rôles dont je n'avais pas encore l'âge, ce qui fait que maintenant que j'en ai l'âge, je continue ! En effet, comme je n'ai jamais eu de rôle de jeune premier ou de séducteur, j'ai joué tous les autres rôles et de tout âge.

En tout cas, pour ma part, cela ne m'a jamais traversé l'esprit car le mot de "retraite" évoque le mot "vacances" et ne fait pas partie de notre métier puisque nous sommes perpétuellement en vacance(s), au singulier et au pluriel, et en retraite quand on ne joue pas. Donc, ce terme ne s'applique pas dans notre cas. Par ailleurs, je ne peux pas vraiment répondre à votre question puisque je poursuis mon activité de professeur et que j'assure également de nombreuses conférences, je joue encore et fais des mises en scène. Je n'ai donc pas l'impression de m'être arrêté.

Cela étant, le temps passant, il y a des choses que je n'ai plus eu envie de faire. Je ne parle pas du cinéma, où il m'est arrivé de refuser des propositions qui ne convenaient pas, mais il m'est arrivé de refuser des rôles dans lesquels je ne me serais pas distribué si j'avais monté la pièce par exemple. Et aujourd'hui, on peut même dire que je suis actuellement dans une période de surabondance d'activités et de projets. Ainsi, je vais monter "La Reine morte", que nous allons jouer en festival puis à Paris en février 2008, et une pièce de Guitry qui est en attente.

Cela étant, contrairement à d'autres, arrêter ce métier ne me semble pas devoir entraîner chez moi des regrets car j'ai fait une telle carrière ! J'ai joué tellement de rôles que j'ai aimés que "jouer pour jouer" des pièces que je n'aimerais pas ne m'est pas possible. Je ne roule pas sur l'or mais je ne pointe pas aux Assedic et je ne l'ai jamais fait d'ailleurs. Ce qui peut se passer avec la retraite involontaire, c'est de risquer l'ennui mais, pour moi, cela n'est pas possible. Au contraire, cela me donnerait du temps pour faire des tas de choses que je n'ai pas le temps de faire. Décidément, non, je n'ai pas l'âme d'un retraité !

Vous avez continué l'œuvre de vos maîtres en devenant professeur pour transmettre ce savoir et cette culture du théâtre. Avez-vous déjà parmi vos élèves, anciens ou actuels, des héritiers ?

Jean-Laurent Cochet : Oui et je me rends compte qu'il y en a de plus en plus. Je parle de ceux qui, étant donné le travail qu'ils ont fait chez moi et ce qu'ils y ont acquis, donnent des cours de qualité. Ils les dispensent à leur manière, avec leur tempérament et leurs qualités propres, mais je sais que tout ce qu'ils indiquent est parfaitement dans le droit fil, parfaitement juste, et, d'ailleurs, j'en ai la preuve quand des élèves qui ont travaillé avec eux viennent chez moi.

Je décèle immédiatement, notamment sur la base, qu'ils ont eu ce type d'enseignement. Le fait qu'il y en a de plus en plus, notamment parmi ceux qui ont entre 40 et 50 ans, me fait plaisir. Il y en a même de plus jeunes et c'est très positif. Ce que je fais depuis quelques années, et que j'avais fait avec Jacques Mougenot, qui a été mon premier assistant, est de former des assistants dès que je sens, pendant les cours, à sa façon de travailler sur lui-même, qu'un élève peut passer son travail aux autres.

D'ailleurs Jacques Mougenot était présent à cette Master class.

Jean-Laurent Cochet : Oui et, en l'occurrence, avec sur le plateau, Jacques Mougenot, Philippe Legars, Pierre Delavène, et puis Marina, Axel et Jean-Laurent, qui sont les plus jeunes, toutes les générations d'élèves étaient représentées. En ce qui concerne l'assistanat, cela a été éclatant pour Marina, Axel et Jean-Laurent qui venaient tous les 3 d'horizons très différents et ne se connaissaient pas. Un mois après leur arrivée au cours, ils travaillaient ensemble et avec d'autres élèves. Ils ont ce goût qui est très précieux. Et ils assureront les cours, avec d'autres anciens élèves à qui je ferai appel, pendant que je serai absent du fait des festivals qui vont venir et des pièces que je vous ai citées.

Souhaiteriez-vous que vos cours, dans leur format actuel, perdurent en étant repris par un de vos assistants ?

Jean-Laurent Cochet : Si mon cours doit continuer après moi, les cours Jean-Laurent Cochet comme les cours Simon, et cela est déjà prévu dans mon testament si je puis dire, je le donne à Pierre Delavène. Il est devenu mon assistant tout naturellement. Il est doté d'un très grand sens artistique et a, de par sa formation d'ingénieur, un sens aigu des réalités, ce qui réalise un équilibre parfait. Nous avons mêlé la Compagnie aux cours et il s'en est trouvé tout naturellement à la tête. Je crois qu'il est tout à fait disposé pour cela.

Le théâtre et la mystique

Vous aviez choisi des extraits de textes de Claudel et Mauriac sur le voyage mystérieux qu’est le théâtre tant pour le public ("aller au théâtre parce qu'on ne sait rien de l'avant et rien de l'après") que pour le comédien ("l'état de grâce : se perdre et se retrouver"). Ce qui induit une question sur les relations entre le théâtre et la mystique. Vous l'avez évoqué lors du cours mais j'aimerais que vous le développiez un peu.

Jean-Laurent Cochet : Mystique : oui complètement. C'est un sujet dont je parle beaucoup dans mes cours car cela teste un peu les élèves et cela permet la confidence mais je ne fais que l'aborder dans le cours public pour ne pas être taxé de prosélytisme. Pour moi, théâtre et mystique sont complètement indissociés. Quand j'ai commencé, j'étais tellement jeune qu'il ne s'agissait pas de questions que je me posais ou de pensées qui s'imposaient. Cela est venu au fil de ma vie et de mon quotidien et, ma vie et mon quotidien n'ont toujours été que le théâtre.

Parallèlement à mon évolution dans l'art, à mes lectures, à mes rencontres et notamment avec de grands personnages, je me suis rendu compte que j'étais passé d'un non-dit à une foi, (foi que l'on m'avait enseignée mais enseignée de manière standard), qui est devenue très vive, très profonde, et c'est la foi qui m'a fait découvrir le mystère de ce métier. Et plus ce mystère s'éclairait, si j'ose dire, plus cela me confirmait sa dimension mystique. Je n'utilise jamais le terme "religieux" car cela prête à confusion même si son sens étymologique veut dire "réunir".

C'est un mystère mais pas au sens de mystérieux et étrange mais comme on disait de Mozart : "C'est un mystère en pleine lumière". Le théâtre a d'ailleurs commencé sous le nom de mystère. Parce que demeurent toujours des questions : qu'est- ce que l'homme qui parle au nom d'un autre tout en étant là lui-même. Il n'y a pas de surnaturel, de transe, d'état particulier mais un surcroît de conscience qui nous fait oublier des tas de choses pour être rassemblé sur ce qu'on attend de nous pendant la durée du spectacle, un surcroît de conscience qui nous fait nous surplomber, nous regarder nous-même de plus haut tout en étant dans une réalité qui elle-même n'est pas tout à fait vraie.

Le comédien est en permanence dans un état, j'oserais dire, de mensonge, non de mensonge qui trahit, qui ment mais un mensonge sacré. C'est très difficile à décrire parce qu'il s'agit d'une impression globale. Ce n'est pas une transe physique à la manière de Maria Casarès vers la fin de sa vie, quoique c'est peut- être normal, on les pique peut-être avec quelque chose (rires). Ce qui est curieux est d'éprouver deux fois plus intensément une vacance, une intensité et une lucidité doubles. On pourrait prendre la place de tout ce qui se passe en coulisses, dans la salle, on est d'une conscience suraigüe et simultanément on plane en étant dégagé de certaines contingences.

De plus, cet état m'est devenu permanent et je dois faire les choses dans une absolue lucidité pour être dans cette vacance totale. Je ne peux pas jouer si je ne suis pas complètement clair et vigilant, dans cet état de vacance dans lequel je me dois d'être pour l'auteur, pour mon travail, pour la présence du public. Alors, certes, il m'est arrivé de jouer alors que j'étais malade, atteint de coliques néphrétiques, qui font, que le rideau tombé, on s'écroule et on s'évanouit. Mais pendant les deux heures du spectacle, il y a quelque chose de plus fort que soi qui nous dépasse.

Ce qui est étonnant est cette coexistence de la vigilance et du fait qu'on n'est pas tout à fait soi-même. On ne se transforme pas mais on s'entend dire des choses qu'on n'aurait peut être pas dit dans la vie et on fait des choses qu'on n'aurait peut- être pas fait dans des situations équivalentes dans la vie et que l'on prend néanmoins complètement à notre compte. Cela m'a d'ailleurs beaucoup rapproché de la foi. J'ai trouvé chez Georges Haldas, mon merveilleux Georges Haldas deux expressions pour parler de Dieu. Il parle de la "Source" et je trouve cela extraordinaire, la provenance.

Ce qui fait que quand quelqu'un me dit qu'il ne croit pas en Dieu, je réponds : "Cela te regarde. Si tu ne crois pas en Dieu, c'est que tu sais qui est Dieu et que tu n'y crois pas. Moi, je ne sais pas qui est Dieu. Ce que je sais c'est qu'il y a eu un créateur et que la nature et l'homme procèdent d'une volonté suprême et tant mieux s'il demeure un mystère que même les savants respectent. Comme disait Saint Anselme :"C'est justement parce que cela a l'air impossible que moi j'y crois". D'avoir à vivre sur plusieurs niveaux, puis d'y ajouter la mise en scène, en se mettant à la place de tous les autres, puis l'enseignement, me donnent l'impression de vivre perpétuellement sur plusieurs plans comme il y a le plan viscéral, le plan émotionnel…

J'ai l'impression d'être plusieurs et de me retrouver au centre sans que cela soit une dispersion. Et cela me conforte dans la croyance que cela vient de quelque part. C'est certain et manifeste. Haldas utilise aussi le terme "confiance" car le terme "foi" recouvre des choses très différentes, de la foi du charbonnier à la foi de celui qui se mortifie. Et je vis dans un constant état de confiance, que ce soit dans l'amitié, l'amour, les échanges. Et cela m'a amené à prendre de plus en plus conscience,( ce qui ne peut m'étonner puisque le théâtre n'est fait que de cela), de ce que Cocteau appelait les choses parallèles. Puisque certaines choses nous échappent, autant croire en être l'instigateur, et cela amène à être très attentif à ce qui se passe autour de soi.

Des gens passent à côté de choses, parfois même relativement importantes, dont ils ne pensent rien, qui ne leur évoquent rien. Alors que pour moi, le moindre petit signe, et ce n'est pas du fétichisme, et surtout pas du hasard (qui, pour moi, n'existe pas), tout faisant partie d'une toile immense qui a commencé à être tissée au commencement du monde, je vis complètement au dos des signes. Des signes retenus qui sont toujours d'une banalité incroyable pour les autres alors que pour soi, ils ont étonnants parce que ce sont ceux que l'on retient et, ce, sans que ce soit une pré-science.

C'est une réalité. Pour moi, tout est signe, et je ne cherche pas à leur donner un sens positif ou non. On me fait signe à travers des choses qui n'ont aucun sens autre que celui qu'elles prennent pour moi comme une présence, un petit clin d'œil. Par exemple, j'ai passé une soirée chez une amie, presque sœur, la pianiste Gersende de Sabran, qui est duchesse d'Orléans. A un moment, alors que personnellement je n'ai dû y penser que deux fois dans ma vie et que je m'en tape en plus, un convive me parle de Carole Bouquet et je dis qu'elle était moins à l'aise quand elle jouait les Bérénice que quand elle jouait une femme très simple dont on a fait une héroïne et sur laquelle d'autres ont émis de fortes critiques, femme dont je ne me souvenais plus du nom.

Et quelqu'un de préciser qu'il s'agissait de Lucie Aubrac. Et le lendemain, j'apprends la mort de Lucie Aubrac. Pour moi, il s'agissait d'une annonce incroyable ! Pourquoi, ce soir-là, évoque-t-on son nom ? Et, ce même jour, je fais mes mots croisés, comme tous les jours, et il y avait une définition "maison de France" dont la solution était "Orléans", chez qui j'étais la veille.

Donc, c'est devenu mon quotidien et je dis merci à quelqu'un. Je ne sais pas de qui il s'agit mais il s'amuse et me fait savoir qu'il est là. Tout est lié : les mots qu'on prononce, une parole banale qui reviendra peut- être 20 ans après, les événements dans la rue. Cela se produit tous les jours, à la fois parce que j'ai une mémoire éléphantesque tout en m'accordant le droit de la perdre un petit peu pour les choses négligeables. Et quand on me rappelle un fait ou une parole oubliée, cela me revient et à nouveau la présence se manifeste. Et c'est le phénomène de la mémoire collective. Georges Haldas en parle également admirablement bien : mémoire et résurrection.

La mémoire, ce n'est pas qu'avoir la mémoire d'un acte, c'est être au bord d'un fleuve permanent et de voir passer les choses, aussi bien les choses du passé que les choses que le passé nous apprenait devoir être l'avenir. Et puis il y a aussi la fin du texte de Mauriac, et c'est très ambitieux : "A leur insu, ils sont passés auprès d'un seuil que seuls les saints ont franchi". Même pour des pièces comme des vaudevilles, le fait d'avoir rendez-vous, au milieu de la lumière, à un point précis du globe, avec des gens qui vous connaissent ou pas, à qui vous allez raconter une histoire qu'ils savent ne pas être vraie, c'est très singulier.

Et c'est cela qu'on recherche au début, quand on a, plus que la vocation, la prédestination, ce qui fut le cas pour moi puisque j'en parlais à un âge où on n'aurait pas dû savoir ce que c'était. C'est un appel. Et comme tout art est la beauté, on rejoint le mot de Dostoievski que reprennent tous les hommes de foi, car on n'a plus que cette espérance, "La beauté sauvera le monde". Je sais qu'en dépit des massacres subis, ce qui me fait croire que le monde pourra être sauvé en tant que planète, et espèce, c'est peut -être ce qui restera, et cela rejoint la question que vous me posiez sur la transmission, à travers le temps, de ce qu'on s'est transmis à travers les arts. Même si des gens, considérés aujourd'hui comme artistes, ne font que des figurations.

Mais je ne parle pas de ceux-là. Pour moi, c'est le grand sujet, le grand thème, la grande réalité. Et Montherlant, (encore un qui a tout dit, et dans un domaine qui était censé ne pas être le sien, fait dire à une sœur dans Port Royal :"Il n'y a d'actuel que l'éternité", et je n'ai pas du tout l'impression que mon actualité a commencé avec ma naissance et s'arrêtera après. C'est une continuité, ce qui explique aussi pourquoi j'ai souhaité citer le texte de Shakespeare (cité dans La Fontaine, "Chacun songe en veillant") : " Nous sommes de l'étoffe dont les songes sont faits, et notre petite vie entourée de sommeil".

La naissance est un acte qui rappelle à la vie comme rappellera à la mort des choses qui ont été créées. Il est difficile de parler de ce sujet et c'est la raison pour laquelle je ne vais guère au-delà de ce que j'ai dit l'autre lundi au cours public. Car les gens qui ne croient pas demandent toujours des preuves et justement c'est l'absence de preuve qui fonde ma croyance. "Tout ce qui se prouve est vulgaire, agir sans preuve exige un acte de foi." disait Cocteau.

L'existence de ces signes et la certitude de la prédestination induisent-elles que vous vous sentez accompagné depuis l'enfance et investi d'une mission ?

Jean-Laurent Cochet : Investi d'une mission absolument pas. Si ce n'est que je me considère comme un passeur mais cela s'est concrétisé au fur et à mesure de mon enseignement car j'en ai été le premier élève. Plus je comprenais mon métier, à travers la pédagogie, plus je me suis senti, et je n'emploierai pas le terme "mission" qui est plutôt un terme gauchiste, "passeur" - un passeur de lumière ce serait divin - une trans-mission plus qu'une mission.

Accompagné, oui. Tout le temps. Et accompagné par la Source, par une grandeur à laquelle je suis soumis et je suis entouré d'anges. Leur présence est permanente. Je ne leur demande rien.

Je ne leur demande pas une place pour me garer comme certains amis le font, et ils la trouvent parait-il, mais c'est une relation permanente qui explique la réalisation de certaines choses. C'est une présence constante et nombreuse, ce que j'appelle "Vivre dans une solitude peuplée".

Par définition, l'homme est toujours seul et ce qui peuple sa solitude, il ne faut pas le chercher dans d'autres solitudes. Et quand on s'étonne de ce que je n'écoute pas la radio et ne possède pas de télé, je réponds : "Mais cela prendrait beaucoup de temps aux autres !"

Vous avez choisi des oeuvres de Mauriac, Shakespeare mais également Molière et Guitry, pour évoquer le cas des comédiens outranciers, des pitres, et des cabots. Comment joue-t-on avec ce type de comédiens ?

Jean-Laurent Cochet : Shakespeare savait que l'outrance ne peut provoquer que la défaillance des gens incultes. Molière fustige les comédiens ampoulés dans "L'impromptu de Versailles". Cela étant, être ampoulé peut être un défaut d'époque sans être grotesque. Il y a des comédiens de ce temps, (je parle du Vieux Odéon), on leur dirait qu'il ne faut plus jouer comme ça mais ils ne tireraient pas la couverture à eux. Guitry les détestait. Jouer à côté de ces acteurs pas très bons ne relève pas de l'insoutenable.

On les écoute, les cabots, les pitres, "les chargeurs réunis" comme nous les appelions, quand ils le font de bonne foi pour gagner leur bifteck. J'ai eu la chance d'avoir fait mes premières mises en scène très jeune, j'avais 30 ans, et donc de choisir ma distribution, ce qui me permet de ne pas employer ces gens-là. Il m'est arrivé d'en engager, en cédant à des insistances, et de m'en repentir. Les cabots, et pire les cabotines, car en plus d'être outrancière elles veulent continuer à charmer, même le rideau baissé.

Ainsi, je me souviens d'une comédienne que je dirigeais dans une pièce de son crû, qui terminait un acte par un grand écart, (pourquoi pas ?), et qui, une fois le rideau tombé, passait son pied par- dessous pour faire signe au public avec ses doigts de pied qu'elle pouvait remuer comme les doigts de la main. Une idée monstrueuse d'imbécillité ! Ils sont à plaindre, tout en ayant quelquefois des qualités. On en trouvait même au Français quand j'étais pensionnaire car on commençait à engager des personnes qui en faisaient des tonnes.

Et puis ceux qui tirent la couverture à eux. Il y en avait avec qui on commençait à jouer près de la rampe et on terminait au fond du décor car ils voulaient toujours être de face. Comme on ne se laissait pas faire, nous remontions aussi et on finissait dans la porte du fond. Il y avait ainsi deux acteurs, qui étaient amis depuis le Conservatoire, dont l'un a été titulaire pendant des décennies du rôle du bourgeois et l'autre jouait le maître de philosophie, assis sur un tabouret. Comme ce dernier avait tendance à remonter son siège pour être à la hauteur de celui qui jouait le bourgeois, le bourgeois a décidé un jour de mettre son pied sur la barre du tabouret pour empêcher toute reptation du siège ! (Rires). C'était délicieux et gentil.

On ne le leur laissait pas faire longtemps mais cela a néanmoins sévi et on en voit encore. Je ne les citerai pas, non pas par crainte, mais pour ne pas leur faire de publicité. Quand il s'agissait de Jean Le Poulain, c'était sublime car il avait une imagination et une invention de grand clown shakespearien. Comme Charles Laughton ou Orson Welles, d'une certaine façon. Mais ce sont des monstres d'invention, d’imagination, et tout leur est naturel. Ils ne peuvent rien faire qui ne soit pas cocasse, particulier, et personnel.

Cela étant, ils peuvent être d'une grande sobriété si on leur demande. J'ai ainsi dirigé Jean Le Poulain qui a été d'une sobriété étonnante dans l'intérêt du spectacle. Mais ce sont des grands clowns, "trop grands pour eux" comme disait Jean Sarment. En général, quand ils ont cette imagination-là, ils ont aussi une dimension poétique et donc ils ne sont jamais vulgaires. Le cabot peut l'être aussi par excès de sobriété. Les comédiens, comme écrivait Molière, sont d'étranges animaux à conduire. Mais quand ils ont du talent, c'est moins grave.

Le théâtre et la politique culturelle :

Il a été également question de Jouvet pour qui le théâtre est une question de santé publique. L’Etat, en matière culturelle, a une marge de manoeuvre délicate puisque s'il n'intervient pas, on lui reproche de tout laisser à vau- l'eau et s'il intervient, il encourt la critique d'instaurer une culture d'Etat. Selon vous, quelle devrait être l'implication de l'Etat en matière de politique culturelle ?

Jean-Laurent Cochet : L'Etat ne doit absolument pas s'immiscer dans le théâtre. Ne pas s'en occuper n'est pas laisser à vau- l'eau si on le laisse à ceux dont c'est le métier. Cela étant, aujourd'hui il est difficile de revenir en arrière pour le moment. Trop de gens en profitent parmi ceux qui ne feraient pas ce métier s'il n'y avait pas l'Etat. Mais l'Etat n'y connaît rien. Et en particulier, les ministres qui sont nommés à la culture comme ils le seraient à la marine ou aux DOM-TOM.

Pour répondre à votre question, il faudrait citer l'intégralité de "L'impromptu de Paris" de Jouvet qui est intervenu au moment des grands changements. Bien sûr que Louis XIV aidait Molière mais il n'y avait que deux théâtres à Paris et c'était un autre monde. Aujourd'hui, qu'appelle-t-on théâtre ? Des boîtes à savon sur lesquelles on monte en Avignon ou dans une banlieue perdue. Le monde a éclaté de manière insensée. Le plus grand mal fait au théâtre furent les subventions après la guerre. Ce qui a induit aussi l'étalage de leurs convictions politiques par les comédiens; Les comédiens ont des opinions mais cela ne nous regarde pas. Ce n'est pas leur métier et de plus c'est d'une prétention incroyable ! Quand j'étais au Français, M. Meyer était gaulliste, M. Bertheau était communiste, ils s'adoraient et ne défiguraient pas les pièces pour étayer leurs convictions politiques.

Les subventions ont tué le théâtre car il est moribond. Les subventions ont été créées pour donner du fric aux copains politiques. Si cela avait été pour Molière comme il est dit dans "L'impromptu de Paris" : "Amenez-moi Molière et je me charge d'être Louis XIV". Mais tel ne fut pas le cas. Les subventions étaient destinées à ne plus jouer très mal en province "Les cloches de Corneville" et non pour qu'un monsieur dont ce n'était pas le métier se mette à monter, aussi mal que ces fameuses cloches de Corneville, du Brecht en réponse à l'idéologie politique du moment.

S'en sont suivi des coups fourrés entre ceux qui s'étaient immiscés jusqu'au pouvoir et ceux qui n'ayant pu s'immiscer dans le métier ont eu besoin de se renvoyer des ascenseurs. Bien sûr, il faut se faire des relations mais à l'intérieur du métier. On essayait de rencontrer les régisseurs, les directeurs de théâtre et non pas le secrétaire d'Etat ou de faire appel au mécénat. Tout coûtait moins cher et on gagnait son argent en exerçant son métier. Un directeur savait qu'il lui fallait les fonds nécessaires pour monter deux bides et un succès. Et il faisait ce que faisaient Jouvet, Dullin, Copeau qui n'avaient pas d'argent : ils utilisaient la souscription. Et ce sont eux qui ont monté les plus belles choses, dont les classiques, sans les défigurer.

Aujourd'hui, on ne fait plus rien sans subvention. C'est devenu un métier de mendiants qui attise les haines. Les quelques théâtres privés coproduisent tous ensemble. Ils n'ont plus envie de monter une pièce qui leur plaît car c'est trop cher. Il faut leur amener des producteurs, des gens de la télé pour faire de l'argent avant les premières représentations. Le théâtre, ils s'en foutent. "A théâtre carié, nation cariée !". On ne demande pas des "dents en or" comme disait Jouvet. On ne demande pas du gratuit, qui ne serait pas une meilleure solution. On demande une connaissance de la part de l'Etat ou alors qu'il nous foute la paix.

A ce moment-là, on verra bien ceux qui s'en sortiront par le talent. Et si l'Etat veut s'en mêler, qu'il mette dans les ministères responsables des gens qui s'y connaissent et pas forcément de gauche, car les gouvernements de droite font venir des gens de gauche pour prouver qu'ils sont libéraux et ceux de gauche,des gens de gauche puisqu'ils sont en famille. L'art ne doit pas être soumis à cela !

Sacha Guitry

Nous avons déjà évoqué des grands personnages du théâtre et comme vous évoquez souvent Sacha Guitry, l'avez-vous connu ?

Jean-Laurent Cochet : J'ai toujours envie de répondre en commençant par "Hélas, non !" et immédiatement après, je me corrige en disant "Non". Car si ! Je l'aurais sans doute connu. Dans des circonstances banales. Et je regretterais peut- être de ne l'avoir vu qu'ainsi. Mais j'ai l'impression de l'avoir fréquenté avant d'être né ; pendant que nous avons vécu ensemble, il était de ma famille et je le fréquentais aussi, et après sa mort, il m'est très proche.

Il est à mes côtés non seulement parce que j'ai souvent monté ses pièces, connu des gens qui l'entouraient, dont sa dernière épouse, que je le lis en permanence, que je le joue et le fait travailler à mes élèves mais parce que je fais partie de sa famille. Dès l'âge de 10 ans et demi, je séchais les cours pour aller dans tous les cinémas de quartier pour aller voir les films de Guitry qui ressortaient à la fin de la guerre. Tous les mercredis à 10 h, j'étais au petit cinéma des Champs Elysées, près du Normandie, qui ne passait que des films anciens dont principalement ceux de Guitry.

Au lieu d'aller au lycée, j'imitais l'écriture de ma mère pour le billet d'excuse, je partais au jardin du Palais Royal pour y passer un moment à regarder le Français et les fenêtres de Colette et puis je filais au cinéma, payant ma place avec quelques pièces de monnaie dérobées dans le porte- monnaie maternel et où les ouvreuses me connaissaient car, à cette séance matinale, j'étais souvent le seul spectateur.

La première fois où je suis entré chez Sacha Guitry, j'avais 14 ans. Il avait ouvert les portes de son hôtel particulier aux visites, au bénéfice d'une œuvre caritative car il était très généreux, munificent. Je ne l'ai pas vu mais j'ai visité le fabuleux salon avec une collection de tableaux, que jamais un musée n'a eu dans son intégralité, puis la salle à manger en rotonde, entièrement vitrée, qui donnait sur le jardin où il y avait la statue de son père par Rodin et on nous montrait les livres les plus rares de sa bibliothèque comme un manuscrit de "L'école des femmes" avec la seule trace de l'écriture de Molière qui avait corrigé le mot "raison" par le mot "amour".

Je l'ai vu dans sa toute dernière pièce dans laquelle il a joué : "Palsambleu". Une de mes grandes désillusions fut, un dimanche après- midi, où j'étais allé le voir dans "N'écoutez pas mesdames" et où ni lui ni sa femme n'ont joué car ils n'ont assuré que la matinée. Mais grâce à Maman qui, en soudoyant un ouvreur, avait réussi à nous faire placer dans une avant- scène de second balcon, qui était quasiment sur scène et qui normalement n'était pas loué, et c'est un de mes plus beaux et plus grands souvenirs, je l'ai vu jouer "Deburau". C'est ineffaçable !

J'aurais pu faire de la figuration dans un de ses films mais je ne l'aurais aperçu que de loin sans avoir le courage d'aller vers lui. Il fait partie des personnes que je préfère ne pas avoir approchées. Je les connais telles qu'en elles-mêmes, dans l'éternité de leur œuvre, et j'ai l'impression de les connaître davantage que si je leur avais dit bonjour entre deux portes.

Un jour, Bernard Dhéran, qui avait tourné dans un film de Sacha Guitry, va sur le tournage de "Si Versailles m'était conté" et va faire sa cour. Il salue le maître et Sacha Guitry ne le reconnaît pas. Alors, Bernard Dhéran se présente en disant : " Bonjour maître, je tenais à vous saluer. Je suis Bernard Dhéran", et Guitry de répondre : "Ah, pardon ! Ce n'est pas que je ne vous ai pas reconnu mais la dernière fois que l'on s'est vu, je n'étais pas habillé comme ça !".

C'est grandiose d'esprit, de finesse, de délicatesse et de drôlerie. Quand j'étais enfant et que j'entendais les enfants qui injuriaient Guitry en le traitant de collabo, quand il a eu ces démêlés après la guerre, j'avais l'impression qu'on parlait de mon père et que l'on m'attaquait. Il m'avait déjà adopté ! Et on s'était bien plu en tout cas !

 

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L'entretien de février 2007 avec Jean-Laurent Cochet

En savoir plus :

Le site officiel de Jean-Laurent Cochet

Crédits photos : Thomy Keat (Plus de photos sur Taste of Indie)


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# 2 août 2020 : Une petite pause s'impose

Le mois d'août arrive. Sans les festivals, l'actualité culturelle sera plus calme mais nous serons toujours là pour vous tenir compagnie chaque semaine notamment sur Twitch. Commençons par le replay de la Mare Aux Grenouilles #8 (la prochaine sera le 29 août) et bien entendu le sommaire habituel.

Du côté de la musique :

"Pain olympics" de Crack Cloud
"Waiting room" de We Hate You Please Die
"Surprends-moi" de Cheyenne
"Nina Simone 1/2" le mix numéro 20 de Listen in Bed
Interview de Bruno Piszczorowicz autour de son livre "L'ère Metal"
"Noshtta" de L'Eclair
"Moderne love" de Toybloid
  "Les îles" de Benoit Menut
"Echange" de Brussels Jazz Orchestra, Claire Vaillant & Pierre Drevet

Au théâtre :

chez soi avec des comédies blockbusters at home :
"Lady Oscar" de Guillaume Mélanie
"La vie de chantier" de Dany Boon
"Post-it" de Carole Greep
"Mon meilleur copain" de Eric Assous
"L'ex-femme de ma vie" de Josiane Balasko
"Un point c'est tout" de Laurent Baffie
et de l'eclectisme lyrique avec :
"L'Ange de feu" de Serge Prokofiev revisité par Mariusz Trelinski
les antipodes stylistiques avec "L'Enfant et les Sortilèges" de Maurice Ravel par James Bonas et "Dracula, l'amour plus fort que la mort" de Kamel Ouali
et le concert Hip-Hop Symphonique avec des figures du rap et l'Orchestre Philharmonique de Radio France

Expositions :

en virtuel :
"Warhol" à la Tate Modern de Londres Exhibition Tour avec l'exhibition tour par les commissaires et et 12 focus
"Plein air - De Corot à Monet" au Musée des impressionnismes de Giverny
avec l'audioguide illustré ainsi qu'une approche en douze focus
en real life :
"Le Monde selon Roger Ballen" à La Halle Saint Pierre
"Otto Freundlich - La révélation de l’abstraction" au Musée de Montmartre
"Turner, peintures et aquarelles - Collection de la Tate" au Musée Jacquemart-André
"Harper's Bazaar, premier magazine de mode" au Musée des Arts Décoratifs
"Christan Louboutin - L'Exhibition[niste]" au Palais de la Porte Dorée
"Cézanne et les maîtres - Rêve d'Italie" au Musée Marmottan-Monet
"Coeurs - Du romantisme dans l'art contemporain" au Musée de la Vie romantique
les Collections permanentes du Musée Cernushi
"Helena Rubinstein - La collection de Madame" et "Frapper le fer" au Musée du Quai Branly
"Monet, Renoir... Chagall - Voyages en Méditerranée" à l'Atelier des Lumières

Cinéma :

en salle :
du vintage avec la version restaurée de "Quelle joie de vivre" de René Clément
un documentaire "Dawson City : le temps suspendu" de Bill Morrison
des films récents dans son salon :
"Hauts les coeurs !" de Solveig Anspach
"La Famille Wolberg" de Axelle Ropert
"Pieds nus sur des limaces" de Fabienne Berthaud
"Le Voyage aux Pyrénées" de Jean-Marie Larrieu et Arnaud Larrieu
"Dans Paris" de Christophe Honoré
"La promesse" de Luc et Jean-Pierre Dardenne

Lecture avec :

"Nous avons les mains rouges" de Jean Meckert
"Il était deux fois" de Franck Thilliez
"La goûteue d'Hitler" de Rosella Postorino
et toujours :
Interview de Bruno Piszczorowicz autour de son livre "L'ère Metal"
"Fleishman a des ennuis" de Taffy Brodesser-Akner
"Summer mélodie" de David Nicholls
"La Chine d'en bas" de Liao Yiwu
"La nuit d'avant" de Wendy Walker
"Isabelle, l'après midi" de Douglas Kennedy
"Les ombres de la toile" de Chris Brookmyre
"Oeuvres complètes II" de Roberto Bolano
"Un été norvégien" de Einar Mar Gudmundsson

Froggeek's Delight :

Toute la semaine des directs jeux vidéo, talk show culturel, concerts en direct sur la FROGGY'S TV

Bonne lecture, bonne culture, et à la semaine prochaine.

           
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