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Entretien d'octobre 2007  (Paris)  5 octobre 2007

Jean-Laurent Cochet a inauguré la rentrée théâtrale avec "Aux deux colombes" de Sacha Guitry au Théâtre Pépinière-Opéra, dont il a assuré la mise en scène et dont il interprète le rôle principal.

Par ailleurs, c'est également la rentrée pour les élèves de son cours qu'il dispense non seulement à Paris mais également en Vendée. Et il reprend ses Cours public d'interprétation dramatique avec un cycle de 5 Master Classes pour ce dernier trimestre 2007 qui font les délices du public de ce même théâtre. Mais diantre comment fait-il ?

Reprendre nos entretiens autour des Master Classes et de sa carrière paraissait difficile compte tenu de ce rythme serré.

Et cependant, Jean-Laurent Cochet a accepté, sans réserve, de distraitre une heure de son temps pour nous recevoir et reprendre le fil de nos conversations, un fil qui ne s'est d'ailleurs jamais interrompu puisque nous l'avions rencontré cet été dans le cadre des répétitions de "Aux deux colombes".


Le secret : un pigeon et deux colombes

Quel est votre secret ? Question directe pour savoir comment vous pouvez assurer cette nouvelle série de 5 Master Classes sur le dernier trimestre 2007 tout en assurant vos cours à Paris et en jouant quasiment tous les soirs au Théâtre Pépinière-Opéra dans "Aux deux colombes" de Sacha Guitry que vous avez mis en scène ?

Jean-Laurent Cochet : C'est même plus que cela. Nous faisions, avec Pierre Delavène, le compte de tous nos voyages. Nous n'avons plus un seul jour de libre jusqu'à mi-décembre. Les jours de relâche au théâtre sont le dimanche et le lundi mais, par exemple, ce dimanche 7 octobre nous jouons "Les fausses confidences" à Andrésy et le lundi nous sommes en Vendée. Le dimanche et le lundi suivant je fais mes cours publics à Rueil Malmaison. La semaine suivante je retourne en Vendée et ainsi de suite. Et quand des gens m'invitent à déjeuner ou à dîner, je réponds "Oui, j'aimerais bien mais en janvier prochain". Ils croient que c'est une blague mais c'est vrai. Cela m'amuse prodigieusement.

Je ne sais pas s'il y a un secret, en tout cas, je ne le cache pas. Cela a commencé même avant ce triomphe car nous avons un triomphe avec "Aux deux colombes". Ce qui a sans doute joué un rôle certain est ma visite chez un médecin. En effet, je me suis toujours bien porté, en dépit de problèmes qu'on peut avoir avec le temps qui passe, sinon avec l'âge. Ce qui m'a inquiété, c'est que j'éprouvais depuis quelque mois des douleurs qui m'occasionnaient du mal à me déplacer et une amie m'a indiqué un médecin proche de mon domicile. Je ne sais même pas bien qui il est car quand je vais voir quelqu'un je suis très confiant.

Un homme charmant qui fait, comme elle l'a expliqué à sa manière, des piqûres de requin. Et je luis dis "Et ça requinque ?" (rires). Ce monsieur charmant a constaté que mes douleurs étaient provoquées par de l'arthrose et m'a effectivement fait des piqûres, dont je ne connais pas la composition, mais, au gré des semaines qui ont suivi, j'ai l'impression d'avoir perdu vingt ans. Je re-cavale comme un lapin. Je n'ai plus aucun problème. Je me suis remis, comme je le fais régulièrement, à suivre un petit régime qui m'a allégé. Et maintenant je me fais moi-même mes piqûres tous les quinze jours. Ca participe sans doute du fait que je vais si bien.

Et il y a aussi que, quand on travaille, et pour ma part j'adore le travail et être en activité, quand on répète et quand on joue une pièce qu'on souhaitait mettre en scène depuis des années, que cela se passe très bien avec les partenaires et les gens du théâtre et que nous baignons dans un climat merveilleux du matin au soir et, qu'en plus, nous avons un triomphe au point de refuser du monde tous les jours du fait de l'enthousiasme du public, que les cours marchent très bien également par le nombre et la qualité des élèves, cela est suffisant pour illuminer tout le reste.

Et en plus, j'ai commencé une grande histoire d'amour, il y a deux mois, avec un pigeon que j'appelle Caramel, car il est tout marron clair, qui ne me quitte plus. Il vit dans ma cuisine et n'accepte plus à manger que de ma main. C'est extraordinaire. Il y a deux ans j'ai eu un moineau qui était entré par la fenêtre de ma cuisine et qui s'était installé dans l'appartement plusieurs jours. On m'avait dit que cela était très rare et porteur de sens comme ayant été élu par ce petit moineau. Et il est revenu cette année pour quelques jours. Et il y a deux mois, un jour, je vois sur le rebord de ma fenêtre un pigeon très beau qui me regardait vaquer à mes occupations. Je lui donnais à manger comme je fais pour les autres pigeons.

Mais celui-ci est resté et ne mange plus que si je lui donne à la main. Et, quand d'autres pigeons voient qu'un petit repas se prépare et qu’ils s'approchent, il leur envoie de ces torgnoles avec les ailes ! Ils se battent avec grand bruit. Quand je me lève le matin il est déjà sur le radiateur et on se parle un peu. On se connaît bien. C'est très étonnant. Je vais me transformer en marchand d'oiseaux de Brasillach.

Donc tout concourt à cet état, déjà à partir des festivals où on a joué "La reine morte". C'est très exaltant, quoi qu'on fasse de sa journée, et je ne fais que des choses qui m'intéressent, en essayant de garder un peu de temps pour lire, de se dire qu'on va le soir au théâtre et que cela sera bourré et que le public sera ravi ! Et puis c'est une pièce que j'adore jouer. Cela est suffisant !

Aux deux colombes

Pour "Aux deux colombes" on constate une conjonction assez rare qui est celle des critiques unanimes, et très élogieuses, des professionnels et du triomphe auprès du public.

Jean-Laurent Cochet : Effectivement. A part une critique d'humeur dans Le Monde, qui estime que Guitry est un auteur qui a vieilli, elles ont toutes été dithyrambiques. Pour le succès public, tout le monde cherche la recette sans la trouver car un spectacle peut être de qualité sans qu'il ne marche, et, inversement, un mauvais spectacle peut marcher. "Aux deux colombes" créée en 1948 par Guitry, peu après tous les événements qu'on lui a fait subir, a été bien reçue mais avec un certain ostracisme et il fera le film éponyme en 1949 que j'ai vu, j'avais 14 ans. Il a fallu attendre la cassette vidéo de René Château pour la voir.

Car le texte de la pièce n'avait pas été édité et après la mort de Guitry, étant resté en contact téléphonique avec Madame Marconi, je lui ai fait part de mon désir de monter cette pièce que je trouvais merveilleuse et que personne ne connaissait. Elle m'avait répondu : "Je comprends que vous l'aimiez parce que Guitry lui-même nous disait : J'y ai mis tout ce que je pense avoir mis de meilleur dans les pièces du même registre qui l'ont précédé".

Et puis il y a eu la fameuse édition du Club de l'honnête homme qui ne comportait pas les ajouts qui figurent dans le film et que Guitry ajoutait au fil des représentations. Malgré cette édition, qui était une édition de luxe très onéreuse, la pièce est restée inconnue parce qu'il était difficile de l'acquérir sans acheter les 12 volumes et il n'y a que mon petit libraire Etienne Weil qui peut en trouver de temps en temps, comme tombés du ciel, sans doute les deux colombes qui font de petits envois…

Même parmi les thuriféraires de Guitry cette pièce restait inconnue. La tentation est alors grande pour les gens de dire que si on ne la connaît pas c'est qu'elle ne doit pas être une de meilleures de Guitry. Et c'est une des meilleures ! Elle est d'une telle construction qu'elle arrive à imbriquer toute la partie tendre, qui va presque jusqu'au pathétique de la solitude de cet homme qui tient des propos d'une profondeur presque philosophique, à des scènes d'une loufoquerie digne d'Hellzapopin avec une qualité et une efficacité extraordinaires. Et c'est divin d'entendre le public hurler de rire puis sur une phrase plus grave être silencieux.

C'est merveilleux ! Je suis de plus entouré de quatre partenaires formidables qui sont toutes de mes amies. Elles se connaissent également et s'entendent, et mon personnage, qu'on croit apparemment misogyne, pourrait dire : "Des femmes qui s'entendent à ce point là on se demande ce que cela cache…". C'est donc un immense bonheur et je me sens très bien dans le Théâtre Pépinière-Opéra où je dispense également les cours. Donc c'est du bonheur.

Vous attendiez-vous à un succès d'une telle ampleur ?

Jean-Laurent Cochet : On ne peut jamais le savoir. Nous faisons tout ce qu'il faut pour monter la pièce de la meilleure manière pour qu'elle soit efficace, mais on ne peut jamais savoir. Et puis, il y a parfois aussi de mauvaises ondes contre lesquelles il faut lutter. Le bon travail des répétitions et le bon climat dans lequel elles se déroulaient me laissaient penser que le spectacle devrait être bien reçu et les gens contents. Dès le début des représentations les locations ont démarré et les journalistes, comme Fabienne Pascaud, sont venus dès les premières ce qui a permis d'avoir leur papier très rapidement.

De plus, c'est l'année Guitry et notre attaché de presse (ndlr : Vincent Serreau) m'avait prévu de nombreux passages en télé et radio. Donc c'est un triomphe. Notre pièce est celle qui marche le mieux. Ce n'est pas une bonne saison théâtrale. Marche très bien "Good canary" mise en scène par John Malkovitch. Je pense que "Fugueuses" avec Muriel Robin et Line Renaud va marcher également car c'est un duo très médiatique.

"Aux deux colombes" est programmée jusqu'à fin décembre 2007. Son succès va-t-il repousser cette échéance ?

Jean-Laurent Cochet : C'était prévu jusqu'à la fin de l'année avec des "si si si" mais là je crois que le "si si si" n'existent plus et il est envisagé de prolonger en janvier et en février puisque je ne commence "La Reine morte" au Théâtre 14 qu'en mars. Cela étant, si le succès continue ainsi, rien n'empêche de penser à une reprise après le Théâtre 14 pour aller sur l'été. Et par ailleurs, la tournée est prévue sur 2008-2009.

Les Master Classes

Revenons aux Master Classes. La première des cinq Master Classes prévue pour ce quatrième trimestre 2007 a fait l'objet d'une captation télévisée. Pouvez-vous nous en parler ?

Jean-Laurent Cochet : Oui, cette captation a été faite par France 2 pour compléter un reportage qui m'était consacré et pour lequel il y avait déjà une captation de la pièce. Les gens de France 2 m'ont suivi tout au long d'une journée, ont également réalisé une interview et il a semblé intéressant à Sophie Jouve de le compléter d'extraits du cours public. La diffusion aura lieu un des prochains week ends. Dès qu'il y a un succès il se démultiplie. Ainsi je suis invité dans une émission pour parler de jazz alors que ce n'est pas mon univers quotidien qui est plutôt celui de Mozart. J'aime bien cela parce, qu'indépendamment de la publicité qui est un atout pour le spectacle, cela permet de rencontrer des gens comme Frédéric Taddéi que je ne connaissais pas et que je trouve épatant.

Ce premier cours public a été formidable parce que tous les élèves n'étaient pas encore rentrés et il y avait les nouveaux qui n'étaient inscrits que depuis 3 semaines. Je n'avais rien préparé de précis, si ce n'est de prévoir une trame pour tenir compte de l'impératif de durée du cours, et je tiens compte de ce qui m'est présenté lors des cours.

Ainsi je ne pensais pas qu'une partie de ce cours public serait consacré à Giraudoux car les élèves passent rarement du Giraudoux. Et ce cours a permis aussi de mélanger de tous jeunes élèves et des anciens. Je pratiquerai ainsi également à Rueil pour proposer un échantillon de ce qu'on voit au cours. Je crois que le public était content car il est en manque quand il y a une interruption.

Vous avez prévu 5 Master Class sur trois mois, ce qui est un bon rythme.

Jean-Laurent Cochet : Les gens ne pourront pas dire qu'ils sont privés ! Et cela continuera en 2008 en alternance avec la Vendée. Je ferai aussi des Master Classes à Bordeaux, où le week-end dernier j'ai fait mes spectacles d'Histoire du Théâtre que je vais aussi faire à Genève et dans d'autres lieux. Je vais aussi jouer "Les fausses confidences" à Epernon.

Cette Master Class a été très dense et a un peu débordé des deux heures qui sont prévues. Vous avez évoqué une extension du format.

Jean-Laurent Cochet : J'organise le cours de manière à respecter ce format de deux heures car au-delà, en dehors des contraintes des gens pour le dîner, peut s'installer une lassitude du fait que, si j'émaille le cours d'anecdotes et d'histoires, il aborde des choses que l'on peut qualifier, selon le terme que l'on entend beaucoup en ce moment, de "pointues". De plus, Pierre me rappelle souvent que les cassettes d'enregistrement, car chaque cours est enregistré, ont une durée de deux heures.

Deux heures me parait un bon format et j'ai eu tort d'évoquer cela car si on allonge la durée je modifierai la structure et on excéderait encore le format. Et puis, j'ai éprouvé toute ma vie ce que j'appelle "la loi des deux tiers". Ainsi, même dans un spectacle qui marche bien, au terme des deux tiers il y a un petit creux de vague. Cela vaut aussi pour les répétitions et les cours, et se vérifie aussi chez les auteurs. Je l'éprouve aussi au cours d'une journée, d'où le moment aussi extraordinaire du thé qui requinque après les deux tiers de la journée. Sans doute une histoire de cycle.

Dans cette Master Classe de rentrée, des fables bien évidemment, et nous avons abordé ce sujet lors de nos entretiens précédents, mais aussi de la poésie avec en l'occurrence Rimbaud.

Jean-Laurent Cochet : Rimbaud est très aimé des jeunes. Je suis fasciné par l'homme mais je ne suis pas fanatique de son œuvre. Pour moi, il est important parce que Verlaine. Il a écrit des choses superbes, bien sûr, mais je n'en n'ai jamais fait le poète maudit ; « l'alchimie du verbe » m'a toujours plutôt ennuyé j'ose le dire mais je ne m'en, flatte pas. On me passe beaucoup de poèmes dans les cours, ce matin, il y avait du Baudelaire, et je laisse mes élèves me présenter ce travail dans la mesure où cela leur apprend quelque chose en termes de respiration, de métrique, de sens et d'inflexion.

Pour la Master Class, ce qui m'amusait était de passer "Le dormeur du val", qu'ils connaissent tous, avec Hugues qui, s'il n'a pas un emploi poétique, l'a dit avec tellement de luminosité que j'ai voulu le présenter au cours public. Et puis, il se trouve que le surlendemain, un tout nouveau, qui est le petit-fils de Jean Gabin, me dit très bien un Rimbaud que je n'avais jamais entendu "Le cabaret vert". Et pour Giraudoux, cela vient également du fait que, lors des cours, plusieurs scènes de ses pièces m'aient été proposées. On pourrait consacrer un cours tout entier à un auteur comme je l'ai fait avec des classiques ou de parcours entiers de pièces. Nous avons parlé aussi d'Obey qui est un immense auteur totalement méconnu et qui a tellement de variété dans ses pièces alors qu'on peut plafonner parfois même avec un grand auteur comme Molière. Un récital ne peut être fait avec un seul auteur.

Mais comme "Une fille pour le vent", dont nous avons passé une scène au cours public, va être rééditée, peut être en ferai-je une lecture à une voix. J'ai déjà proposé du Obey en lecture avec "Noé", "Revenu de l'étoile", cette splendeur, et "L'homme de cendres". Obey n'est pas facile, ce sont des scènes de réalisation pour les élèves. Il y a des scènes de travail pur en fonction de leur emploi et comme les fables qui permettent de tout se dire car on peut faire le tour complet des notions du jeu du comédien. Et puis, il y a des scènes plus subtiles à cause du style, de la complexité du caractère qui sont plus difficiles. Le panachage des deux est aussi très intéressant.

De grandes figures

C'est également l'occasion d'évoquer la mémoire, mais aussi le talent, de grands comédiens comme Marguerite Moreno ou Jean Tissier que les jeunes élèves ne connaissent pas.

Jean-Laurent Cochet : Oui, et j'espère qu'ensuite cela leur donnera envie d'aller les voir. Ainsi ils ont cette année l'occasion d'aller voir tous les films de Guitry qui seront projetés par la Cinémathèque Française dans le cadre de l’exposition "Sacha Guitry, une vie d’artiste" et pourront y voir tous les comédiens dont je parle et qu'il a utilisé. Ce sont de grands personnages de l'histoire du théâtre, et même de la littérature parfois, comme Moreno qui était aussi un grand écrivain et l'amie intime de Colette avec qui elle avait du théâtre, et donc tout un univers. Et, quand on parle de Guitry, on évoque également tous ses parrains qu'étaient Octave Mirbeau, Jean Rostand et Jules Renard. On évoque également les emplois.

Et puis Moreno avait tellement d'esprit. Son maquillage dans "La folle de Chaillot" était une invention de Christian Bérard le jour où elle est arrivée avec un œil au beurre noir après avoir été tabassée par son légionnaire. Et jamais personne n'a rejoué la pièce sans reprendre ce maquillage. Pour Jean Tissier, même les gens qui en ont gardé le souvenir n'en ont conservé qu'une couleur et pensent souvent qu'il n'a joué que des silhouettes. Mais c'était un grand acteur de théâtre qui a joué des classiques et sa fausse indolence cachait une violence et une puissance d'imagination extraordinaires. C'était un homme très impressionnant, intelligent, aigu et tendre à la fois avec du moelleux.

Ainsi, même si je n'ai pas connu Tissier jeune, mais l'ayant connu à la fin de sa vie et sachant ce qu'il avait joué quand il était jeune, je sais qu'il jouait des espèces de jeunes premiers en leur apportant une fibre poétique et de l'humour, le jeune Jean-Laurent m'y fait penser. Ensuite, le personnage est sinon caricaturé du moins précisé. Comme Carette qui jouait Chérubin quand il était chez Copeau qui était, paraît-il, un jeune premier ravissant avec de grands yeux noirs qui disait très bien les vers et Jean Meyer nous disait qu'il n'avait jamais entendu jouer "Les fâcheux" aussi bien que par lui.

Et la vie façonne les êtres autour de cette première image, je dis la vie et non l'âge parce qu'on peut prendre de l'âge sans vieillir, ensuite on devient un personnage et on reste connu par ce personnage. Carette reste connu pour son rôle dans "La règle du jeu" de Renoir. Mais il y a eu beaucoup de choses avant. Je prends ainsi souvent l'exemple de Peter O'Toole qu'on a découvert à 32 ans dans "Laurence d'Arabie" de David Lean alors que pendant les 12 années précédentes il avait joué tout Shakespeare dont Shylock. Il est bon de rappeler cela car ça n'existe plus. Il ne reste que quelques bons comédiens.

Mais de cette dimension qui pouvaient tout aborder, le classique avec un modernisme incroyable comme le cinéma qui, il est vrai avait des interprètes de situation, des acteurs complets avec des emplois d'une grande variété, cocasses, intelligents, plein de fantaisie et de singularité, alors ça …. Bien sûr qu'on peut encore citer certains noms comme Luchini, comme Richard Berry, dans certaines générations, mais, et ce n'est pas que je me targue des mots que je fais surtout qu'ils peuvent se retourner contre moi, à quelqu'un qui me disait, à propos des disparitions récentes, qu'on avait enterré beaucoup de comédiens je répondais : "Non on a enterré des affiches !"

Car il s'agissait des gens médiatiques par le cinéma et qui, la plupart du temps, quand ils faisaient du théâtre, étaient en dessous de ce que doit être un comédien quand il joue un rôle sans y imposer ses tics ou sa personnalité. Alors oui, il y a toujours un petit quelque chose qui fait que certains deviennent populaires, ce qui est déjà énorme. Comme Galabru qui lui est un grand comédien mais qui est surtout un homme de théâtre nonobstant la série des « gendarmes ».

Et, pour les jeunes, il faut constater qu'ils sont de plus en plus incurieux, ignorants et installés dans cette ignorance, soumis à cette fausse vitesse des fausses recherches, toutes choses qui ont leur intérêt mais retirent une grande part de l'esprit et de l'imagination si bien que, et cela paraît monumental, certains jeunes n'ont jamais entendu parler de Gérard Philipe. A l'occasion de la scène d'Irma Lambert j'ai évoqué Maria Casarès et ensuite j'ai fait un sondage dans mon cours : la plupart des élèves ne la connaissaient pas.

C'est la raison pour laquelle il est très important d'en parler, ne serait-ce que pour 3 élèves sur 100, ce sont d'ailleurs ces 3 là qui feront le métier car ils sont passionnés, curieux, avides et iront rechercher les documents filmés pour voir ces comédiens. Pour ma génération, une grande partie de notre enseignement venait de notre possibilité d'aller au théâtre voir les interprètes même si la pièce n'était pas excellente. Comme au cinéma, dans les années 40 et 50, où nous pouvions voir les interprétations et il y avait aussi de bons scénaristes, de bons dialoguistes, pas toujours de bons réalisateurs.

Il faut rappeler aux jeunes ce que furent ces comédiens qui furent nos maîtres. Il ne s'agit pas de les imiter mais quand on faisait travailler Sylvia on pouvait dire aux élèves d'aller à la Comédie française voir Madame Perdrière et Madame Dalmès pour voir deux comédiennes fidèles à Marivaux qui jouaient leur rôle de manière équivalente mais cependant différentes. Aujourd'hui, il n'y a plus de vrais auteurs contemporains. Le dernier a été Anouilh et Ionesco et quelques éclairs de Obaldia. Le reste c'est du "pipi popo" et les classiques sont défigurés. Il est donc important de se rappeler de ces comédiens.

Ainsi je parle souvent de Madame Bovy qui avait gardé son accent liégeois qui s'entendait sur certaines répliques. Et un jour, un jeune garçon m'a dit en m'entendant :"Tiens c'est amusant vous venez d'avoir une inflexion de Madame Bovy !". Et j'ai trouvé ça sublime puisque sans la connaître, à travers ce que j'évoquais d'elle pour une transmission, un enseignement, il a parlé d'elle comme s’il l'avait vue !

C'est ce dont vous nous avez déjà parlé sur cette transmission orale des souvenirs et des acquis grâce à laquelle que certains savent aujourd'hui comment on jouait du temps de Molière.

Jean-Laurent Cochet : Et c'est ce qui tend à disparaître de par ceux qui par leur médiocrité savent très bien qu'ils ne pourraient pas entretenir cette mémoire et donnent l'illusion qu'ils inventent quelque chose. "Voici comment on fait la médecine maintenant" comme dit Sganarelle : le foie est à gauche et le cœur est à droite.

Après la Comédie Française

Si vous le voulez bien revenons un peu à votre parcours personnel après votre départ de la Comédie française.

Jean-Laurent Cochet : Quand j'ai quitté le Français, je suis parti parce que je ne pouvais plus servir dans une maison qui commençait à se dégrader et j'ensuis parti sans un sou en poche ni projet. L'autre marche dans ma vie est l'ouverture officielle de mon cours. Ce qui est extraordinaire, là aussi, c'est qu'en tant que pensionnaire de la Comédie Française je n'étais pas médiatique, comme on ne le disait pas à l'époque, et que, dès son ouverture, le cours a connu un succès qui ne s'est jamais démenti.

Les inscriptions étaient complètes et cela m'a non seulement permis de continuer à vivre convenablement mais aussi de venir à la mise en scène, les choses se faisant souvent par rencontres ou retrouvailles. Je ne pensais pas vraiment à faire de la mise en scène sauf à l’Ambigu où on m'avait demandé de monter " Les caprices de Marianne". Mes préoccupations étaient celles du comédien et du professeur.

Et puis il s'est trouvé qu'Henri Tisot, qui était au plein de sa gloire avec de Gaulle, a voulu revenir au théâtre - et comme il avait raison - et je lui ai trouvé la pièce dans laquelle il pouvait le mieux faire sa rentrée. Il s'agissait de "Chat en poche" qui a marqué le commencement de ma carrière de metteur en scène.

Et je n'ai plus arrêté puisque j'ai monté 3-4 pièces par an ce qui appelle l'étonnement des gens quand on fait le compte qui avoisine les 240 pièces. Tout en continuant les cours et en continuant également, dans la mesure du possible, les matinées classiques qui m'ont permis de passer de l'Ambigu à la Madeleine et de continuer à monter les classiques comme on ne le faisait plus au Français. De là est également née la réputation d'une Comédie Française fidèle mais repensée, on n'aurait pas parlé de relecture à l'époque. J'ai également continué à être interprète et toutes ces activités expliquent également pourquoi j'ai peu joué au cinéma.

Vous n'avez jamais eu de proposition pour diriger un théâtre ?

Jean-Laurent Cochet : Non et de plus il ne s'agit pas d'une chose à laquelle j'aurais pensé. J'ai toujours été très obstiné pour aller le plus loin possible dans ce que j'avais envie de faire mais jamais très ambitieux pour des choses annexes comme la mise en scène de cinéma que l'on m'a souvent proposée. Mais ce n'est pas mon métier. J'ai longtemps travaillé au Théâtre Hébertot avec ma compagnie mais toute la partie administrative était assurée par quelqu'un d'autre car je ne m'occupais que de la partie artistique. Cela étant j'étais responsable d'un théâtre.

Même pour la candidature au poste d'administrateur de la Comédie Française je me suis embarqué dans l'aventure que l'on m'a proposée mais sans jamais tirer de plan sur la comète dans le sens "Je veux la Comédie Française". Comme Jean Le Poulain, et Dieu sait que ce n'est pas pour en dire du mal puisque c'est lui-même qui me l'a raconté, qui voulait tout sur le plan du théâtre avec une boulimie qui cessait dès qu'il avait obtenu ce qu'il voulait. Mais il avait beaucoup de talent et savait assumer ses responsabilités en tant qu'homme de théâtre. Ce qui n'est plus le cas aujourd'hui où on veut se faire un nom dans le théâtre à défaut de pouvoir s'en faire ailleurs, et dans le théâtre non plus.

Quand le Français s'est déglingué, c'était passionnant de poser sa candidature, une candidature soutenue par Pierre Dux qui s'en allait et de politiques que je ne connaissais pas car ce n'était pas du grenouillage. Cette candidature n'a pas abouti ; en parler serait trop long et même dans mes livres je ne fais que l'aborder. Peut être dans le 3ème. Et comme je n'ai pas été nommé au grand étonnement de tous ces gens là, pour moi c'était presque tant mieux parce que connaissant la maison comme je la connais, j'aurais pu faire tout ce que je voulais faire et que cela ne réussît pas. Dans ces circonstances, Bernard Billaud m'a dit qu'il n'était pas normal que je ne dispose pas d'un lieu, personnellement je ne pensais pas à la direction d’un théâtre, et que je ne devais pas rester sur ce camouflet que l'on a fait au Théâtre Français.

Il fallait sans doute passer par là, par cet insuccès, pour faire Hébertot. Et en fait on a appelé cela la Comédie Française 2 car j'ai installé à Hébertot ce qui ne se faisait déjà plus au Français en terme de répertoire et d'auteurs. Cela a été un immense moment car cela n'avait jamais été fait, même par Pitoëff, et surtout avec pratiquement pas d'argent, la compagnie ne disposant que d'une petite subvention. Et le public a suivi cette aventure extraordinaire pour le théâtre français !

Après Hébertot, j'ai travaillé tout autant, d'ailleurs si on ne s'arrête pas, plus on continue et plus on travaille, mais de manière différente, fort de tout ce qui avait précédé. On fait des choix, on peut essayer d'en imposer mais aujourd'hui cela redevient épouvantablement difficile. Et c'est la raison pour laquelle un triomphe comme celui de "Aux deux colombes", une bonne pièce, une pièce pas vulgaire, intelligente, sans ennui, est extraordinaire.

Car si aujourd'hui Guitry redevient à la mode, il y a dix ans, quand j'en parlais, les ignorants répondaient : "Ah quelle horreur ! Guitry ce boulevard décadent !". On le distribue très mal, certes, sans avoir le sens de ce ton très singulier. Il y a tout sans qu'il ait imité personne, avec tous les styles mêlés. C'est inépuisable. Voila le parcours. Une vie, comme dit Maupassant.

 

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La chronique de La Master Classe de février2007 : Marivaux

En savoir plus :

Le site officiel de Jean-Laurent Cochet

Crédits photos : Laurent (Plus de photos sur Taste of Indie)


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# 12 juillet 2020 : Un air d'été

On entre dans la saison des vacances, pour vous comme pour nos chroniqueurs. Vous nous retrouverez tout l'été quand même avec des éditions web plus légères et toujours notre Froggy's TV bien sûr avec La Mare Aux Grenouilles et plein d'autres émissions. c'est parti pour le sommaire.

Du côté de la musique :

La Mare Aux Grenouilles #6, sommaire et replay
"Noshtta" de L'Eclair
"Moderne love" de Toybloid
  "Les îles" de Benoit Menut
"Echange" de Brussels Jazz Orchestra, Claire Vaillant & Pierre Drevet
"INTENTA experimental & electronic music from Switzerland 1981-93" par divers artistes
"Jimmy Cobb" mix #19 de Listen In Bed
"Chausson le littéraire" de Musica Nigella & Takenori Nemoto
"Alessandro Scarlatti, il Martirio di Santa Teodosia" de Thibault Noally & l'Ensemble Les Accents"
et donc La Mare Aux Grenouilles numéro #5 avec la liste de ce qui a été abordé et le replay.

Au théâtre :

en salle :
"Littoral" au Théâtre de la Colline
"Karine Dubernet - Souris pas" au Point Virgule
et dans un fauteuil de salon :
des créations :
"Yvonne princesse de Bourgogne" par Jacques Vincey
"Lucrèce Borgia" par Lucie Berelowitsch
"La Dernière neige" de et par Didider Bezace
"Pinocchio" de Joël Pommerat
"Soulever la politique" de Denis Guénoun
"Je marche dans la nuit par un chemin mauvais" de et par Ahmed Madani
Au théâtre ce soir :
"Darling chérie" de Marc Camoletti
"Le Tombeur" de Robert Lamoureux
"Une cloche en or" de Sim
du boulevard :
"Si c'était à refaire" de Laurent Ruquier
"Face à face" de Francis Joffo
du côté des humoristes :
"Bernard Mabille sur mesure"
"Christophe Alévêque est est Super Rebelle... et candidat libre !"
et finir l'Opéra :
avec du lyrique :
"Le Balcon" de Peter Eotvos par Damien Bigourdan
"Orlando furioso" de Antonio Vivaldi par Diego Fasolis
"La Flûte enchantée" de Mozart par Romeo Castellucci
et du ballet avec deux créations étonnantes : "Raymonda" de Marius Petipa et "Allegria" de Kader Atto

Expositions :

les expositions en "real life" à ne pas manquer :
"Otto Freundlich - La révélation de l’abstraction" au Musée de Montmartre
"Turner, peintures et aquarelles - Collection de la Tate" au Musée Jacquemart-André
"Harper's Bazaar, premier magazine de mode" au Musée des Arts Décoratifs
"Christan Louboutin - L'Exhibition[niste]" au Palais de la Porte Dorée
"Cézanne et les maîtres - Rêve d'Italie" au Musée Marmottan-Monet
"Coeurs - Du romantisme dans l'art contemporain" au Musée de la Vie romantique
"Les Contes étranges de N.H. Jacobsen" au Musée Bourdelle
les Collections permanentes du Musée Cernushi
"Le Monde selon Roger Ballen" à La Halle Saint Pierre
"Helena Rubinstein - La collection de Madame" et "Frapper le fer" au Musée du Quai Branly
"Monet, Renoir... Chagall - Voyages en Méditerranée" à l'Atelier des Lumières

Cinéma at home avec :
le cinéma contemporain
"A woman at war " de Benedikt Erlingsson
"Lulu" de Uwe Janson 
"L'Apotre" de Cheyenne Carron
"La tendresse" de Marion Hänsel
"Crawl" de Herve Lasgouttes
"Nesma" de Homeïda Behi
le cinéma culte des années 1920 :
"Le cuirassé Potemkine" de Sergueï Eisenstein
"Nosferatu le vampire" de Friedrich Wilhelm Murnau
"Le Cabinet du docteur Caligari" de Robert Wiene
"Les Deux Orphelines" de D.W. Griffith
et l'entre deux avec les années 1970 :
"Mado"de Claude Sautet
"La Traque" de Serge Leroy
"La femme du dimanche" de Luigi Comencini
et retour au 2ème millénaire avec de l'action :
"Lara Croft : Tomb Raider, le berceau de la vie" de Jan De Bont
"Blade Trinty" de David S. Goyer
avant de conclure en romance avec : "Un havre de paix  de Lasse Hallström

Lecture avec :

"La Chine d'en bas" de Liao Yiwu
"La nuit d'avant" de Wendy Walker
"Isabelle, l'après midi" de Douglas Kennedy
"Les ombres de la toile" de Chris Brookmyre
"Oeuvres complètes II" de Roberto Bolano
"Un été norvégien" de Einar Mar Gudmundsson

Froggeek's Delight :

Toute la semaine des directs jeux vidéo, talk show culturel, concerts en direct sur la FROGGY'S TV

Bonne lecture, bonne culture, et à la semaine prochaine.

           
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