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Interview  (Paris)  11 février 2008

En 2006, dans le cadre du cycle Montherlant, Damiane Goudet avait monté de manière d'autant plus superbe qu'il s'agit d'une pièce "inmontable" "Pasiphaé" portée par une comédienne qui se révélait sublime, Karine Laleu.

En 2008, elle monte, dans le même lieu, "Macbeth" dans le cadre du cycle Shakespeare. Un "Macbeth" aux partis pris forts qui interpellent le spectateur.

Rencontre avec une jeune metteur en scène exigeante qui sait ce qu’elle aime et ce qu’elle veut.

"Macbeth", le spectacle que vous proposez dans le cadre du cycle Shakespeare qui se déroule au Théâtre du Nord-Ouest est une création de la compagnie que vous avez fondée, la Compagnie Théâtrale Francophone, créée autour de l’idée de francophonie et de la dimension orale des littératures. Or vous montez un texte non francophone. N'y a-t-il pas un paradoxe ?

Damiane Goudet : Cette compagnie s'intéresse, comme j'aime le dire, aux langues françaises dans leur pluralité et leur diversité c'est-à-dire aussi bien la langue française telle que nous la parlons, vous et moi, aujourd'hui mais aussi celle qui est parlée dans les banlieues, dans l'Afrique francophone, comme celle qui a été parlée à des époques antérieures tant la langue classique que poétique. S'agissant du paradoxe que vous évoquez, j'ai beaucoup travaillé avec des comédiens et des comédiennes d'origine étrangère et ce qui m'a intéressée c'est l'apport de la langue étrangère par rapport à la langue française dans les tournures, les formulations, les expressions qui enrichissent une langue. Dès lors, monter des auteurs étrangers entrent dans ce cadre. C'est la raison pour laquelle je me suis intéressée à Shakespeare, à m'inspirer des différentes traductions qui en ont été faites de son œuvre, depuis celles fameuses de François Victor Hugo. Pour "Macbeth" j'ai effectué une adaptation qui résulte d'une compilation des différentes traductions

Pourquoi, parmi le grand nombre de pièces écrites par Shakespeare, ce choix de "Macbeth" qui est une des pièces majeures et très connues du public de Shakespeare et non un texte moins connu comme vous aviez fait dans le cadre du cycle Montherlant où vous aviez monté "Pasiphaé" ?

Damiane Goudet : Il s'agit bien évidemment d'un choix personnel qui est effectué en fonction de mes goûts. Comme tout le monde j'aime beaucoup Shakespeare mais "Macbeth" est la pièce de Shakespeare que je préfère. Ce qui m'intéresse particulièrement dans "Macbeth" est la coexistence de la dimension psychologique des personnages et de la dimension magique, que l'on retrouve dans d'autres pièces de Shakespeare, mais qui me paraît particulièrement forte dans Macbeth avec le rôle des sorcières. On ne peut pas savoir si ces sorcières sont le produit de l'imagination de Macbeth et de Banquo, qui doutent de ce qu'ils ont vu en se demandant s'ils ont mangé cette racine insensée qui empoisonne raison, ou s'il s'agit de la manifestation d'une réalité. Ce qui est intéressant c'est que les choses magiques qui environnent les personnages de Shakespeare ont une action sur leur réel. Cette interaction du magique sur la réalité me passionne.

Quels sont les parti pris qui ont présidé à l'élaboration de cette mise en scène ?

Damiane Goudet : Pour moi "Macbeth" est une histoire d'amour et non, comme on l'entend parfois, une simple histoire de pouvoir. Bien évidemment, il s'agit d'une lecture personnelle et subjective. Macbeth est certes un homme sous influence, celle de son épouse, qui le pousse à commettre un acte criminel mais l'acceptation de Macbeth, cette soumission, constitue aussi un acte d'amour qu'il réalise pour elle. Ce qui n'exclut pas le fait que cette idée lui ait déjà traversé l'esprit avant que Lady Macbeth ne la verbalise. Or, l'histoire d'amour qui lie ces deux êtres est une union stérile, puisqu'ils n'ont pas d'enfant, du moins pas d'enfant viable, car Lady Macbeth évoque un enfant qu'elle a nourri au sein, et, semble-t-il, plus de possibilité d'avoir des enfants puisque Macbeth dit "J'ai souillé mon âme pour la descendance de Banquo".

Pour vous Lady Macbeth n'est pas qu'une femme avide de pouvoir, qu'elle ne peut obtenir que par l'intermédiaire de son mari, et une éminence grise mais une femme souffrant de ne pouvoir se réaliser dans la maternité qui a trouvé, pense-t-elle, un substitut, une raison de vivre et d'accomplissement par l'accession au pouvoir suprême ?

Damiane Goudet : Pour la famille Macbeth, qui sont des nobles à qui la seule chose qui manque est d'assurer leur postérité, donc un enfant, et comme visiblement ils savent que cela ils ne l'auront pas, la seule ascension possible pour le couple est, pour Lady Macbeth, d'exercer le pouvoir absolu. Il s'agit bien sûr de mon interprétation. Et donc, quand cette opportunité se présente, elle veut absolument qu'elle se concrétise. A défaut d'enfant, le pouvoir sera un substitut. Et elle œuvre en ce sens. Bien évidemment, elle se trompe et se rendra compte immédiatement, une fois le crime commis, que l'accession au pouvoir ne remplace rien et qu'elle n'en est pas plus heureuse.

Il y a aussi un accomplissement personnel de Macbeth dans le crime et la situation à un moment s'inverse mais tous deux vont éprouver la culpabilité et vivre le remords de manière différente.

Damiane Goudet : Lorsque l'acte fondateur est posé, Lady Macbeth prend conscience de son incapacité à lui procurer le bonheur espéré alors que Macbeth, qui comme il le dit "a souillé son âme", continue à avancer dans le sang, devient un roi tyran qui préfère voir le monde entier périr et se détruire que de revenir en arrière. Lady Macbeth, incapable d'assumer son acte, va tomber dans la folie comme Macbeth, qui a sa raison obscurcie par la folie, mais une folie qui se décline différemment.

Le parti pris qui vous a guidé pour mettre ce spectacle en scène s'inscrit dans une vision psychanalytique du texte. On voit souvent dans les textes de Shakespeare des illustrations des théories ou des schémas qui ont été posés par la psychanalyse plusieurs siècles après sans doute parce que Shakespeare n'invente rien mais reprend des thématiques et des mythologies intemporelles et fondatrices de l'humanité. Pensez-vous que la psychanalyse puisse être une grille de lecture pertinente pour l'œuvre de Shakespeare ?

Damiane Goudet : Oui, tout à fait. Les théories psychanalytiques ont été vulgarisées, tout le monde en a entendu parler. Les psychanalystes se sont beaucoup intéressés à l'œuvre de Shakespeare. Je suis allée il y a quelque mois à une conférence de Jean Gilibert sur Macbeth qui était très intéressante car il est à la fois psychanalyste et homme de théâtre. Shakespeare traite essentiellement des rapports de pouvoir et des rapports de couple qui sont universels et intemporels.

Comment travaillez-vous ?

Damiane Goudet : Le comédien est pour beaucoup dans la création du spectacle. Je ne procède pas à de nombreuses lectures à la table. Je fais une lecture du texte et je me fie à mon émotion pour déterminer le choix des comédiens. Cela relève davantage de l'intuitif et parfois il me serait bien difficile d'en donner des raisons. Ensuite, au cours de répétitions, j'aime découvrir le texte avec les comédiens. Car je ne construis rien en amont d'une manière unilatéral.

Comment avez-vous composé la distribution et choisi les comédiens pour les deux rôles principaux Philippe Nicaud et Audrey Sourdive ?

Damiane Goudet : La distribution de "Macbeth" a été constituée à partir de comédiens que je ne connaissais pas auparavant car j’ai procédé par voie d’audition. Des auditions m’ont fait rencontrer environ 200 comédiens. La complexité du choix tenait tant à la distribution des deux personnages principaux qu’à la nécessité d’avoir une cohérence sur le plateau pour tous les personnages. La sélection s’est faite ensuite en deux temps pour assurer ces deux exigences.

Pour les personnages principaux l’important était d’avoir un couple qui fonctionnait sur scène, d’autant que je tenais à avoir une Lady Macbeth assez jeune, et j’ai auditionné les comédiens par paire. Philippe Nicaud et Audrey Sourdive, par leur capacité à se rendre disponible à leur partenaire, me sont apparu comme constituant le couple qui fonctionnait le mieux d’autant que, pour Audrey Sourdive, Lady Macbeth n’est pas l’emploi auquel on s’attend mais qui se base sur sa capacité à être incisive voire dure sur scène. Leur différence d’âge et de tempérament donne sur scène un joli rapport d’amour et de fraîcheur. Le couple est inattendu sans pour autant être surprenant.

Nous évoquions le préconçu qui existait lorsqu'on avait affaire à des textes classiques maintes fois représentés. Ici au Théâtre du Nord-Ouest il n'y a jamais de décor au sens traditionnel du terme pour des raisons qui tiennent au fonctionnement même de ce théâtre. Cela vous gêne-t-il ou au contrarie agit-il comme un stimulant ?

Damiane Goudet : Votre question est amusante car, à la suite d'études de comédienne et une pause, j’ai suivi un ensiegnement aux Beaux Arts pour créer des décors de théâtre. Et puis, quand j'ai repris le théâtre et opté pour la mise en scène, j'ai immédiatement travaillé sans décor. Car, pour moi, il est extrêmement important de mettre en valeur le texte et l'acteur et le rapport au public. C'est la seule chose qui m'intéresse. En conséquence, je préfère le plateau nu qui ouvre tous les champs du possible à l'imagination du spectateur. Chaque personne a un imaginaire qui lui est propre et va créer autour de la voix de l'acteur et du texte. Le spectacle peut alors développer toutes ses richesses qui sont bien plus grandes que celles que je vois à travers me propres yeux. Je préfère donc un décor réduit au minium de façon à laisser entendre le texte et que celui ci soit incarné par l'acteur vivant.

Monter Shakespeare n'est pas une mince affaire même si au Théâtre du Nord-Ouest tout est possible. Avez-vous l'intention d'exporter ce spectacle nonobstant les difficultés que l'on imagine et qui tiennent à la durée du spectacle et à l'importance de la distribution ?

Damiane Goudet : Effectivement. Il est toujours difficile de monter ce type de spectacle non seulement par la difficulté du texte qui mérite de nombreuses lectures et réflexions mais aussi ne serait-ce que par la coordination des disponibilités d'un nombre important de comédiens qui travaillent ailleurs qu'au Théâtre du Nord-Ouest et à qui, dès le départ, j'ai demandé un grand investissement. Comme le spectacle plaît au public et que nous formons une équipe qui s'entend bien, nous souhaitons bien évidemment pouvoir jouer ce spectacle dans d'autres lieux et nous faisons les démarches en ce sens. Deux programmatrices qui sont venues nous ont déjà fait part de leur intérêt donc nous espérons que cela se concrétisera.

"Macbeth" était le projet 2007. Quel sera celui de 2008 ?

Damiane Goudet : Mon projet 2008 s'inscrit dans le prochain cycle du Théâtre du Nord-Ouest qui est placé sous le thème "Théâtre et engagement". Nous avons d'ores et déjà commencé les répétitions d'une pièce qui est une création d'un texte de Philippe Nicaud, qui en sera également l'interprète, et dont j'assure la mise en scène. Le titre en est "M ou les blessures silencieuses". Le texte est superbe, d'une très belle langue à laquelle je suis très sensible, qui se présente comme un monologue mais qui comporte des actions scéniques. Le personnage raconte et revit - et donc il y a donc des allers-retours entre la narration et le vécu - une situation d'incommunicabilité dans laquelle il se trouve et l'enferme au niveau de son couple ce qui l'amène à friser la folie.

Ce texte aborde des thèmes qui me sont chers, des thèmes dans lesquels l'humain se trouve aux frontières de la raison et de la folie, situation dans laquelle tout à chacun se trouve parfois, et, quand on est spectateur, on voit la situation se produire ce qui suscite des réminiscences personnelles. Le spectateur voit le basculement, le franchissement des limites où il suffirait de peu de chose pour que cela ne se produise pas, et il retient son souffle. Je trouve cela fascinant et intéressant tant au point de vue psychologique, psychanalytique que spirituel. Car la folie et la raison balisent le chemin de l'homme.

Quel est votre théâtre de prédilection ?

Damiane Goudet : Essentiellement les tragédies, les drames dans lesquels les êtres humains sont amenés à vivre quelque chose d'exceptionnel dans leur vie, des choses qui les dépassent dans la vie au quotidien, tout ce qui peut les amener à se dépasser et qui va changer le cours de leur vie ordinaire. Ce qui m'intéresse est de raconter des histoires qui ouvrent des portes dont on n'a même pas conscience de l'existence. Donc le théâtre antique et le théâtre classique qui abordent des thèmes dramatiques très forts. J'ai beaucoup travaillé sur ce registre de textes, "Antigone" de Sophocle, "Médée", et des pièces de Montherlant et Claudel.

"M ou les blessures silencieuses" sera ma 2ème incursion dans l'écriture contemporaine. J'ai également travaillé sur les contes traditionnels qui puisent aussi leurs sources la mythologie et qui sont des chemins initiatiques. Le chemin initiatique, celui sur lequel homme se trouve face à un gouffre en face duquel il ne peut que plonger ou s'envoler ! Ou, comme Médée, qui, simultanément, plonge dans le crime et s'envole dans le char du soleil !

 

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