Groove’n roll mayonnaise (Belfort le 1 mars 2008)
La soirée débute en rangs clairsemés dans une Poudrière (Belfort) qui paraît bien grande pour le coup. Mystère du public dont l’arrivée s’effiloche sur deux bonnes heures, à l’image de l’ambiance qui chauffe progressivement sous l’impulsion de Bibi Tanga et du Professeur Inlassable, alchimistes des sons, magiciens surprenants qui pratiquent une fusion musicale maîtrisée et assumée.
Bibi Tanga, qui ouvre ses oreilles sur le monde à Bangui en Centre-Afrique dans les seventies, débarque en France à l’âge de 9 ans. Il nous gratifie d’un premier opus en 2000 en réunissant d’anciens membres de la Malka Family, héros funk à la française, mais c’est en 2003 que sa collaboration avec le Professeur Inlassable prend forme et accouche de « Yellow Gauze », album inclassable de diversité où s’expriment à l’unisson des saveurs funk, électro-jazz et gospel relevées d’une touche hip hop élégante.
L’élégance, d’ailleurs, est portée haute par Bibi Tanga, black crooner poseur à la voix chaude et puissante, charmeur charismatique, il nous invite avec douceur dans son univers coloré. La salle progressivement se remplit et le public, dans la plus grande sérénité, se laisse prendre au jeu. De caresses soul en rythm’n blues, d’envolées jazz en nappes électro, les rangs se serrent, le groove agit et c’est bientôt toute la salle qui est acquise, les sourires sont sincères, une onde bienveillante nourrie et entretenue est offerte en partage. Bibi Tanga, en hommage à James Brown, nous gratifie d’un numéro de claquettes et, sans lâcher sa basse, pose définitivement les jalons d’une terre d’asile musicale où se marient les rythmes tribaux, l’insouciance électro, la classe du funk et le zoot de Cab Calloway.
Funky but chic.
Je traîne vers le merchandising et découvre une édition 45 tours de « Yellow Gauze », façon oldies, qui achève ce voyage dans l’histoire des soixante dernières années.
Changement de plateau et balance un poil longue de The Flash Express qui doit attaquer en solo avant de soutenir André Williams, vieille branche de 71 ans que ne renierait pas Charles Bukowski dans son "Journal d’un vieux dégueulasse" . J’apprend que le vieux bluesman, perdu dans Dijon le matin même, a provoqué le retard du groupe aux balances de l’après midi.
The Flash Express attaque en OVNI son gros blues rock, ça swingue sévère dès le premier morceau et l’on découvre Brian Waters, guitariste chanteur hybride, à mi chemin d’un James Brown par la classe et d’un Jagger par l’arrogance. On retient d’emblé le mariage contradictoire du rythm’n blues des noirs et du rock-a-billy de blancs becs hillbillys que Brian Waters hisse fièrement comme une réussite sociale. Porté par la ligne de basse massive de Luke Tierny, le trio californien égrène les références et les influences, du beat psycho des Zombies au proto garage des Stooges.
Shake you’re ass, babe.
Le ton se fait moins incisif au moment d’accueillir André Williams qui prend place en avant scène sur une plage soul. Surtout ne pas bousculer le papy qui semble néanmoins oublier les excès de sa vie en pratiquant une gymnastique masticatoire très photogénique et qui se révèle rapidement en chef d’orchestre et meneur de troupe.
L’homme prend les choses en main et entre deux motherfuckers lancés à la volée il prend le temps de se reposer derrière d’excellents instrumentaux bien rocks de Flash Express. On imagine ce qu’a pu être la souplesse de son déhanchement cinquante ans en arrière, lorsque l’on sait qu’il est considéré comme l’un des papes du rythm’n blues et que de nombreux groupes le revendiquent comme influence, des rappeurs aux rockers (The Cramps).
Quelques scats et insultes plus tard, le Black Godfather, toujours coiffé d’un chapeau noir, tire sa révérence et clos la soirée en se déclarant prêt malgré son grand âge pour une partie de jambes en l’air, comme une invitation à la gente féminine présente dans l’assemblée.
Sourires.
On se quitte donc avec la certitude d’avoir croisé l’un des derniers spécimens du genre, un survivant qui n’a pas courbé l’échine avec les années, suivant une ligne de vie marquée par les excès de drogue et de sexe et entretenant la provocation par sa voix grasse et sale, en éloge à ce dirty blues qui n’en finit pas de fasciner. |