Jeune
comédien et metteur en scène et fondateur de la
Compagnie Human Kosmoz Company,
Antoine de Staël a monté,
ét interprète, au Théâtre Le Lucernaire,
"Les justes" de Marcel
Camus dans une approche inattendue et enthousiasmante qui renouvelle
ce théâtre de texte souvent représenté
de façon pesante.
Une proposition nourrie et engagée, aux partis pris
forts et assumés, qui impliquait de le rencontrer pour
en savoir plus son travail et ses projets.
Vous ne serez pas étonné de
ma première question qui, bien évidemment, est
une question incontournable sur le choix de "Les justes",
texte sacralisé que l'on s'attache à monter dans
le respect du dogme et votre ambition avec ce spectacle.
Antoine de Staël : J'ai découvert
ce texte quand j'avais 19 ans. A l'époque, j'étais
apprenti comédien et, même si je n'avais jamais
imaginé que je serai un jour metteur en scène,
je me suis dit qu'un jour je monterai ce texte. Ce que j'ai
fait, deux ans plus tard, en 1995, dans une version un peu respectueuse
et avec des tenues russes. L'année suivante, je l'ai
repris dans une nouvelle approche avec une version un peu plus
rock'n roll, squat et jeans mais néanmoins toujours très
"classique" avec des hommes et Dora en robe de comédienne
comme le précise le texte. Pour des raisons personnelles,
j'ai arrêté ce spectacle qui commençait
à prendre son envol et il est resté en jachère
pendant les 10 années durant lesquelles j'ai vécu
ma vie de comédien sans jamais oser venir à la
mise en scène. A 21 ans, avec l'inconscience de la jeunesse,
un peu comme la première fois qu'on saute en parachute,
je m'étais lancé mais ensuite je n'étais
pas parvenu à revenir à la mise en scène,
en connaissant les difficultés.
Mais j'ai créé un groupe de travail
avec des acteurs et, un jour, je retombe sur cette pièce
que je relis et qui me bouleverse à l'identique par cet
engagement, sa force, sa langue, ses mots. Je suis vraiment
un être de la parole et ce texte me touche profondément
quand il aborde cet engagement jusqu'auboutiste certes maladroit.
J'ai, de nouveau, ressenti des velléités de monter
ce texte tout en me disant qu'il n'était pas possible
de refaire la même chose et j'ai cherché, sans
succès, une proposition. Un jour, à la radio,
j'entends parler d'un livre intitulé "Chaida"
qui relate l'itinéraire d'une femme kamikaze alors qu'à
Moscou survenaient des attentats dans le métro perpétrés
semble-t-il par des tchétchènes. Peu après,
au cours d'une discussion, en plaisantant, on me suggère,
en plaisantant, de monter "Les justes" avec des comédiennes.
Et comme parfois les bêtises des peuvent
devenir des éclairs de lumière… J'ai alors
contacté des comédiennes pour une lecture et la
voix des femmes, en fermant les yeux, m'évoquent aussi
celle des adolescents. Le lendemain, à la une de Libé,
paraissait une photo d'un gamin qui s'était fait arrêter
avec une ceinture d'explosifs autour de la taille. Tout cela
a mûri dans mon esprit et une des dernières phrases
de la pièce "Tu es une femme maintenant", prononcée
par Dora, m'éclaire. Pour moi, si je remonte "Les
justes", c'est au moment qui précède les
justes, quand Dora devient premier lanceur. Et, du coup, tous
les premiers lanceurs potentiels sont des femmes. Parce qu'aujourd'hui
nous nous trouvons à une époque où même
les femmes donnent la mort.
En 1995, j'avais déjà du mal
à comprendre l'acte de tuer commis par des hommes. Je
n'ai pas suffisamment d'ennemis, je ne suis pas suffisamment
malheureux pour comprendre ce geste. Alors cet acte commis par
une femme dépasse mon entendement. Une femme pour moi
est supérieure à l'homme et donne la vie, aussi
la voir en dispensatrice de la mort me questionne. Par ailleurs,
dans la société contemporaine dominée par
le culte du résultat, l'énergie féminine
fait cruellement défaut; les valeurs d'accueil, d'attente,
de bercer, de mettre au monde, de méditer, toutes aussi
essentielles pour la vie quotidienne doivent être données
à entendre.
Je me suis alors dit qu'interpréter
ces personnages, qui sont des bourreaux sanguinaires, du moins
dans l'inconscient collectif, par des êtres plus sensibles
permettrait, peut être, de les écouter plus facilement.
Stepan, cet homme tout droit dont on sent bien la faille, reste
rigide alors que Audrey le révèle, elle en pleure
en évacuant cette rage qui la tenaille et qui la pousse
à aller jusqu'au bout. J'ai donc eu envie de nous poser
la question, à nous occidentaux, de ce qu'on a fait à
ces gens pour qu'ils en arrivent à commettre de tels
actes. Je cherche quelles sont nos responsabilités sans
toutefois pouvoir entériner le terrorisme comme réponse
à celles-ci.
Je crois que pour arriver à cela il
faut qu'on ait brisé son espoir intérieur. Et
la compréhension de ce geste et de ce comportement m'importe
beaucoup. D'autant que je ne crois pas à la distinction
des bons et des méchants. Chaque homme recèle
en lui toutes les potentialités. L'autre chose qui m'importait
était de faire interpréter le personnage de Dora
par un homme. Car si l'énergie féminine fait défaut
elle peut venir aussi du fait d'un homme qui peut tout à
fait amener la part la plus douce et la plus sensible. Nous
avons donc travaillé dans cette direction sans chercher
à travestir il s'agit simplement d'une transposition.
Et puis, je me suis aperçu au cours
des répétitions que cette inversion des sexes
interpellait, notamment en raison des accords féminins
des mots dans le texte ce qui me mettait, en tant que spectateur,
en action, m'obligeant à me focaliser sur le spectacle
Et "mouiller le spectateur" me plait bien. Pour apprécier
ce texte il faut donc s'y accrocher à chaque instant.
Impliquer le spectateur dans ce qu'il voit m'importe beaucoup.
J'ai également pratiqué des coupures
dans le texte pour ne pas faire un spectacle long et ennuyeux
car je ne supporte pas la critique sui consiste à dire
:"C'était bien mais il y avait 20 minutes de trop".
Certes, la dramaturgie est magnifique, mais j'ai souhaité
aller à l'essentiel pour éviter le lyrisme que
comporte certaines scènes que je ne me sentais pas capable
de représenter tout en tenant en haleine le spectateur.
Je précise que je n'ai pas changé les personnages
pour en faire des femmes. Ce que j'ai précisé
longuement aux ayant droits de Albert Camus pour obtenir les
droits. Ce que je veux c'est faire entendre aujourd'hui d'une
nouvelle manière la pièce.
Je tenais aussi à faire entendre que,
pour moi, l'escalade de la violence mène droit dans le
mur ; c'est une impasse. Il y a une autre solution qui est ailleurs,
qui n'est pas horizontale mais verticale. Chacun l'entendra
comme il voudra. C'est la raison pour laquelle j'ai beaucoup
"galéré" sur le personnage de la grande
duchesse qui finalement est celui avec lequel je me sens le
plus en accord. Ce personnage qui dit : "Arrêtons
l'escalade de la violence et de la vengeance et essayons de
trouver une autre voie" et propose une réconciliation
en Dieu, pour moi, d'une certaine façon, me touche. Mon
propos n'est pas de faire de faire l'apologie de cette voie
mais de dire qu'il y a toujours un bout du tunnel et que la
guerre est une impasse qui aujourd'hui se concrétise
partout où il y a des conflits armés.
Je suis pour l'engagement qui prend d'autres
moyens d'expression que la violence. Mon engagement est dans
le théâtre et u n travail en bonne intelligence
d'où le nom de la compagnie que j'ai fondé, Human
Kosmoz Company, pour utiliser mon intelligence et mon coeur
au service de l'humain, de la paix et de l'amour. Certes ce
sont des mots très forts. C'est pourquoi j'aime Albert
Camus qui n'avait pas peur d'employer les grands mots de liberté,
amour et paix.
Ce texte est très désespéré
et cependant plein d'espoir ; c'est pourquoi j'y ai inséré
un chant yiddish qui est à la fois une complainte et
plein d'espoir en l'homme. On peut marcher 40 ans dans le désert
et un jour trouvé la terre promise. Pour moi tant qu'il
y a de la vie il y a de l'espoir. J'aime le théâtre
du sens et de l'engagement car pour moi l'engagement politique
est au cœur de la cité et pour moi, en tant qu'artiste,
qui s'exprime au théâtre. Faire passer des messages,
j'y crois. J'aime aussi la beauté et j'aurai sans doute
envie un jour de faire un spectacle fait uniquement de messages
d'amour entre guillemets moins grave avec des chants et de la
danse dans l'optique exaltation des sens. Pourquoi pas une comédie
? Un vaudeville peut être réjouissant pour le cœur.
Le spectacle bénéficie au Lucernaire
d'une longue programmation de 4 mois. Maintenant que vous jouez
cette pièce quotidiennement, même s'íl est
peut-être un peu prématuré de vous le demandez
aujourd'hui à mi-parcours, êtes-vous allé
au bout de ce texte qui vous a, d'une certaine manière,
hanté et va-t-il maintenant vous laisser en paix?
Antoine de Staël : Je pense qu'effectivement
il va me laisser en paix. C'est assez drôle ce que vous
dites. En interprétant le personnage de Dora, aujourd'hui,
je peux l'affirmer haut et fort : "Je suis contre le terrorisme
!" ce qui n'était peut être pas tout à
fait le cas au début de ce travail. Maintenant la réponse
est définitivement non. Et il est vrai que d'une certaine
façon je suis en paix avec ce texte. Et cela m'a fait
réfléchir aussi sur la suite de mon travail et
je crois que je vais m'atteler au livre de Etty Hillesum, "Une
vie bouleversée", une femme juive qui retrace la
montée du nazisme telle qu'elle l'a vécue en Hollande
et l'a raconté dans un journal, avant d'être déportée
et tuée dans une chambre à gaz, et qui, jusqu'au
dernier moment, a défendu l'espoir, la beauté
de la vie et que le but du jeu n'est pas de sauver sa vie mais
de vivre dignement.
Je pense que l'humain, ses intériorités
et ses démons jalonneront pendant un long moment mon
chemin de metteur en scène. Et je vais partir sur un
texte où il y a plus d'espoir, même s'il traite
de l'horreur absolue, où une femme a toujours refusé
d'entrer dans le jeu de ses bourreaux et qui écrit que
pour être humilié il faut être deux : il
y a celui qui humilie et celui qui accepte d'être humilié.
Pour moi, c'est un message d'espoir pour la vie, pour mes enfants,
pour la suite de ce monde. Refuser d'être victime pour
qu'il n'existe pas de bourreaux.
Avez-vous un univers esthétique de
prédilection ? Car on constate dans ce spectacle un esthétisme
singulier.
Antoine de Staël : En fait, je travaille
beaucoup à l'intuition et, ce qui m'importe, c'est l'engagement
et le travail du corps sur le plateau. Une des grandes gageures
avec ce spectacle était de faire entrer mon travail dans
un texte et d'être vivant. Je cherche toujours la vie
dans un spectacle. Tous les soirs, le jeu, dans un cadre existant
est différent et le but est de donner à chaque
fois le meilleur de soi, de nous. Pour moi c'est fondamental.
S'agissant de l'esthétisme, tout se construit au fil
du travail sur le plateau et des répétitions.
Je n'arrive pas avec une scénographie détaillée
qui constituerait un cadre rigide de travail. Au centre du travail,
il y a l'acteur et de lui émane toujours une force de
proposition et de création.
Ainsi par exemple, l'idée du chant est
venue un jour après avoir entendu une des comédiennes
arriver sur le plateau en chantant. Il ne s'agissait pas du
chant qui figure dans le spectacle mais cet événement
m'a fait prendre conscience de l'intérêt de faire
entrer le spectateur dans ce spectacle par l'intermédiaire
du chant qui serait récurrent. De même pour la
tenue japonisante, s'agissant, d'une part, de personnages qui
forment un commando et, d'autre part, de l'important de travail
du corps dont je vous ai parlé, il est essentiel que
le corps des comédiens ne soit pas entravé par
un costume. Et puis je venais e voir le film "Tigre et
dragons" de Ang Lee qui m'a enchanté. De là
est venue l'idée de ces tenues. Et tout dans le spectacle
se construit de cette manière. Par l'intuition et la
sensibilité.
Le temps file et il nous reste à évoquer
vos projets. Ceux de la compagnie et les vôtres, peut
être, en tant que comédien.
Antoine de Staël : Il y a donc ce projet
sur "Une vie bouleversée" qui est dans l'air
mais je ne sais pas ce qui va se passer après le 17 octobre
2008, jour de la dernière représentation au Lucernaire.
Et comme j'ai pour ce spectacle une équipe géniale,
je sais déjà que je rendrai encore hommage aux
femmes et qu'il y aura 5 femmes sur scène pour ce prochain
spectacle. Et je pourrai n'être que metteur en scène.
En tant que comédien, mon choix est dicté par
le contenu du projet ou la rencontre humaine qui s'y attache.
S'il n'y a ni l'un ni l'autre, je ne le fais pas.
Au Théâtre des Déchargeurs,
je vais jouer dans un spectacle pour enfants, "Prince Mouche",
qui pourra également être vu par des adultes, dont
je reprends également le projet, sur un texte d'auteurs
bosniaques, à l'écriture très fine. Je
suis très attaché à ce projet car je pense
qu'il ne faut pas prendre les enfants pour des imbéciles
et qu'il faut leur proposer des spectacles de qualité
parce qu'il sont l'avenir et les spectateurs de demain. |