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Interview  (Paris)  8 septembre 2008

Alors que vient de sortir son deuxième album, Comme Un Enfant, Spleen revient sur sa génèse mais surtout sur ses rêves. A l'instar de "Peter Pan", l'histoire d'un enfant qui n'arrive pas à grandir...

Comment qualifierais-tu ce nouvel album et quelles ont été tes sources d'inspiration ?

C'est plutôt aux autres de donner leur avis, vu que c'est celui-là qui compte pour la postérité, pour les chiffres et pour les médias. Disons que j'ai essayé de faire un bon album, de parler de manière assez personnelle de choses qui pourraient parler à tous. Je voulais raconter des histoires à la fois élémentaires pour rester dans le champ lexical de l'enfance, mais avec une dimension forte, en m'impliquant énormément dans le récit et dans l'interprétation.

Au niveau de l'émotion et de l'énergie, je me suis inspiré de toute la grande culture des interprètes français et francophones comme Brel, Ferret et Barbara qui étaient capables de pleurer et de mourir sur scène et j'ai voulu associer cette force d'interprétation à celle des grands chanteurs de la musique noire américaine comme Michael Jackson, Marvin Gaye ou Steevie Wonder. Eux aussi rappellent de manière assez forte l'enfance : par la simplicité des textes et de l'écriture, par la spontanéité avec laquelle ils arrivent à défendre des causes qui semblent maintenant cliché et presque absurdes tant les choses sont déjà admises et acceptées.

Quand un Michael Jackson chante "We are the world" et qu'il essaie de faire en sorte que le monde aille mieux, ou qu'un Steevie Wonder chante "Ma chérie amour" avec des accords hyper simples et une programmation archaïque, la chose qui fonctionne c'est l'euphorie, la spontanéité et le sentiment qu'ils y mettent. La plupart des interprètes que j'aime sont finalement des personnes qui ont du mal à grandir. Que ce soit Brel qui avait des rapports très difficiles avec sa femme et ses enfants, qui n'a jamais réussi à assumer sa vie d'adulte ni d'amant ; Michael Jackson qui n'a jamais réussi à s'assumer sexuellement ; Steevie Wonder qui est resté une sorte de petit gosse fan de synthétiseurs, de claviers et d'instruments de musique, et même Prince, cette petite marionnette chétive qui ne plaisait pas vraiment aux filles et qui est devenu une sorte de bête de sexe. La plupart sont des garçons qui n'ont pas réussi à faire le deuil de cette période-là de leur vie et qui agissent encore comme des gamins.

C'est ton cas aussi ?

On va dire que oui. C'est ça qui donne la force de leur musique, il y a quelque chose d'absurde tant ça semble important et viscéral. On a l'impression que si on leur enlève ce jouet là, ils ne sont plus grand chose. Finalement, le mec le plus intelligent, ça a été Gainsbourg qui a su mélanger sa vie sentimentale et sa musique, pour qu'il en reste quelque chose, malgré les divorces et au-delà de sa carrière. Mon premier album, She Was A Girl, je l'ai un peu pensé comme Melody Nelson, je voulais qu’il prenne la forme d’une histoire qui raconte quelque chose du début à la fin. En l’occurrence, l'histoire d'un mec qui était avec une fille qu'il ne prenait pas vraiment au sérieux, et dont il est finalement tombé amoureux. Il s'est rendu compte trop tard qu'elle était vraiment importante et a passé le reste de sa vie, de sa courte vie, à pleurer cette séparation. Avec Comme Un Enfant, j'ai voulu partir de la base de qui je suis, c'est-à-dire de l'enfance. L’enfance, c'est là où tout s'est joué, où j'ai eu mes premiers émois vis-à-vis de la femme et où j'ai choisi ma représentation la concernant : d'en faire soit une princesse, soit une maman, soit une putain, choisir dans quel camp je plaçais la femme, est-ce que ce serait un symbole ou juste un morceau de chair ? Il semblerait que dans la musique que je fais, je la célèbre comme quelque chose de trop symbolique pour réussir quoi que ce soit avec elle.

Comment s'est passée ta collaboration avec Coco Rosie ?

Ce n’est pas la première ! Mais c'est vrai que les médias n'en parlent pas trop. Tout est stratégique dans le marketing et c'est beaucoup plus intéressant de dire que ce sont deux sœurs qui font de la musique seules et qu'elles y sont arrivées à deux. C'est en partie vrai, si ce n'est que je les ai rencontrées en 2004 et que trois semaines après, on enregistrait ensemble La Maison de mon Rêve, avec mon beat box sur la plupart des morceaux. J'ai collaboré avec elles sur tous leurs albums. J'avais déjà fait un morceau avec elles sur mon premier album, qui s'appelle "Beautiful smell". J'avais envie de faire un morceau sur cet album là parce que j'ai l'impression que c'est un des premiers qui pourrait toucher un large public, par son format, le simple fait qu'il soit en français et que les morceaux aient un code assez classique couplet/refrain comme des chansons. J'avais envie de faire des morceaux avec les gens qui comptent le plus pour moi et avec qui j'ai vécu.

Autant Hugh Coltman qui fait de l'harmonica, et qui va sortir un album chez ULM en octobre, que Coco Rosie, ce sont des gens qui ont compté pour moi. Coco Rosie sont les personnes dont je me sens le plus proche. On a un rapport presque de frère et sœurs. Dès qu'on s'est rencontré, on a senti qu'il y avait une connexion beaucoup plus forte qui a fait que notre amitié est restée, au-delà de tout ce qui s'est passé. Avec Peter Pan, on a chacun eu une histoire passée qui a fait qu'on a eu un grand mépris du monde adulte qui, pour moi, est à la fois sans pitié et hypocrite, et où tout est affaire de représentation. Avec elles, quand je suis sur scène, j'ai l'impression d'être moi-même. Elles m'ont pris pour qui j'étais, avec mes défauts, mes lacunes, mes fragilités et elles ont réussi à en faire des qualités. Et elles ont fait pareil avec elles-mêmes. Ca m'a beaucoup apporté. Par la force de leur caractère et par l'acceptation de qui elles sont, elles sont parvenues à faire quelque chose de personnel, de primordial et de vraiment sensible, quand d'autres artistes, peut-être plus talentueux ou plus connus, n'ont pas réussi. Elles ont touché le cœur de la cible de cet appel au rêve, de ce besoin de rêve et de toute cette désillusion du monde adulte et moderne.

Tu as travaillé avec Devendra Banhart ?

J'ai fait une tournée avec lui qui m'a permis de bien le connaître et de l'apprécier en tant que personne. On a collaboré sur des albums et compilations de Coco Rosie mais je n'ai jamais vraiment travaillé avec lui sur un album. Il était peut-être question que je bosse avec lui sur son dernier album mais je n'étais pas à Los Angeles. Il se trouve qu'on aime les mêmes filles, que ce soit Bianca (ndlr : de Coco Rosie) ou Natalie Portman, il se trouve qu'on a les mêmes goûts et ça peut parfois être un problème. Je me retrouve beaucoup chez lui. En fait, j'aimerais bien le filmer. Je trouve qu'il a une gueule et une personnalité qui s'y prêteraient bien. C'est quelqu'un que j'aime beaucoup surtout.

Justement tu parles de filmer. Tu as fait du théâtre, tu composes, tu interprètes, tu danses... Dans quelle discipline te sens-tu le mieux ?

Pour l'instant, je me sens "moi" sur scène, quand je suis face à un public. Quand j'avais 18 ans, j'ai joué dans une pièce avec Irina Brown, une adaptation de "Roméo et Juliette". Ca m'a libéré de beaucoup de choses. C'est bizarre, j'étais en possession d'un autre personnage et pourtant, c'est là que je me suis senti le plus moi-même et où j'ai eu la possibilité d'extérioriser qui j'étais : de pleurer sur scène, d'exprimer des doutes, des peurs qu'on cache dans la vie de tous les jours parce qu'un mec qui pleure ou qui doute dans le métier que je fais et dans la société dans laquelle je vis, ce n'est pas forcément considéré de manière positive. Le théâtre me permettait d'être moi-même, d'exprimer des sentiments que j'avais conservé trop longtemps en moi. Et ça a été vraiment libérateur.

Après, j'ai trouvé la scène musicale où je suis encore plus moi. C'est une sorte de tribune qui me permet de dire : je suis comme ça, c'est à prendre ou à laisser, il n’y a pas de formatage. Je peux faire un morceau de dix minutes sur scène dans lequel je raconte que je suis quelqu'un de très timide, de très fragile, comme je peux raconter que je ne suis pas quelqu’un de très pertinent. Et c'est vrai que la scène, c'est là où je me sens le plus libre. J'ai l'impression que tout est mis en scène et que la vérité est parfois plus grande dans la mise en scène que dans le semblant de réalité que nous offre la vie. Le studio est l'endroit où je me sens le moins moi-même, où je suis moins à l'aise. On doit recréer, reproduire et arriver à quelque chose donc on est parfois obligé de tricher, de fabriquer les émotions.

J'aimerais bien réaliser des films. Le cinéma est l'art qui englobe le plus de choses, l'écriture, la mise en scène, la photographie, la direction d'acteurs, le jeu d'acteur, la composition musicale. Je pense, en tant que grand fan de Léonard de Vinci, que c'est un peu l'œuvre ultime moderne de faire un film et de pouvoir maîriser tout ce que ça englobe. Tant que je n’aurai pas fait de film, je ne serai pas apaisé, je serai encore dans l'urgence d'aboutir à quelque chose. C'est ça mon grand rêve : réaliser un grand film avec une actrice qui serait à la fois comédienne et partenaire dans la vie et que j'aurais envie de sublimer toute ma vie.

Tu ne l'as pas encore trouvé, on dirait, cette fille ?

Il y a un moment où j'étais en proie à un certain doute. Une comédienne m'a perturbé pendant longtemps, elle s'appelle Florence Loiret, une comédienne pas très connue mais dont la filmographie commence à en imposer. Elle a travaillé avec Claire Denis, dans Trouble Every Day notamment et elle vient de terminer le prochain film de Zabou Breitman (ndlr : Je l’aimais). C’est une fille passionnante, assez sauvage, pas du tout dans la représentation justement. Elle ne représente pas un code de beauté à la L'Oréal, à la Virginie Ledoyen, c'est une fille qui n'est pas forcément incroyablement belle mais qui a un à-propos dans le jeu et une sensibilité à fleur de peau qui me perturbent. J'ai écrit des courts métrages pour elle et je me suis beaucoup inspiré de son énergie pour écrire le personnage du long que je suis en train de terminer. Je ne sais pas si on pourrait s'aimer mais en tout cas, elle m’inspire.

J'ai ce rêve en fait, peut-être à cause de Jarmusch et Benigni. Dans Down by Law, il est avec Tom Waits et John Lurie. Ils viennent de s'évader de prison et sont en cavale. Benigni entre dans une maison qui semble abandonnée pour voir s'il y a des gens, prendre de la nourriture et il n'en sort pas. Au bout de trois heures, ses compères finissent par entrer et il y a cette scène magnifique où Benigni danse sur un morceau de jazz avec une femme sublime. Ils dînent, les deux autres décident de partir et lui dit "je reste, je m'arrête là, j'ai rencontré la femme de ma vie, j'ai passé ma vie à vivre pour elle et je n'ai plus envie de courir". C'est un peu une scène symbolique qui, j'espère, un jour m'arrivera : réussir à passer de l'enfance à l'état adulte, arrêter de vouloir courir et m'arrêter avec quelqu’un. Benigni a rencontré cette femme sur ce tournage, on sent que c'est une scène improvisée et 20 ans plus tard, il réalise La Vie est Belle et on retrouve cette même actrice. On comprend alors qu'il a passé toute sa vie à faire des films avec cette femme. Je suis fan aussi de Cassavetes qui a tourné avec Gena Rowlands des tonnes et des tonnes de films et c'est vrai que c'est un peu mon idéal d'arriver à partager ça avec la femme que j'aimerai, un peu comme Gainsbourg.

Peux-tu nous dire quelques mots du long métrage que tu es en train de finir ?

C’est l'histoire d'une jeune femme qui est dans la vérité et qui ne triche pas. Elle rencontre un type qui est totalement dans le mensonge et dans la séduction. Dès le début, on se rend compte qu'ils sont diamétralement opposés et totalement divergents mais on comprend aussi qu'ils sont faits l'un pour l'autre. C'est l'histoire d'un dialogue entre deux personnages qui ne seraient pas du tout associables dans l'idée, quelqu’un qui est totalement vrai et quelqu’un qui a appris à être faux parce que la vie l'y a obligé. C'est une histoire assez triste qui finit très mal et qui parle beaucoup d'espoir et de la naissance de l'amour.

Comment tu te vois dans 10 ans ?

J’espère que je produirai des albums pour d'autres artistes et que je réaliserai mon deuxième film. En espérant qu'il ne soit pas trop mauvais. J’aurai mis tellement de choses personnelles dans le premier que j’espère avoir encore des choses à dire. Sinon, je me vois ailleurs, dans un autre monde parce que je n'aurais pas réussi à réaliser cette œuvre.

 

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En savoir plus :
Le site officiel de Spleen
Le Myspace de Spleen

Crédits photos : Laurent Hini (la série complète sur Taste of Indie)


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