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Interview  (Paris)  3 avril 2009

C’est au siège du label Dièse que je rencontre Joseph Léon pour son album Hard as Love. En pleine période promo, son emploi du temps est chargé et ses interventions minutées, à peine une heure pour caler l’interview, la séance audio et photo. Sortant d’une répétition et avant d’aller enregistrer une session audio à la radio, Joseph Léon nous parle de son parcours, de la vie, de l’amour et du folk.

Bonjour, tu viens de sortir un album Hard as Love très folk. Comment en es-tu arrivé à cette musique ?

En fait, je suis branché musique américaine depuis tout petit, beaucoup moins musique anglaise. J’aimais beaucoup le blues et le déclic a été d’entendre jouer vers quinze-seize ans "Hear my train a comin’" sur une douze cordes, instrument que je ne connaissais pas du tout. Puis j’ai été guitariste électrique pendant assez longtemps, 5-6 ans. J’habitais alors Paris et je n’arrivais pas à monter un groupe, mais il faut dire que je ne suis pas vraiment quelqu’un de très sociable. Je me suis alors remis à Dylan que j’écoutais quand j’étais gosse et j’ai flashé sur lui : il était tout seul, faisait des concerts… Alors, j’ai procédé à l’envers, en remontant l’arbre à partir de Dylan, j’ai découvert plein de branches...

Donc tes héros musicaux : Dylan, c’est clair...

Oui, mais ça peut également ne pas ressembler à ce que je fais. Lou Reed, par exemple, j’adore. J’ai vraiment une passion pour lui, comme pour Barbara.  J’étais adolescent, les Stones venaient de se reformer, c’était 92, et il y avait tout un truc autour de Lou Reed.

Moi, je n’étais pas vraiment à suivre ce qui se passait dans mon temps et même aujourd’hui d’ailleurs je ne me tiens pas vraiment au courant, je n’écoute pas la radio, je n’achète pas les Inrocks toutes les semaines. Depuis, je suis un peu resté sur la même mine et j’ai creusé. Là, il se trouve que j’ai du pot et que c’est la musique que les gens ont envie d’entendre en ce moment.

Rien qu’au titre de ton album Hard as Love, on se doute que ça ne va pas être très optimiste.

D’habitude, je ne lis jamais les magazines musicaux, mais là je m’y suis mis un peu et je vois des gens qui sont comme déconnectés de la réalité et qui arrivent à mettre un côté acidulé, un peu chewing-gum/bubblegum dans leur musique. Moi, je n’ai pas fait un album où il y avait des impératifs commerciaux derrière, ni même un directeur artistique ou un éditeur. J’ai fait un album d’amateur. J’ai chanté ce que j’avais envie de chanter et ça donne un truc où je m’en fous que ce soit optimiste. Ce qui m’importe, c’est que je me reconnaisse dedans. Et de toute façon, à l’époque, je n’avais pas franchement trop de raisons d’être optimiste. Même encore aujourd’hui j’ai du mal…

Quand on me dit que c’est triste, ça m’emmerde, tu vois, et en même temps c’est vrai, c’est triste. Mais je ne suis pas un mec super gai déjà à la base et puis l’amour c’est un peu tout ce qui nous reste. C’est con, c’est très romantique et fleur bleue, mais quand je vois l’état des mœurs actuels, ça me fait flipper. T’es amoureux quatre ans, cinq ans et tu te fais larguer et tu recommences… J’ai 35 balais et j’en vois pas le bout. J’ai besoin aussi d’un petit conte de fée, de me dire que quand je tombe amoureux, ça va durer toute la vie. Aujourd’hui, tu tombes amoureux et tu sais pertinemment que ça ne va pas durer toute la vie, même si tu te maries, même si tu as des gosses. Et j’ai une faille en moi qui est due à ça.

Le mal d’une génération ?

Un peu ouais, je crois en effet que c’est générationnel. C’est vrai qu’il y a cinquante ans, ce n’était peut-être pas mieux, mais c’était différent. A l’époque de cet album en tout cas, il ne me restait pas grand-chose à part cette capacité de tomber amoureux.

Du coup, un album autobiographique ?

Mais en même temps, il y a "The long drink", une chanson sur un alcolo qui finit par mourir à la fin… Qu’est-ce qui est autobiographique ? Qu’est-ce qui est fictionnel quand tu commences à raconter une histoire qui est extrapolée, qui est amplifiée et mise en musique ? Il y a un sentiment personnel à la base de la chanson, en ça oui, elle est autobiographique.

Ton album fait penser à un road movie sentimental.

Le côté road movie vient de l’enchainement des titres, il y a une sorte de continuité. Il y a des personnages qui ne sont pas nommés mais qui reviennent tout au long de l’album. Ce n’était pas voulu, je ne sais vraiment comment on peut imprimer ça dans une musique… Mais c’est vrai qu’il y a une idée de mouvement. Emotionnellement, tu pars d’un endroit pas franchement super top et en même temps, tu n’arrives pas non plus à un endroit génial, mais comme on dit, c’est le chemin qui compte.

Et l’anglais s’est imposé naturellement ?

Il y a toujours eu de la chanson anglaise chez moi, ce sont mes premiers souvenirs musicaux. C’est une langue que j’ai toujours entendue en musique, qui est un peu ma langue maternelle musicale.

Je t’ai vu sur scène dernièrement. Quel rapport as-tu avec le live ?

En ce moment, j’aime un peu moins le live, parce que je suis en pleine promo, que je suis uniquement guitare-voix, qu’il n’y a pas de tourneur derrière, que c’est vraiment des trucs économiques. Ma partie préférée est quand-même l’écriture et l’enregistrement. Après en live, c’est là où tu gagnes ta vie en tant que musicien, mais il y a énormément de contraintes. Même si ça marche et que tu es en tournée, tu ne peux plus écrire. Il y en a qui le font et ça me fascine, mais ce n’est pas mon truc.

Donc plutôt solitaire ?

Oui c’est un sale défaut que j’ai. Je le regrette, mais c’est ma nature.

Et comment s'est passé l’enregistrement ?

Ce disque a été enregistré avec des musiciens que j’ai auditionnés, je n’ai jamais eu de groupe. J’ai enregistré tout l’album en live, j’en suis hyper fier. On était réellement tous les cinq dans la même pièce à jouer en même temps. Il n’y a aucun edit sur l’album, les overdubs sont live aussi c'est-à-dire que lorsque le quatuor joue, il  joue sur le disque. Après, j’ai mixé à l’ancienne, édité en fadant des notes au mix. J’ai pu enlever une voix du quatuor que j’aimais moins, enlever une note par ci, trafique un peu mais uniquement au mix.

Pas à la Cubase alors ?

Non, pourquoi ça ne s’entend pas ?

Si, mais en même temps, c’est une démarche particulière.

Oui, et c’est assez paradoxal, car c’est une démarche que tu utilises quand en général tu as un groupe.

Il y a une différence entre tes concerts assez épurés où tu es seul et l’album assez fourni en arrangements.

En fait, ce que tu as entendu en concert, c’est surtout le deuxième album qui est fini d’écrire. Il est beaucoup plus guitare-voix et a été écrit justement pour pouvoir faire de la scène. Je ne me sens pas défendre toutes les chansons du premier disque en guitare-voix. Il y en a qui se défendent très bien ainsi et d’autres pas du tout. Du coup, je ne joue pratiquement pas mon premier album sur scène, je ne joue que le deuxième.

Donc le deuxième album est déjà prêt, toujours dans la même veine ?

Il est quand même assez folk, c’est sûr, mais j’aimerais bien être plus folk encore, plus engagé avec des textes plus sociaux, plus politisés. Le son est folk, mais il ne faut confondre folk et acoustique.

Plus protest-song ?

Ouais, j’aimerais tendre vers ça, mettre un peu plus d’énervement dans mes textes et même à la limite dans ma musique aussi, car paradoxalement je fais de la musique assez douce alors que, finalement, je ne le suis pas tant que ça dans la vie. J’aimerais peut-être être plus doux dans la vie et plus agressif dans la musique.

Est-ce que tu as un sentiment d’appartenance à cette scène musicale qui émerge en ce moment ?

Une scène musicalement cohérente non, mais une scène de gens, oui. J’ai rencontré la bande de Spleen et j’ai connu Lippie. On en était tous à peu près au même point, on avait tous plus ou moins un album… Ce n’est pas une "famille", mais c’est vrai que je suis content qu’ils existent parce qu'ils ont été reconnus mais qu’en même temps ils n’ont pas grandi dedans, un peu comme moi. J’ai un album et maintenant il est dans le commerce, mais je ne l’ai pas fait dans le commerce. Et pour eux, c’est un peu cette démarche aussi.

Un collectif alors ?

Ouais, si on veut, mais je ne crois pas que l’idée de "collectif" soit très français. Il n’y a pas beaucoup de groupes en France. Il y a Noir désir, et quelques autres. Tout au plus une dizaine qui cartonnent. Mais la France, c’est plutôt la culture du chanteur-compositeur-interprète. C’est Michel Sardou et tous ces mecs...

Michel Sardou ?!

Enfin entre-autres. Cela peut-être Brel ou Léo Ferré ou d’autres encore… mais ce sont toujours des solitaires. Ce n’est pas du tout l’esprit anglo-saxon où tout le monde a un groupe. Il y a plus de groupes maintenant en Angleterre qu’il n’y en aura jamais en France.

Comment expliques-tu ce buzz et cet engouement pour ta musique folk ?

Tu sais, je n'écoute pas trop ce qui se fait, je ne me tiens pas au courant, donc si il y a un buzz c’est cool. C’est que le label fait bien son boulot et que le disque plait, tant mieux. L’engouement folk par contre, je ne sais pas… Je ne sais pas vraiment comment on définit ce mot qui sert un peu d’attrape-tout en ce moment. Je me souviens qu’il y a dix ans quand je jouais du Dylan dans les bars, personne ne connaissait.

Si pour les gens le folk, c’est Cocoon ou Charlie Winston, alors on ne parle pas de la même chose. Aujourd’hui je me sens plus proche de Moriarty qui a un côté tradi-folklo que de Cocoon, et il n’y a pas de jugement de valeur là-dedans. Quand tu écoutes Moriarty, par exemple, tu ne te dis pas que ce sont des français qui vivent à Paris. Et encore une fois, je n’ai rien contre les français qui vivent à Paris et qui chantent en anglais, ça ne me dérange pas du tout, chacun fait ce qu’il veut. Mais quand tu écoutes mon disque, tu n’as pas l’impression qu’il a été enregistré ici. Si tu écoutes celui de Cocoon, tu ne te dis pas qu’il a été enregistré ailleurs qu’en France ou en Allemagne…

Le revival Folk, je ne vois pas vraiment ce qu’on veut dire par là en France. En tout cas, je crois que les gens en ont surtout marre des trucs super formatés et qu’ils ont envie d’un peu de légèreté, de trucs authentiques…

Une toute dernière question : qu’est ce qu’on peut te souhaiter pour la suite ?

Mon disque va sortir aux Etats-Unis, c’est ce que je pouvais rêver de mieux. Je vais faire mon premier concert à New-York chez Joe’s Pub. Pour un premier concert New-yorkais, j’ai du mal à y croire, c’est un endroit assez mythique là-bas pour le genre musique que je fais. Ce qu’on peut me souhaiter c’est de vendre plus de 450 copies de mon disque. La condition d’un musicien aujourd’hui en est réduite à ça, car produire un disque est à tes frais. C’est également d’avoir une carrière car aujourd’hui c’est très difficile. On est très vite jugé sur le premier disque, mais bon j’ai du pot, il a l’air de plaire un peu. Finalement, ce qu’on peut me souhaiter, c’est que je puisse en vivre aussi longtemps que possible. Même s’il y a des buzzs, tu peux un jour être buzz et le lendemain, être ailleurs.

Retrouvez Joseph Leon
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A lire aussi sur Froggy's Delight :

La chronique de l'album Hard as Love de Joseph Léon
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Joseph Leon en concert à L’Alhambra (11 mars 2009)

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Crédits photos : David Didier (Toute la série sur Taste of Indie)


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