Spectacle
de la Compagnie R.I.P.O.S.T.E., texte, D' de Kabal, mise en
scène et chorégraphie de D' de Kabal et Farid
Berki, avec Karim Ammour, D' de Kabal, DJ Fab, Olivier Lefrançois
et Johnny Martinage.
Le hip-hop, c’est comme le respect, la baguette ou la
France coloniale : c’était mieux avant, ma bonne
dame ! Blague mise à part et sans vouloir à tout
prix jouer les vieux cons, il nous semble que le rap d’aujourd’hui
peine à rendre compte de la flambée émotionnelle
qu’a représenté, dans les années
80, la naissance de la culture hip-hop.
Culture, le mot n’est pas trop fort : englobant un nombre
considérable de disciplines artistiques (danse, graphisme,
DJ, MC, human beat box), le genre ne se cantonnait pas au simple
rap tel qu’on le connaît aujourd’hui, mais
proposait aux jeunes gens concernés un style, une philosophie…
et surtout une manière de transcender leur quotidien
via un Art mettant ENFIN en valeur le potentiel de la rue.
C’est dans cette ambiance survoltée de naissance/découverte
d’un mouvement que nous replonge le spectacle "Les
enfants perdus", écrit par D’de Kabal, rappeur
nourri d’expériences théâtrales. A
travers le monologue d’un gamin des cités tombé
dedans quand il était petit, il montre comment cette
"street-creativity" lui a permis d’échapper
aux schémas sociétaux débilitants.
Plongé dans le passé et empli de respect pour
les glorieux aînés, l’auteur confronte une
culture assez jeune (le hip hop a explosé il y a quoi
? 20-25 ans) avec la notion de racines. L’idée
que l’expression via un Art, même né dans
la rue, implique un cheminement intérieur susceptible
de réconcilier l’individu avec sa propre identité,
au sein d’une histoire collective forte.
Dans le cas de D’de Kabal, l’immersion dans le
hip-hop a entraîné, paradoxalement, une redécouverte
de ses racines antillaises. Le héros de sa pièce,
quant à lui, commence à danser sur des cartons,
faire des drôles de bruits avec sa bouche… et finit,
bon an mal an, par acquérir une véritable conscience
sociale, aussi bien de ses origines que de sa place dans la
collectivité/communauté.
Sur le plan formel, le monologue interprété par
Karim Ammour est entrecoupé de séquences dansantes
(Olivier Lefrançois et Johnny Martinage au break dance
chorégraphié par Farid Berki) et musicales (DJ
Fab aux platines, qui sample certaines phrases du narrateur
pour les mettre en boucle et scratcher dessus). Bonne idée
qui permet d’illustrer les différentes disciplines
du genre, et relancer l’intérêt lorsque le
texte commence à devenir longuet.
C’est là que le bât blesse : ce monologue,
aussi sincère soit-il, ne nous apparaît pas assez
fort pour tenir la rampe sans le soutien de la musique ou de
la danse. Bâti sur une suite de brèves évocations/réflexions
plutôt que sur une histoire proprement dite, il privilégie
le message direct au détriment d’une ligne dramaturgique
forte (à partir de laquelle il faudrait décrypter
soi-même le message caché entre les lignes). C’est
un choix, mais il arrive que certaines assertions apparaissent
un peu pontifiantes, à la longue…
Néanmoins, ne faisons pas la fine bouche : il y a assez
d’urgence et de fraîcheur déployées
sur scène pour passer outre ce défaut. Si la durée
du spectacle (1h10) n’est pas forcément à
la mesure de ses grandes ambitions programmatiques (18 pages
de dossier de presse !), il contient tout de même quelques
moments assez forts… notamment le rap final, sur lequel
l’auteur rejoint son comédien, le DJ et les danseurs
pour dynamiter la très sage salle Boris Vian de la Grande
Halle de La Villette.
En fin de compte, le spectacle réussit globalement sa
mission et donne envie de redécouvrir le hip-hop "old
school", tous ces grands noms (Eric B & Rakim, Afrika
Bambaataa, DJ Jazzy Jeff) évoqués ici ou là
et qu’il serait enfin temps de réhabiliter pour
ce qu’ils furent… au-delà des querelles de
clochers et distinctions entre Art majeur ou mineur : d’immenses
créateurs ! |