Tragédie de Jean Anouilh, mise en scène de Ladislas Chollet, avec Elodie Navarre, Sylvianne Goudal, Gildas Bourdet, Benjamin Boyer, Gilian Petrovski et Grégory Vouland.

"Médée", second couteau du cinéma commercial ? Jason, acteur de série TV ? et pour couronner le tout, une nourrice sortie de "Bienvenue Chez les Ch’tis"… C’est peu dire qu’on y allait à reculons : la lecture (sur dossier de presse) du CV des comédiens nous avait bardé d’a priori un peu stupides, et l’on s’attendait à voir un spectacle tape-à-l’œil ou un peu cheap.

Au départ, certaines ficelles "hollywoodiennes" de la mise en scène nous ont donné raison : grosse musique sucre à chaque entrée de personnage, contemporanéité outrancière du décor et des costumes (notamment un manteau de fourrure résolument "pouf")… sans parler de ces grands gestes hystériques caractérisant simplistement la harpie tragique…

Mais il en va de cette mise en scène comme du crime de Médée : le beau texte de Jean Anouilh nous aide, sinon à l’excuser, du moins à en comprendre les motifs.

Rappelons d’abord quelques éléments du mythe : après avoir trahi son clan pour aider Jason (et les Argonautes) à s’accaparer la Toison d’Or, l’amoureuse Médée s’enfuit avec lui et, horreur ultime, tue son frère et en disperse les morceaux derrière elle, afin de faire perdre du temps aux poursuivants. Après une errance commune de quelques années, Jason la quitte et s’apprête à épouser la fille de Créon. A cette nouvelle, Médée se venge en tuant leurs deux enfants.

Au cœur de la version signée par Anouilh, il y a cette considération très moderne, jamais mise en avant par les dramaturges classiques (Euripide, Sénèque, Corneille) : l’installation de la routine dans l’amour que se portent les fuyards ; le désir sexuel émoussé et la façon dont ce manque finit par ériger Médée en repoussoir.

C’est une féminité exacerbée, à la limite de l’hystérie, qu’a choisi de représenter Ladislas Chollat. Pour ce faire, le personnage-titre est extrêmement érotisé : assez vulgaire au début (manteau de fourrure déjà mentionné, fréquents gestes en direction du ventre qui la démange) ; elle devient de plus en plus touchante à mesure que sa robe, outrageusement fendue, laisse deviner le beau gâchis de ses charmes abandonnés.

Ce rôle pas évident, Elodie Navarre parvient à l’habiter au-delà de sa plastique avantageuse : elle nous faire entendre l’intériorité sensible et blessée de cette femme enragée de désir insatisfait.

Le spectacle fait oublier son commencement laborieux à mesure qu’il se resserre sur les deux personnages. L’émotion grandit lorsque s’exprime le fossé entre eux, mesuré à l’aune de leur âge d’or : dans la plus belle scène, Jason (Benjamin Boyer) se souvient de la complicité guerrière et sensuelle qui les unissait alors. L’écoutant, Médée enfin apaisée ne dit plus rien, mais son visage bouleversé exprime les plus belles émotions qui soient.

Tout cela ne durera pas, et les deux anciens amants retourneront fatalement à leur destinée abjecte. Jason, cherchant dans le quotidien médiocre un remède au trop-plein d’émotions vécu ces années durant. Et Médée, rejoignant finalement les enfants (tués de sa main) en une apothéose de mise en scène casse-gueule : au Ciel, vêtus de blanc, tandis que sur Terre l’incendie finit de les consumer.

En conclusion, malgré certaines réticences de départ, on ressort globalement satisfait par ce spectacle. Le mythe et la pièce sont dépoussiérés un peu brutalement, certes, sans subtilité excessive… mais sans non plus de cette distanciation "artiste" qui tue souvent l’émotion dans les représentations trop modernistes. S’il n’y va pas avec le dos de la cuillère, le metteur en scène ne triche pas avec le cœur sensible de la pièce et sait, quand même, ménager de beaux instants fragiles au sein de tout ce barnum.