Comédie
dramatique de Alfred de Musset, mise en scène de Marcel
Maréchal et Michel Demiautte, avec Jacques Angeniol,
Hélène Arie, Anthony Cochin, Yannick Debain, Michel
Demiautte, Philippe Escande, Flore Grimaud, Marcel Maréchal
et Mathias Maréchal
Tout à notre soif de réévaluer l’œuvre
dramatique de Musset (cf chronique d’"Il faut qu’une
porte soit ouverte ou fermée", il y a 3 semaines),
nous sommes allés voir mardi dernier "Les caprices
de Marianne". Cette pièce, l’une des mieux
considérées de son auteur, est exemplaire en ce
sens qu’elle mêle habilement deux pôles a
priori antinomiques de son théâtre : le romantisme
exacerbé d’un "Lorenzaccio" (pensum)
et la légèreté des meilleures pièces
courtes.
Composée sur ce principe de dualité, "Les
caprices de Marianne" oscille donc entre drame et comédie,
sombre héros romantique et noceur invétéré,
féminité intransigeante ou gaminerie amoureuse.
Dans leur mise en scène, Marcel Maréchal et Michel
Demiautte se tiennent sur le fil et jouent parfaitement de ces
contraires : certains passages a priori farcesques débouchent
sans crier gare sur des moments de pure émotion…
sans que jamais la transition nous apparaisse contre-nature
!
On rappellera ici l’argument de la pièce : le
gentil et pur Coelio, malade d’amour pour la belle Marianne,
ne trouve pas en lui assez de courage pour l’aborder de
front, au nez et à la barbe de son juge de mari. Il charge
alors son ami Octave, épicurien patenté et lointain
cousin de la dame, de rencontrer celle-ci et d’entremettre
en sa faveur. Engoncée au début dans des principes
moraux hérités du couvent, Marianne contestera
ce principe de séduction par procuration, défendra
avec une belle ardeur le droit des femmes à ne point
céder à la cour incessante… mais finira
(c’est là son "caprice") par faire volte-face
et céder à la séduction d’un jeune
homme - pas celui qu’on imagine.
Dans sa correspondance avec George Sand, Alfred de Musset affirmait
que Coelio et Octave symbolisaient les deux facettes de sa propre
personnalité. On veut bien le croire… mais l’enjouement
qui domine cette représentation la fait clairement pencher
en faveur du cousin : celui-ci a la politesse de masquer sa
potentielle mélancolie derrière une sorte d’ivresse
lucide, qui s’avère infiniment plus charmante que
la lourdeur désespérée du pauvre amoureux
transi.
Yannick Debain endosse le rôle ingrat de Coelio et en
fait un beau gosse romantique propre sur lui, trop timoré
pour espérer vivre sa passion (et trop d’un bloc
pour nous émouvoir).
Flore Grimaud est une Marianne un peu trop âgée
pour le rôle (19 ans, à peine sortie de chez les
sœurs). Ses airs pincés, s’ils miment à
merveille les rigidités morales du début de pièce,
peinent à transcender leur maniérisme lorsque
le personnage se "décorsette" : certains éclats
de voix, qui se voulaient gouailleurs, nous ont parus un poil
maladroits.
Il faut aussi mentionner Anthony Cochin (Pipo), qui assure
d’étranges transitions chantées entre les
scènes. Ces intermèdes ne font pas partie du texte
original, mais ont été instaurés par les
metteurs en scène à partir de poèmes de
Musset (ou d’autres), mis en musique. Ils apportent un
contrepoint aux sentiments des personnages… et permettent
aux machinos de changer le décor.
Marcel Maréchal s’est (logiquement) confié
le rôle du barbon. Il lui donne au départ un tour
mielleux et ridicule, auquel il ne faut pas se fier : sous ses
airs bonhommes, le vil magistrat ne lésine pas sur les
moyens (criminels) pour arriver à ses fins. Entouré
d’hommes de main patibulaires (dont l’excellent
Philippe Escande en valet Tibia), il finit par ressembler à
quelque parrain maffieux…
Enfin, le rôle le plus gratifiant (Octave) est dévolu
à… Mathias Maréchal, fils du metteur en
scène ! Un peu agacé par ce relent de népotisme,
on l’attendait de pied ferme ; mais force est de constater
que le comédien joua, ce soir-là, une partition
sans fausse note, et emporta notre totale adhésion.
En dépit de quelques réserves, le spectacle est
donc bien troussé et devrait contenter un large public.
Les quelques subtilités de la pièce sont préservées,
et les morceaux de bravoure abondent : la scène IV du
deuxième acte ("Vous êtes une rose du Bengale,
sans épine et sans parfum… Qu’est-ce après
tout qu’une femme ? ", etc.) est un morceau de choix
pour concours d’art dramatique. Et la beuverie-séduction
à l’auberge (VIII, acte 2), avec sa célèbre
métaphore filée (le goût du vin figurant
l’amour des femmes) charrie assez de sous-entendus grivois
pour nous réjouir tout à fait ! |