Comédie
dramatique de Jean-Luc Lagarce, mise en scène de Julie
Deliquet, avec Gwendal Anglade, Julie André, Eric Charon,
Olivier Faliez, Agnès Ramy et Annabelle Simon.
On imaginait, un peu cyniquement, qu’un concours pour
jeunes metteurs en scène serait la porte ouverte à
moult partis pris théoriques abscons, à base de
distanciations invétérées, projections
alambiquées et notes d’intention longues comme
le bras…
Dieu merci, la jeune Julie Deliquet
a contourné cet écueil, et sa version des "Derniers
remords avant l’oubli" de Jean-Luc Lagarce s’appuyait,
avant tout, sur une remarquable direction d’acteurs. On
a tendance à l’oublier, mais l’art de rendre
naturel le ping-pong complexe d’un dialogue très
écrit, est peut-être plus ardu (et donc : admirable)
que toutes les scénographies du monde, aussi sophistiquées
soient-elles.
La pièce en elle-même repose sur une donnée
universelle : le drame des retrouvailles entre d’anciens
amis-amants, depuis longtemps séparés mais jamais
totalement perdus de vue… Le prétexte est la vente
d’une maison acquise en commun au doux temps de leur utopie
fraternelle ; deux des protagonistes (Hélène et
Paul), accompagnés de leurs conjoints respectifs, y retrouvent
un troisième (Pierre), artiste raté misanthrope,
qui vit toujours en ces lieux et ne paraît pas décidé
à en sortir…
"Derniers remords avant l’oubli" est un genre
de pièce immobile, où l’action (circonscrite
en un lieu unique) ne progresse pour ainsi dire jamais ; les
protagonistes en ressortent vidés, mais campés
sur les mêmes positions qu’au départ, sans
que leur rapport problématique s’en trouve amélioré,
bien au contraire.
Les personnages principaux n’évoluent pas mais
le spectateur, lui, est emmené à comprendre, par
bribes toujours plus révélatrices, l’essence
de leur malaise. Quant aux conjoints, malgré leur bonhomie
de façade, ils expriment la difficulté d’être
à jamais la "pièce rapportée"
d’une histoire qui leur échappe, mais continue
d’influer (pesamment) sur leur rapport à l’être
aimé.
Julie Deliquet l’a exprimé dans sa note d’intention
: elle voulait en premier lieu "travailler sur la parole
(…). Cette parole qui se prolonge au-delà de ce
qui est dit et pose le silence comme seule retenue avant la
vérité". On l’a dit, le dialogue est
donc mis au centre de la pièce, même si la communication
peine à réellement s’instaurer. Trop longtemps
retenus, les mots de la rancœur sortent enfin, mais n’ont
aucune vertu cathartique : on vide son sac mais ne parvient
pas à retrouver la paix pour autant.
Pour illustrer ce fossé entre les êtres, la pièce
est ponctuée de pauses sonores, au cours desquelles un
bruit menaçant (orage mécanique ?) prolonge le
tourment intime de ces humanités en lute. Au même
moment, une projection vidéo fait défiler un motif
imprimé typiquement 70’s, précisant l’époque
(passée) et l’utopie communautaire (ravagée)
de ces trois personnages
Dans le beau rôle de Pierre, Eric Charon se taille la
part du lion, tour à tour agressif puis touchant, amusant
et totalement imbitable. Paul (Gwendal Anglade) et Hélène
(Julie André) sont un peu plus d’un bloc, un poil
trop univoques.
Les "pièces rapportées", de leur côté,
finissent presque par devenir les personnages les plus touchants
de ce naufrage : Oliviez Faliez est très bon en représentant
commercial autodidacte, brave type a priori un peu beauf, mais
pas si con qu’il en a l’air ; en tout cas moins
hargneux que les (supposés) puits de science qui l’entourent.
Et Annabelle Simon campe une ado pénible (moue boudeuse,
poses dégingandées) avec beaucoup de naturel.
Notre coup de cœur va surtout à la belle Agnès
Ramy, qui réussit à transcender le rôle
ingrat de la nouvelle compagne de Paul : d’abord un peu
nunuche dans son ciré rouge, elle fissure assez vite
la façade bon enfant de son personnage, pour en révéler
toutes les failles et frustrations. Mariée à un
être falot obnubilé par son ex (Hélène)
et son ami/rival (Pierre), Anne s’avère finalement
le personnage le plus lucide de la pièce. Elle n’en
sort pas forcément indemne… mais grandie, oui,
sans nul doute.
Au final, si mettre en scène le très à
la mode Lagarce peut sembler moins périlleux que dénicher
un Musset méconnu ("La coupe et les lèvres")
ou s’attaquer à la montagne Kleist ("La cruche
cassée"), la jeune Julie Deliquet n’a pas
démérité, et pourrait figurer en bonne
place au palmarès du concours organisé par le
Théâtre 13.
On y a passé un moment enrichissant ; avec la sensation
d’avoir compris quelque chose, par ricochet, à
nos propres misères et renoncements… |