La
série de films "Martin Scorcese Presents The Blues"
et, en particulier The Soul Of A Man
de Wim Wenders donnent une bonne occasion
de redécouvrir quelques unes des superbes légendes
du blues.
A vrai dire, le principal intérêt du film est de
nous montrer de précieuses images d'archives de Skip
James, lors de son retour sur scène dans les années
60, ou de J.B. Lenoir, filmé par
un sympathique couple de hippies suédois (bien plus intéressantes
que le reste du film : de laborieuses mises en scène en playback
et costumes d'époque ou, pire encore, les versions des titres
de James et Lenoir jouées par des musiciens peu inspirés…
le plus triste étant un effrayant Lou
Reed quasi aphone…).
Né en 1902, Skip James était
doué pour la musique. Il aimait déclarer avoir appris
la guitare et le piano tout seul. Ses premiers enregistrements datent
de 1931 et ont conservé toute leur puissance. La magnifique
voix de falsetto de James, son jeu de guitare inimitable, basé
sur un open-tuning non-orthodoxe, continuen,t après tant
d'années, à fasciner.1931 c'est cinq ans avant le
magnifique Robert Johnston, qui avait
surement écouté James: son "Hellhound
on My Trail" s'inspire du "Devil
Got My Woman" de Skip James.
Après ca, Skip disparaît de la circulation. Pour
trente ans.
Au début des années 60, les galettes de cire de
Skip s'échangent avidement parmi les nouveaux amateurs de
blues. Ses enregistrements sont une référence. Les
musiciens du British Blues ne jurent que par lui. Exhumé
par des passionés, Skip James réapparait après
trente ans d'anonymat et fait un tabac au festival de Newport de
1964. Mais il est malade. On raconte que les royalties de la reprise
de son "I'm so Glad" par Cream
serviront à payer l'hôpital et son enterrement.
Autant
Skip James était M. Cool (rappellant en cela John
Lee Hooker), autant J.B. Lenoir
(né en 1929) était le rondouillard sympa et marrant.
Il s'habillait d'incroyables fracs en fausse peau de zèbre
et savait faire rire le public. Mais ce n'est pas tout, loin de
là.
Lenoir avait tout pour lui : une voix magnifique de clarté
et de chaleur, un jeu de guitare très précis et rythmique
qui servait aussi bien ses blues lents que ses boogies déchaînés
façon Lightning Hopkins. Et en
plus, les textes… Il fallait du courage pour écrirer
– et enregistrer ! – dés les années 50
des chansons politiques. Lenoir écrivait sur les émeutes
raciales de l'Alabama et leur répression, sur les guerres
du Viet-Nam et de Corée, sur Eisenhower.
J.B. Lenoir est un personnage attachant. Ses disques, qu'ils soient
électriques et enregistrés à Chicago avec son
ami le fameux Willie Dixon, ou acoustiques
comme "Alabama Blues" et "Down
in Mississippi" font de lui un maître au même
niveau que les plus grands : Muddy Waters
ou Jimmy Reed.
Là encore, les petits blancs des années 60 avaient
vite appris la leçon : ainsi, malgré leur différences
de look (l'un ressemble à un épicier, l'autre est
l'archétype de la rock-star sexy), on entend d'incroyables
réminiscences de Lenoir dans le chant de Robert
Plant (grand érudit du blues). Quant à John
Mayall, il déplorait la mort de J.B. en 1967 dans
une de ses chansons.
Skip James et J.B. Lenoir sont tous les deux d'une puissance phénoménale.
On a tendance à confondre les vétérans du blues
avec de vieux paysans primitifs qui gratouillent au coin des rues.
Tous deux étaient des professionnels. Leurs enregistrements
montrent une aisance rare, un jeu de guitare d'une parfaite fluidité,
une grande habitude du concert et du public. Enregistrés
"live in the studio", sans fioritures, ils sont au naturels,
tels qu'on pouvait les entendre à l'époque.
Et ils n'ont rien à envier à tous les bluesmen qui
depuis tout ce temps les pillent, les imitent ou leur rendent hommage.
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