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André Bucher   (Editions Denoël)  août 2009

Père de quatre romans précédemment publiés aux très qualitatives éditions Sabine Wespieser ("Le pays qui vient de loin", "Le cabaret des oiseaux", "Pays à vendre" et "Déneiger le ciel"), André Bucher, né en 1946 à Mulhouse, est un homme atypique. L’un de ces individus entiers et passionnés qui offre au champ de la littérature française contemporaine une voix différente, exigeante et ciselée d’émotion pure… Agriculteur biologique, il vit depuis plus de trente ans dans la vallée du Jabron, au cœur des cimes surplombant Sisteron, une terre étoilée de lumière et de silence dont l’attachement se reflète dans son écriture sensible, et sensitive.

Chantant l’amour de la nature et des grands espaces, Bucher entretient en effet avec les éléments naturels (montagnes, rivières, faune et flore…) un rapport poétique et fusionnel qui, loin de le réduire à un "écrivain du terroir" régionaliste et passéiste, le rapproche au contraire du souffle lyrique des plus illustres représentants du "Nature writing" américain tels que Jim Harrison ou Rick Bass, dont il est par ailleurs fervent lecteur. Pour chacun de ces auteurs, la beauté sauvage du monde ne se restreint plus à un arrière-fond purement ornemental : déifiée, elle est source d’admiration, de réflexion et d’inspiration profonde, personnage romanesque à part entière dont leurs œuvres se font hymne.

"La cascade aux miroirs", publié aux Editions Denoël à l’occasion de cette rentrée littéraire, ne fait pas exception. Élise et Sam, mère et fils principaux protagonistes de sa nouvelle intrigue, se battent, se débattent comme ils peuvent, sans vrai repère ni racines autres que celles leur apportent les paysages de leur vallée natale, âpres et doux, maternants à la fois. Sur quelle mélodie cet admirateur ardent de blues, jazz et rock’ n roll, qui dit toujours écrire accompagné de musique, a-t-il rédigé pareille symphonie, concerto grandiose où la nature et l’homme correspondent, se répondent, s’entremêlent en un dialogue fiévreux et langoureux, âcre et intense, aux frontières du mystique et de la démence ?

Contrairement aux romans précédents, nous ne sommes plus en hiver. C’est l’été. Mais ce n’est pas plus facile, la vie n’est pas plus douce pour autant, les histoires, pas moins cinglantes et fortes. La chaleur, écrasante, pèse de tout son poids de feu sur la rivière asséchée de la ferme. L’eau ne coule plus, Élise ne s’en console pas. Murée dans l’isolement de son désespoir, seuls les oiseaux paraissent la comprendre, les arbres familiers la reconnaître, lui accorder quelque valeur. L’eau ne coule plus, et le silence insupportable qui règne désormais au fond du lit de pierres résonne en elle, écho assourdissant de sa jeunesse sacrifiée, de son amour perdu, gâché par la lâcheté de l’homme qui l’a abandonnée. Impossible, malgré ses incantations régulières et les miroirs féeriques qu’elle a dressés autour de l’ancien flot, de faire renaître le flux magique, et reprendre la vie.

La folie est imminente, déployée à hauteur de souffrance. Entre pénombre et lumière, sensualité à fleur et solitude ravageuse. L’eau ne coule plus, c’est le feu qui éclate. Dévastateur. Fascinant, ensorcelant, aussi. Meurtrier avant tout. Qui lui ôte, croit-elle, le seul amour qui lui reste, son fils, vestige adoré à l’excès de son émotion reniée, piétinée. Croit-elle, car Sam, pompier volontaire, n’a pas disparu mais choisi de renaître au contraire, au contact des flammes. Profitant du décès d’un homme inconnu qu’il a tenté, sans succès, d’extirper de l’incendie flamboyant, il usurpe l’identité de ce dernier et s’enfuit, s’emparant de sa vie, son métier, ses passions, avant et pour essayer de se recomposer en propre. S’échappant de l’amour démesuré de sa mère-araignée et des paysages trop connus qui l’étouffent, pour apprendre qui il est vraiment, qui il voudrait être au moins. Se rapprocher d’un père dont il ignore jusqu’au nom, jusqu’au visage. Rompre l’isolement fondamental qui a clôturé sa vie à outrance. S’ouvrir.

Être détruit ou recréé, façonné à nouveau par le feu. Dans cette lutte en face-à-face avec soi-même, dans cette quête primordiale et lancinante des origines et de l’essence, l’homme entretient une relation particulière avec la nature qui l’environne, bienveillante et hostile à la fois. De ce décor majestueux ils semblent autant les fils que les victimes potentielles, la subissant au prix de lourdes souffrances, sacrifices mortifères... Si la vie consiste en un mouvement perpétuel de la matière où le monde doit sa naissance au feu comme il en périra, alors le panthéisme qui anime la thaumaturgie de Bucher se teinte d’accents héraclitéens. Les quatre éléments ou principes premiers sont bien là, alternance successive et cyclique de terre en eau, d’eau en air, et d’air en feu. L’instabilité règne en maîtresse, tout est devenir.

D’allégories ésotériques en interrogations existentielles, entrelaçant les temps, ouvrant d’autres mondes possibles, le livre tisse un récit hybride et poétique infiniment, à la croisée du merveilleux et du réel. Enchâssant descriptions naturalistes dignes des plus purs traités d’ornithologie (auxquelles le lecteur n’est pas encore forcément habitué en France, et qui rapproche encore une fois par leur rigueur méticuleuse Bucher des écrits amérindiens ci-dessus cités) et considérations philosophiques et animistes, le rythme des phrases, la cadence de l’écriture, effectivement, sont musicaux, calqués sur le faux-calme d’un monde éternel en perpétuelle mutation et la violence contradictoire des sentiments, des pulsions qui agitent les personnages. "La cascade aux miroirs" chante un air d’opéra tragique, ample et délicat, qui ne cesse de vibrer.

C’est l’été. La chaleur règne, l’eau ne coule plus. Desséchés, les cœurs sont en hiver. Mais sous la glace épaisse de la solitude éperdue, couve le feu dévorant…

 

Myriam Aze         
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