"Il
était une fois un pays."
Emir Kusturica in Underground
Comme le titre français l’indique, ce livre est un
recueil de nouvelles. Comme il ne l’indique pas, le bourbier
désigne la Russie d’aujourd’hui.
Bourbier (n m) : Dépression du sol
remplie d'une boue épaisse...
Certes il pleut beaucoup en Russie. C’est vrai également
que les dégâts écologiques en Russie ont eu
pour effet de réduire la superficie originelle de la steppe
sur tout le pays. Mais de là à qualifier la Russie
de bourbier...
Nous ne sommes heureusement pas – sauf pour certains –
en 1941 où la Russie est devenue un bourbier pour les allemands.
C’était pour autre raison que géologique.
Bourbier (n m) : ... (Fig.) Situation difficile.
Le sens figuré est ainsi (relativement) plus adapté
mais bien trop large, trop peu descriptif pour s’appliquer
ici. Si ce mot s’utilise à propos de la Russie alors
pas de doute il peut être employé aussi pour décrire
la situation politico-sociale de notre cher pays, la France. Désolé
mais la connotation du titre français est péjorative
à tort.
Notons qu’elle est absente du titre original pourtant compréhensible
par tous (donc par nous, à moins que...) sauf peut être
par un académicien : "Taïga
Blues".
Folklore
"Taïga Blues" est un
titre parfait, on se demande bien pourquoi l’éditeur
ou autre a voulu en changer : il résume à lui tout
seul l’esprit du recueil
Ikonnikov est à la littérature
contemporaine russe – il a moins de trente ans – ce
que le yougoslave Kusturica(1)
(1954) ou – dans une moindre mesure – le finlandais
Kaurismaki(2)
(1957) sont au cinéma européen. C’est bien simple
: on ne voit pas ce qu’il y a d’équivalent en
France (voire en Europe occidentale) où le mélange
du cynisme, de (quasi) loufoquerie et d’interprétation
de l’Histoire(3) est presque
immédiatement qualifié de révisionnisme en
vertu du sacro-saint principe du "politiquement correct"
ou, ce qui revient au même mais pas dans le même champ,
en application du principe de précaution(4)
(?).
Ikonnikov décrit le folklore russe moderne, post-communiste
et peut être pré-capitaliste. Dans un paysage fait
de rues délabrées, de campagnes ternies, d’immeubles
décrépits et d’usines pétrochimiques,
on croise un homme politique en campagne qui a tout le mal du monde
à trouver une pissotière dans le village qu’il
visite ou des miliciens qui ont perdu l’un des leurs six mois
plus tôt et qui font comme s’il était vivant
(il l’est d’ailleurs).
Les voisins d’un immeuble se retrouvent quotidiennement sur
le toit d’un immeuble pour admirer le paysage, fumer une clope
et, surtout, philosopher. "En fait, la
prétendue âme russe se réduit à quatre
composantes : la croix russe, la langue, la vodka et le bonheur
dans la souffrance" énoncera l’intellectuel
de la bande. Oui Oui, je vois ce qu’il veut dire... Et quand
le président, en visite dans la ville, rencontre des "administrés"
triés sur le volet et qu’on lui en montre un qui pille
le bien public, il pose la question naturelle : "Pourquoi
vous ne l’avez pas puni ?". Le ministre des finances
lui répond : "il paie des impôts,
il participe au budget" . Ce qui clôt l’incident.
Bref, on ne s’ennuie pas avec les nouvelles d’Ikonnikov
qui virent parfois au conte. Rares sont les moments où on
ne se poile pas en fait. Cela fait un peu oublier la situation tragique
de la Russie au sortir de son hibernation communiste complètement
passée à la trappe chez nous, malheureusement.
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