Texte
de Diderot, mise en scène de Jean-Pierre Rumeau, avec
Nicolas Vaude et Nicolas Marié, accompagnés au
clavecin par Olivier Beaumont.
Les manuels scolaires de notre adolescence nous ont longtemps
induits en erreur : en réduisant Diderot au seul rôle
de maître d’œuvre de l’Encyclopédie,
ils en ont fait une figure historique et philosophique majeure
du siècle des Lumières… reléguant
au second plan le brillant écrivain qu’il avait
aussi (et surtout) été.
Cette image tronquée tient au fait que les œuvres
littéraires les plus importantes de Diderot ont été
découvertes et commentées après sa
mort : si "Jacques Le Fataliste" est paru en
feuilleton de son vivant, il ne fut repris en volume et n’accéda
au statut de chef d’œuvre que bien plus tard, de
manière posthume.
Et que dire du "Neveu De Rameau", ce génial
dialogue-combat entre un sage philosophe et un jeune illuminé
? Conservé dans ses tiroirs par l’auteur, il transita
par l’Allemagne où il ne fut découvert qu’au
XIXe siècle grâce à une traduction de Goethe…
laquelle servit de base à une re-traduction française,
occasionnant un retour en grâce dans son pays d’origine,
bien des années après sa disparition.
La publication mouvementée de ce texte tient évidemment
à son contenu, trop politiquement incorrect pour envisager
d’être publié en son temps. Si Voltaire,
provocateur officiel, fut plus d’une fois embastillé
pour ses écrits (qui nous semblent parfois bien anodins,
aujourd’hui)… on n’ose imaginer ce qu’il
serait advenu de Diderot si ce texte-là était
paru de son vivant, tant il tire à boulets rouges (d’autant
plus puissants qu’ils sont magnifiquement énoncés)
sur l’hypocrisie constitutive des rapports de famille,
de classe, de pouvoir, etc.
Concrètement, l’ouvrage se présente comme
un dialogue philosophique entre un narrateur s’exprimant
à la première personne, philosophe de son état,
et un jeune homme excentrique, neveu velléitaire du célèbre
compositeur Jean-Philippe Rameau, dont la réussite (rageante)
met d’autant mieux en lumière l’échec
de sa propre existence.
Pour autant, ce neveu n’est pas complètement un
raté, et le penseur bonhomme prend parfois plaisir à
écouter ses enfantillages, surpris d’y trouver
tout de même, au milieu d’un nombre incalculable
d’horreurs, quelques traits d’esprit témoignant
d’une vraie sensibilité (derrière l’épaisse
couche de vilenie autoproclamée).
Ils évoquent ensemble la meilleure manière de
faire sa place dans cette société, et à
quel degré de "pantomime" (au sens courbettes
et hypocrisies) il faut parfois s’abaisser pour cela.
Au cours du dialogue, la répartition des qualités
évoluera quelque peu, et l’on s’apercevra
que le bon philosophe n’est pas exempt d’une certaine
rouerie… tandis que le coquin s’avère, à
maintes reprises, bien plus sage qu’on aurait pu croire.
On l’a dit, le texte est brillantissime et chaque phrase
ou presque recèle un mot de génie susceptible
de nous mettre l’esprit en branle. Diderot s’autorise
tout, et même un détour par la saine grossièreté
pour évoquer certains arrangements avec le pouvoir :
on goûte en particulier la réflexion sur les différents
sens (propre et figuré) de l’expression "baiser
le cul" (le plus propre n’étant pas celui
qu’on croit) ; ou une comparaison osée pour décrire
Rameau, siégeant entre un financier et un curé
"comme un vit majestueux entre deux couilles" !
On aime aussi la manière dont cette discussion "entre
hommes" effleure l’autre sexe : les notations sur
le physique de ces dames sont tantôt grivoises (l’auteur
des "Bijoux Indiscrets" en connaît un rayon
sur le sujet) tantôt poétiques ; la misogynie (féroce)
y est empreinte d’un tel esprit, que même les spectatrices
présentes ce soir-là n’y trouvèrent
rien à redire, et ne purent s’empêcher d’en
rire.
Enfin, toute la réflexion sur la société
et les diverses manières de se faire une place au soleil
paraît encore d’une folle actualité…
et l’on se rend compte (avec consternation) que rien n’a
vraiment changé, malgré la Révolution et
ce qui a suivi. C’est cette pertinence satirique-là
qui fait toute la modernité polémique du texte
- écrit par ailleurs dans une langue si joliment stylisée
que jamais les imparfaits du subjonctif n’y semblent poussiéreux…
Sur la scène du Ranelagh, les comédiens Nicolas
Vaude et Nicolas Marié ont adapté eux-mêmes
le texte et se partagent la partition avec délice, accompagnés
du claveciniste Olivier Baumont pour quelques interludes évoquant
la musique de ce temps (en premier lieu le grand JP Rameau,
bien entendu).
Nicolas Marié est un philosophe patelin, toujours à
mi-chemin entre bonhomie et suffisance, sympathie rigolarde
et gentil mépris à l’égard de son
duettiste. Nicolas Vaude met toute son âme (et des hectolitres
de sueur !) à faire du neveu un énergumène
très agité ; sa composition est risquée,
sur le fil entre cabotinage éhonté et facétie
inspirée… la seconde l’emportant in extremis,
en bout de course.
Ce beau spectacle nous fait sentir toute la richesse des problématiques
de Diderot, et pourra réconcilier les spectateurs réticents
(notamment scolaires) avec l’écriture du XVIIIe
siècle, qui est tout sauf dépassée. La
mise en scène de Jean-Pierre Rumeau est toute entière
tendue vers cette restitution accessible et gourmande : elle
ne cherche pas midi à quatorze heures et fait de l’interaction
entre les comédiens sa principale vertu. La seule audace
(très relative) se situe dans les interludes au clavecin,
parfois assez longs, nous plongeant dans une étrange
torpeur contemplative.
De fait, le spectacle ne jure pas avec les lambris de ce vieux
théâtre du 16ème arrondissement : c’est
de la belle ouvrage classiquement faite, sans parti pris ouvertement
personnel ou audacieux. Les tenants d’un art dramatique
plus novateur en seront pour leurs frais et pourraient qualifier
de "réactionnaire" cette esthétique
axée sur le seul plaisir du jeu…
On leur objectera que le dialogue de Diderot est encore suffisamment
fort et actuel pour ne pas réclamer de redondance stylistique
outrée : si elle ne brille pas par une originalité
excessive, cette représentation-là, fidèle
à l’esprit de l’écrivain, met assez
bien en valeur l’éternelle audace de ce texte pour
pouvoir se passer d’effets de manche conceptuels ou post-modernes. |