Récital
de Jean-Claude Dreyfus accompagné par Thomas Février
au piano et Julien Amédro au violoncelle.
A peine déchaussés les escarpins du "Mardi
à Monoprix", la pièce qu’il interprète
au Théâtre Ouvert, Jean-Claude Dreyfus a repris
pour un soir sa défroque de star du music-hall, au Festival
Le 13 fait chanter les comédiens. Rejouant son précédent
tour de chant "En toute sobriété" (déjà
chroniqué ici), il a encore réussi à nous
charmer, malgré quelques ratés à l’allumage
- sans doute consécutifs aux six mois écoulés
depuis l’interruption dudit spectacle.
Connu du grand public pour de mauvaises raisons (ses apparitions
chez Jeunet ou dans les pubs Marie), l’acteur Dreyfus
n’a trouvé au cinéma qu’un seul rôle
à sa (dé)mesure : celui du Duc d’Orléans
dans l’excellent film d’Eric Rohmer, "L’Anglaise
et Le Duc", aux côtés de la troublante Lucy
Russell. Sous couvert de raffinement aristocrate, il pouvait
enfin y laisser sourdre sa précieuse délicatesse,
porté par le dialogue ciselé de l’auteur
des Contes Moraux.
De fait, c’est sans doute sur scène qu’il
s’épanouit aujourd’hui le mieux, dans des
rôles hauts en couleurs jouant de sa nature équivoque
: ogre sensible, roi queer, princesse évaporée
à la carrure d’ex fort des Halles… D’une
discipline à l’autre (théâtre, chant),
et dans ses deux spectacles récents en particulier, on
retrouve ce goût pour les personnages à la dérive,
oiseaux de nuit à l’identité sexuelle incertaine.
"Le mâle détruies"
donne le ton dès l’ouverture : érotisant
le corps de l’acteur sur l’air de "tout est
bon dans le Dreyfus", il morcelle et métaphorise
(sexuellement) les pièces à déguster, de
la poitrine rebondie aux jambonneaux dodus, en passant par la
tête, forcément dure à cuire, d’un
caractère de cochon…
"Comment savoir", mélodie tire-larmes sur
lit de détresse rose bonbon, dit tout le drame (ou l’excitation
?) de l’indétermination sexuelle. Dreyfus mime
l’homme féminisé ou la femme androgyne sans
que l’on puisse dire où se situe la transition,
avec un naturel (mélodramatique) déconcertant.
"Les marins" exalte la dimension homo-érotique
des uniformes à pompons et s’ouvre sur une assertion
qui devrait faire plaisir au ministre de la Défense :
"les marins, c’est très tango" ! Dans
le même genre canaille, mais plus mortifère, "Les
bordels" expriment un curieux vœu testamentaire :
enterrer le cœur du mourrant dans une maison close, bercer
son repos aux rythmes des parties de jambes en l’air…
La déchéance est aussi évoquée
à travers "Le vieux" : un homme au bout du
rouleau inverse la projection enfantine habituelle en un lancinant
"quand je serai petit", évoquant une hypothétique
(et pas gagnée) renaissance après la mort…
qui lui permettrait de (re)goûter aux plaisirs simples
des commencements (une famille aimante, une maison) ; rêve
impossible d’un malheureux languissant désormais
à l’hospice.
Entre ces atermoiements de torch song carabinée, le
spectacle ménage des instants de répit, sait redevenir
gai quand il le faut : "Supplice chinois" invite les
spectateurs à enfiler le masque-programme du récital.
La salle est alors remplie d’une multitude de petits JC
Dreyfus en papier… et le cabotin mégalo d’immortaliser
sur polaroïd cet étrange phénomène
- un théâtre entier à son image.
Autre participation du public : dans "Le choix des fleurs",
il invite une jeune spectatrice à un dîner-séduction
sur scène ; légèreté bienvenue contrebalançant
le désespoir d’un texte où la fleur en question
est celle, désolée, qu’ira déposer
le narrateur sur la tombe de sa douce…
S’il n’évite pas toujours les couacs et
garde un pense-bête à portée de main (des
"trous dans la tête", dit-il), Jean-Claude Dreyfus
a suffisamment de prestance pour habiter la scène de
façon convaincante, s’épanouir dans ce nouveau
rôle de chanteur. Le charisme comble certains défauts
techniques… et l’on prend plaisir à suivre
sa voix, puisant dans les rauques certaines inflexions graillonnantes,
appropriées à cet univers de marins, travelos
et filles de joie.
A la fin du spectacle, le jeune pianiste et arrangeur Thomas
Février (qui signe quelques titres de ce tour de chant),
prend la parole pour évoquer sa collaboration avec l’acteur
: entamée 13 ans plus tôt (il n’avait alors
que 20 ans) dans ce même Théâtre 13, elle
lui mit le pied à l’étrier, le projetant
avec bonheur dans le monde du music-hall. Il remercie Dreyfus
d’avoir été, en quelque sorte, son "père
de spectacle" ; et le Théâtre 13 d’avoir
accueilli ses premiers pas. |