A
peine achevées les représentations de "Aux
deux colombes" de Sacha Guitry, dont il a assuré
la mise en scène et le rôle principal, Jean-Laurent
Cochet remontait sur les planches sous la direction d'Arnaud
Denis avec "Les femmes savantes",
toujours à l'affiche, dans le rôle de Philaminte.
Ajoutez à cela la rentrée des cours de septembre
à Paris et en Vendée et les Master Classes et
voici l'année 2009 qui s'achève déjà
sur les chapeaux roues avec un emploi du temps qui ne connait
pas de vacance.
Juste ce qu'il faut cependant pour nous recevoir et embrasser
l'activité des mois passés ainsi que reprendre
nos entretiens qui ont pour fil rouge les cours public toujours
riches en enseignements et anecdotes mais également en
histoire du théâtre.
Comment s'est déroulé l'été 2009
de Jean-Laurent Cochet ?
Jean-Laurent Cochet : L'été a commencé
avec la reprise du Spectacle "Aux deux colombes" en
tournée. Et puis au Château de Terre-Neuve, en
Vendée, à Fontenay le Comte, j'ai fait ma "Sur-carte
blanche" qui comportait notamment un festival de chansons,
des histoires et des poèmes. Et, c'est au cours de ce
Festival qu'a eu lieu une représentation de "La
jument de roi" monté par Jean-Laurent Silvi qui
a été triomphale pour Marina Cristalle qui y joue
le rôle de Anne de Clèves. Et puis, ont commencé
les répétitions de la pièce "Les femmes
savantes" montée par Arnaud Denis.
Belle aventure que celle de ces femmes savantes…
Jean-Laurent Cochet : Oui, une très
belle aventure qui est partie pour ce qui me concerne sur l'idée
de Arnaud Denis de me faire jouer le rôle de Philaminte,
indépendamment du fait que le rôle avait été
créé par un homme, et même écrit
littéralement pour un homme. Ah oui je viens d'apprendre
une chose très amusante. C'est que dans la pièce
à un moment Molière fait dire à Chrysale,
le mari, au sujet du caractère tyrannique de sa femme,
qu'elle est un vrai dragon. Or, le rôle a été
crée par le comédien Hubert qui avait été
dragon et nous sommes donc à peu près sûr
qu'il s'agit d'une allusion que fait Molière très
personnellement. Donc très bonne idée d'Arnaud.
Je n'avais pas hésité mais je
m'étais demandé quel pouvait être l'impact
de ce choix et puis, dès les premières répétitions,
tout s'est bien passé. L'équipe est formidable,
Arnaud Denis a fait en tant que metteur en scène un excellent
travail. C'est une jolie troupe avec une bonne humeur, un bon
climat et puis, ce qui favorise toujours les choses, c'est le
triomphe qu'a connu ce spectacle, et ce, d'entrée de
jeu, au Théâtre 14. Et à un tel point que,
trois semaines après, nous le reprenions au Théâtre
de Paris où nous jouons actuellement et ce jusqu'au 17
janvier 2010. Ensuite, nous partirons jouer dans de grandes
villes une série de dates étalées sur trois
mois avant de reprendre, en principe, toujours au Théâtre
de Paris de mai à juillet.
Beau parcours pour une pièce, un classique de surcroît,
quand on connaît les difficultés que connaissent
certains spectacles.
Jean-Laurent Cochet : C'est une très
très très belle réussite. Et le fait que
ce soit plein et composé de tous les publics, depuis
les très jeunes aux spectateurs plus âgés,
qui ont envie de voir les classiques montés de cette
façon très personnelle, très fraîche
et très neuve, mais très fidèle. C'est
ce qui réunit tout le monde.
Ce spectacle connaît non seulement un
succès public mais également un très bon
accueil critique de la part des professionnels et des critiques.
Jean-Laurent Cochet : Je ne devrai pas le dire - puisque j'ai
l'air ingrat en disant cela - les réactions de la presse
sont toujours un peu sujettes à caution mais ça
n'a d'intérêt - et c'est le cas - que quand c'est
unanime. Car ce n'est pas l'humeur d'un monsieur un soir qui
est content ou d'une dame pas contente qui dit des bêtises.
Mais vous voyez il peut se passer des choses déroutantes.
Hier encore il y a un article d'Armelle Héliot dans le
Quotidien du médecin, un très beau papier, intelligent
comme toujours, et il faudrait citer tout le monde etc…écrit-elle
et elle ne cite pas Jean-Pierre Leroux qui joue un des trois
rôles principaux. Alors on se dit, je me mets à
sa place à lui, que c'est un peu curieux d'autant qu'il
est merveilleux dans ce rôle. Ce qui est important, c'est
ce soit un succès pour l'ensemble du spectacle. Les gens
sont ravis tous les soirs et, ce qui est également important
est la qualité d'écoute et les réactions
sur cette écriture qui est simple mais qui paraît
à beaucoup plus qu'obsolète. C'est un vrai plaisir
et une belle aventure.
Avec la rentrée, est venu le temps des cours à
Paris et en Vendée et la reprise de Master Classes à
la Pépinière Théâtre. Ce qui fait
un programme chargé….
Jean-Laurent Cochet : …un programme très chargé.
Mais tout ça est très bien organisé et
mis au point par Pierre Delavène. Pour tous les déplacements,
je suis entouré de ma fine équipe et tout roule.
Ca devient un plaisir de plus que passer 48 heures en Vendée.
En définitive j'adore le train et nous sommes bien reçus
; nous allons à l'hôtel Mercure où le personnel
est un rêve. Je donne mes trois heures de cours et puis
je reviens avec mes amis. C'est presque des vacances bi-mensuelles.
L'année 2010 approchant avez-vous d'autres projets sur
scène ?
Jean-Laurent Cochet : Le projet que j'ai de monter un Guitry
avec Jean-Pierre Castaldi qui devait se faire en février
2010 est, compte tenu de nos emplois du temps respectifs chargés,
reporté à la rentrée de septembre 2010.
Pas de scoop alors ?
Jean-Laurent Cochet : Non. Le principal ce sont "Les femmes
savantes" qui constituent un des trois spectacles qui marchent
le mieux à Paris cette saison. J'en suis content pour
cette jeune compagnie qui est à peine aidée et
qui s'en sort seule. Alors naturellement, tous les comédiens
font des sacrifices extraordinaires mais on est content d'être
sur un plateau. Mieux vaut être sur un plateau dans un
beau spectacle pour peu d'argent que de ne pas en avoir du tout.
Ce succès de ce spectacle monté par un de vos
anciens élèves a-t-il un impact au niveau de la
fréquentation de votre cours ?
Jean-Laurent Cochet : Peut-être mais
nous avions déjà beaucoup d'élèves
et nous ne pouvons guère en prendre plus. Même
en faisant passer des auditions tous les mois pour être
sélectif, parce que si nous continuions de faire comme
auparavant en acceptant toutes les candidatures nous serions
vite débordés et nous ne pourrions satisfaire
à la demande.
Pierre Delavène fait un gros travail
pour trouver les lieux où sont dispensés les cours.
Ainsi il faudra en trouver d'autres en janvier car ceux que
nous occupons traditionnellement, qui sont le théâtre
La Pépinière et le Théâtre Tristan
Bernard, vont avoir des répétitions de pièces.
C'est merveilleux d'avoir des cours sur un plateau de théâtre
donc il faut trouver d'autres lieux qui sont toujours très
accueillants et de faire que les élèves soient
à l'aise, surtout ceux du soir qui ne me voient pas et
qui travaillent avec mes merveilleux assistants et qui me passent
des scènes le samedi matin. Le travail que font sur eux
ceux qui m'entourent est exceptionnel.
Et vous indiquez souvent dans vos Master Classes
que le niveau des élèves est supérieur
à celui qui vous avez connu il y a quelques années
Jean-Laurent
Cochet : Tout à fait et cela tient à plusieurs
choses D'une part, à ce que je suis très bien
entouré et comme les élèves ne passent
jamais devant moi sans être passé une fois ou deux
devant un assistant, ils sont très bien préparés
par des gens qui appliquent absolument ma méthode, si
on peut dire, et qui sont eux-mêmes de très bons
comédiens. Cela me permet dès que je travaille
avec des élèves d'être plus exigeant, d'aller
plus loin et d'appliquer des choses qui, quand il les comprennent,
leur fait faire des progrès beaucoup plus rapidement
et plus profondément.
Et puis je crois, il ne faut pas être
systématiquement trop optimiste - on a suffisamment de
raisons de ne pas l'être - mais je crois, et je le sens
aussi un peu en Vendée, qu'il y a une progression, comment
pourrait-on dire, des progrès dont une amélioration
dans les toutes dernières générations.
Je souhaite que ce ne soit pas seulement deux années
où il y a de bons crus puis ensuite des années
de grêlons, de pluie et d'aridité. Je ne pense
pas parce qu'ils communiquent bien tous ensemble et il y a entre
eux des échanges extraordinaires et qu'il y a des personnalités
merveilleuses.
Tous ont le sens du travail et, la plupart,
ne sont pas seulement passionnés pour eux mais aussi
pour le métier qu'ils veulent faire, parce qu'ils ont
des physiques, des beaux timbres, et la plupart ont vraiment
beaucoup de talent. Les garçons toujours davantage mais
je dois dire que les filles sont en train de bien s'améliorer,
de jolies filles qui ne sont pas que jolies, qui sont assidues
aussi et qui commencent à déployer de jolies qualités.
A suivre régulièrement vos Master Classes nous
avons effectivement l'impression, depuis une année au
mois, qu'il y a beaucoup, parmi ceux qui montent sur scène,
d'élèves qui ont des personnalités aussi
bien avec des physiques parfois très atypiques et que
du tempérament qui les distinguent des comédiens
stéréotypés. Et qui sont d'une certaine
manière des personnages.
Jean-Laurent Cochet : Oui, tout à fait
: des personnages, des personnalités, des tempéraments,
des emplois: il y a une très jolie palette et on retrouve
un peu chez eux ce qu'il y avait chez les Français, il
y a quelques décennies et qui a continué à
fleurir en Amérique où ils n'utilisent que des
gens à personnalité et à emploi plus singulier
tout en ayant eux aussi des merveilles d'hommes et de femmes.
Il y a une belle évolution avec un apport de sang neuf
très passionnant. Ce matin, j'étais en train de
finir de préparer pour la classe du 14 décembre
2009, la présentation des élèves, en même
temps qu'au public, à quelques professionnels, des agents,
des castings qui viennent chez nous deux fois par an.
Je finissais la distribution des scènes
de passage et je me disais que cela faisait une belle brochette
de bons comédiens qui ont de belles qualités parce
quand il n'y a qu'un emploi un peu insolite, cela peut vite
tourner court. On en a vu des gens qui ne sont qu'étranges
et qui passent avec les modes. Ce qui ne pas le cas ici et comme
ils font leurs dents sur les classiques, sur les grands textes,
on se rend compte que quand on aborde des textes plus contemporains,
plus modernes, pas toujours plus faciles, mais quand même
plus accessibles, ils sont tout à fait remarquables.
Beaucoup ont des velléités d'écriture,
de jouer leur propre texte. Cela ne peut-il pas constituer un
frein ?
Jean-Laurent Cochet : Non, je pense que cela devrait ajouter
à leur chance et à leurs possibilités.
C'est bien de le signaler car ils ont effectivement de plus
en plus le goût de l'écriture et cela part du travail
sur les fables, et sur la façon de les aborder, en faisant
son texte à soi pour en arriver à la situation
qui est celle de la fable. Ca les habitue à développer
leur imagination et leur vocabulaire. C'est comme ça
qu'a démarré Jacques Mougenot en écrivant
des fables, en partant de celles de La Fontaine, en les corrigeant
et les réinventant à leur mode. En ce moment,
ils savent bien faire cela et ce n'est pas de petits textes
entre copains de la fin d'un déjeuner pour un comité
d'entreprise. Oh pas du tout ! C'est d'une beaucoup plus jolie
qualité que ça. Il y en a aussi qui écrivent
des textes et des poèmes, sans aller tous jusqu'au génie
de Jean-Baptiste Ponsot, mais certains ont vraiment des dons,
des qualités de grâce et d'écriture. Ce
qui est également important.
Certains ont-il sinon le goût du moins le désir
d'une écriture dramaturgique en écrivant des scènes
dialogués ?
Jean-Laurent Cochet : Moins. Depuis Jacques Mougenot…Non.
Mais cela est plus difficile et se fait avec le temps. Car cela
va au-delà d'une qualité d'écriture, d'une
qualité de sentiment, il y a le phénomène
de la construction dramatique. Il ne suffit pas de mettre deux
personnes en scène qui se racontent quelque chose, ce
que n'importe qui peut faire et pas forcément bien et
on est submergé. Non pas encore. Il n'y a rien de plus
difficile que d'écrire pour le théâtre
Et pourtant on manque cruellement d'auteurs dramatiques.
Jean-Laurent Cochet : Oui et je profite de
notre entretien pour conseiller à tous ceux qui ne l'ont
pas encore vu un spectacle écrit par un vrai auteur,
le meilleur en ce moment. Il s'agit de Sébastien Thiéry
qui a présenté l'année dernière
"Cochons d'inde" qui était déjà
une très jolie réussite. Mais alors cette année
avec "Qui est Monsieur Schmitt ?"c'est une très
belle soirée de théâtre où on s'amuse
énormément mais pas bêtement et de manière
très originale. Il a des idées, des sujets, de
belles situations et, en plus, c'est admirablement joué
par Richard Berry et Raphaëline Goupilleau. C'est une très
belle soirée !
Il y a aussi en ce moment à Paris de
bons comédiens sur scène mais qui certaines fois
défendent de leur mieux en nous faisant croire qu'ils
y croient - peut-être que certains y croient – des
choses qui sont plus des délayages de mots et d'aperçus
un peu vague sur les hommes les femmes, le couple et le reste
que des pièces. C'est toujours agréable de voir
de bons comédiens mais ils tournent un peu dans le vide.
Alors que la pièce de Sébastien Thiéry
est un moment parfait.
Pour cette soirée du 14 décembre 2009, y-a-t-il
un fil directeur ou des choix particulier et une norme pour
les élèves en termes de durée de cours
?
Jean-Laurent Cochet : Il n'y a pas de fil directeur et les
élèves ont entre 6 mois et 5 ans de cours, de
temps d'études. Il s'agit d'un panachage pour permettre
à ceux qui sont les plus récents d'être
tout de suite vus par des professionnels qui, si ils font bien
leur métier, se diront qu'ils ne sont peut-être
pas distribuables dans 8 jours selon le rôle auquel ils
pensent mais qu'ils existent avec un physique, un emploi et
des qualités qui continueront à s'épanouir.
Mais je ne présente pas que des futures stars. Ca on
ne sait jamais.
Ce sera la troisième du genre. Cela commence-t-il à
rentrer dans les moeurs et avez-vous des retours satisfaisants
et encourageants ?
Jean-Laurent Cochet : Bien sûr et nous avons même
eu de très jolies surprises avec des gens comme Marina
Cristalle qui n'auraient peut-être pas été
connus si vite autrement, quand on a un emploi difficile et
pas tellement le tempérament à aller se vendre.
Elle s'est retrouvée à tourner un très
joli rôle dans un film d'époque à Versailles.
Les retombées sont donc positives.
Donc des soirées qui vont se pérenniser.
Jean-Laurent Cochet : Oui nous avons commencé
avec la collaboration de mon agent, le merveilleux Laurent Grégoire,
qui nous a aidés à contacter les agents et castings
les plus sérieux et les plus importants et cela fonctionne
bien. De plus, ils nous appellent maintenant, sans attendre
qu'il y ait une audition pour y assister, en cas de besoin.
Cela s'est toujours un peu fait dans la profession mais moi
je n'entretenais pas cette relation-là. J'avais toujours
un peu peur des demandes ciblées, d'envoyer un élève
pas forcément prêt qui commence une carrière
grâce à son physique, une carrière qui trois
ans après n'existe plus. Donc ça répond
bien.
Il y a une chose, qui est passionnante, et
que l'on peut également signaler, car c'est la première
fois que nous l'avons fait d'une manière qui va rester
assez ponctuelle, c'est d'inviter,, une fois par moi,s des personnalités
à passer trois heures avec nous pour que les élèves
puissent rencontrer des gens qui leur parlent de leur métier.
Pas seulement des comédiens. Nous avons eu Richard Berry
qui est venu, j'allais dire faire un spectacle, parler de son
métier ce qui a été très enthousiasmant
Laurent Grégoire est également venu, et c'est
très important pour les élèves que leur
parler du rôle des agents et des imprésarios, et
il a été archi brillant lui aussi sur ce sujet.
Je pense que je vais faire venir Jean-Luc Moreau, pas seulement
en tant que comédien et metteur en scène, mais
pour parler de toutes les techniques qu'il affectionne comme
le masque et la commedia dell'arte. Et puis un directeur de
théâtre pour qu'ils entendent de la part de professionnels
de qualité parler de ce métier dans lequel ils
sont censés s'aventurer.
Revenons aux Master Classes qui constituent le fil directeur
de ces entretiens. Vous abordez souvent dans ces cours public
d'interprétation dramatique les bases de l'enseignement
du théâtre et lors de l'avant-dernière Master
Classe sont apparus des sigles énigmatiques, trois exactement,
dont vous avez indiqué sommairement la signification
et qui me semblent justifier quelques commentaires de votre
part. René Simon est l'auteur de deux d'entre eux. Le
premier est SAM qui veut dire "Santé-Audace-Mémoire"
et le deuxième DTR soit "Don-Travail-Relations".
Jean-Laurent Cochet : Sam est le nom que René
Simon avait donné à son chien. Il avait fait un
tableau qui était dans son cours dans son hôtel
particulier qui comportait en haut SAM - et malheureusement
je ne me souviens pas des autres intermédiaires, mais
ce ne serait pas difficile à trouver il suffirait que
je téléphone à son ancienne assistante
- et on finissait par DTR c'est-à-dire Don-Travail-Relations.
Alors "Santé-Audace-Mémoire"
c'était pour rappeler à tous ceux qui l'ignoreraient
que si on n'a pas ou si on n'entretient pas une santé
permanente la santé du corps et, partant, celle de l'esprit,
ce n'est pas la peine d'ambitionner un métier artistique.
C'est un métier trop exigeant, trop difficile c'est une
trop haute aspiration.
"Audace"
parce que si on attend chez soi pelotonné contre le téléphone
qu'on appelle pour savoir qui vous êtes, il ne se passera
rien. C'est un métier où on se vend, c'est un
métier d'échange où il faut rencontrer
des gens pour jouer la comédie. Aussi si on a le trac,
eh bien on ne fait pas ce métier là. Si on a peur
il ne faut pas aborder un métier de ce style là
et tout ce qu'il exige. Donc l'audace est indispensable. Avec
naturellement, pour chaque chose qu'on mentionne en ce moment,
ne pas tomber dans l'excès. Audace ne veut pas dire culot,
insolence et aborder les gens dans la rue.
"Mémoire" bien sûr un
petit peu pour la mémorisation des textes. Si quelqu'un
n'a vraiment jamais entretenu sa mémoire au point de
ne pas se souvenir d'une minute sur l'autre où il a posé
son taille-crayon, ce n'est pas la peine qu'il envisage de faire
ce métier. Mais c'est surtout la mémoire sensorielle,
qui est la mémoire universelle en quelque sorte, donc
c'est la culture : essayer d'acquérir à travers
tout ce qui nous a précédé ce dont on se
nourrit et ne pas ignorer sous prétexte qu'on n'y était
pas .
Je me souviens que lors de la projection d'un
film de Guitry avec un palmarès fabuleux de 60 des plus
grands acteurs du moment, un jeune homme continuait à
discuter pendant le défilé du générique.
Je lui en ai fais la remarque et il m'a répondu : "Ah
oui mais je ne les connais pas". Je trouve cela fabuleux
! Si on n'apprend pas quelque chose pourquoi le connaîtrait-on
? Qu'est-ce qu'on attend qui ne viendrait pas de nous pour dire
oui maintenant je le sais ? Cette réponse m'avait frappé.
Il faut être en perpétuel état de mémoire
et cela peut aller très loin. On peut en parler comme
Georges Haldas : c'est vraiment mémoire et résurrection
puisque ce métier, on s'en rend compte tous les jours,
enfin pas tous les jours parce qu'il n'est pas fait comme il
le faudrait mais quand il est fait dans le sens où il
faut aller, c'est absolument résurrectionnel.
Don-Travail-Relations c'est une manière
de condenser le métier. "Don" c'est d'avoir,
non pas comme ça des dons pour faire le mariole à
la fin d'un repas, parce que c'est ce qui peut disparaître
le plus vite, mais avoir toutes les notions qui peuvent nous
préparer à affronter un métier artistique.
Alors le grand terme qui les englobe tous le "Travail".
Car même les gens qui auraient du génie lors de
la naissance, s'ils ne travaillent pas, on ne saura jamais qu'ils
ont du génie.
Et puis les relations. Ca c'est très
important de savoir que, effectivement, on crée des échanges
avec les gens. Il faut se faire connaître pour créer
des liens et entretenir des rapports avec les autres puisque
ce sera aussi notre métier quand on sera sur le plateau
d'entretenir ces liens-là avec le public.
Pour ce qui vous concerne avez-vous noué des relations
qui ont été primordiales dans votre carrière
?
Jean-Laurent Cochet : Au départ, je
n'avais aucune relation. Même quand j'ai fait toutes mes
études, sauf les élèves qui étaient
devenus des amis et que j'ai retrouvés ensuite dans le
métier mais ils en étaient au même point
que moi. Je n'avais jamais eu aucune relation ni aucun appui
particulier. Je me les suis faites, et cela entraîne quelquefois
d'avaler pas mal de couleuvres, mais on se dit qu'il faut absolument
les faire. Si on n'est pas bien reçu un jour peut-être
est-ce parce que nous nous étions mal présentés
ou la personne n'avait pas vraiment le temps et on peut le comprendre
aussi. Donc il faut de l'acharnement, de la patience et un redoublement
de volonté. Ce n'est pas facile mais on y arrive et puis
le tri finit par se faire entre les relations qui deviennent
amicales et qui professionnellement sont durables.
Ensuite on est intransigeant dans la mesure
où on a, par l'exigence dans le travail, compris tout
ce qu'il fallait faire et braver pour en arriver à exercer
son métier, on n'a plus envie d'être indulgent
ou patient quelquefois avec des gens qui s'y prennent mal ou
qui estiment que tout leur est dû. Le fait d'être
intransigeant avec des journalistes dont ce n'est pas le métier,
avec des metteurs en scène qui vous demandent des choses
qu'eux-mêmes ne sauraient pas exécuter, avec tous
les gens qui ont la malhonnêteté de faire un métier
qui n'est pas le leur, une fois qu'on peut leur dire "merde"
et bien on ne s'en prive pas. Il faut également savoir
ne pas se laisser envahir suivant la manière qu'ils ont
de vouloir se procurer votre relation.
A part vos maîtres qui vous ont tout appris y a-t-il
des personnes qui vous ont vraiment aidé dans ce métier
et auxquelles vous êtes reconnaissant ?
Jean-Laurent Cochet : Oh oui, il y en a beaucoup
et ce ne serait pas de l'ingratitude, ni un défaut de
mémoire, mais je ne pourrai pas toutes les citer. Mettons
que ce soit une chance, même si je n'aime pas ce mot-là,
que toutes les rencontres que j'ai faites étaient celles
qu'il fallait faire et que j'ai su les cultiver. Et en échange
ils m'ont souvent effectivement renvoyé l'ascenseur,
comme on dit, ou soutenu. Mais, vous savez, parfois, on peut
être soutenu affectueusement, affectivement dans certaines
circonstances pas seulement parce que "Vas voir ce metteur
en scène il peut t'engager" "Ah merci de m'envoyer
le voir". C'est aussi toutes les circonstances du métier
qui peuvent vous soutenir dans la vie. Rares sont les êtres
que j'ai rencontrés, du moment que cela n'a pas été
tellement fugace que je ne m'en souvienne même pas, chez
qui je n'ai pas eu à puiser.
Mais de la part de ceux qui m'ont vraiment
soutenu dans le métier bien sûr à part mes
maîtres eux-mêmes, il y a eu Jacques Charon qui
a été merveilleux avec moi, Maurice Escande qui
a été mon maître et puis tellement d'autres
qui ont, à tous les moments où j'arrivais dans
leur vie et qui arrivaient sur mon parcours, décuplé
ma passion mes exigences, mes connaissances. Que ce soit Jean
Sarment, Mary Marquet, on peut ainsi en citer beaucoup qui sont
des appuis, des soutiens, peut être plus que des personnes
qui vous disent "Tiens je monte ça, je vais t'engager"
puisque ça c'est le jeu du métier. Il y en a eu
beaucoup. Un nombre incalculable à qui je rends grâce
tous les jours, tous les matins, dans mes prières. Je
n'ai pas le temps de les citer tous, car ma journée y
passerait toute entière, mais je fais un petit etc symbolique
pour qu'ils soient tous concernés.
Puisque vous l'avez cité parlons un peu de Jacques Charon
qui resurgit spontanément à la surface de votre
mémoire
Jean-Laurent
Cochet : Je me rends compte que c'est le premier. Oh il y a
souvent d'autres avant qui ont fait des choses : quand j'étais
au cours de Monsieur et Madame Lemarchand, ils ont été
les premiers à me faire gagner un peu d'argent en me
faisant faire de la synchronisation. Ils ont été
non seulement mes premiers professeurs mais mes premiers employeurs
si j'ose dire. Ensuite, il y a eu Julien Berteau qui m'a fait
participer lui aussi - j'avais 14 ans - et il m'a fait jouer
un très beau rôle dans une lecture publique d'une
pièce étonnante de Jean Loisy qui s'appelait "Le
roi de l'ombre" dans lequel je faisais le dauphin qui est
un rôle très important.
C'était la première fois que
je mettais les pieds sur un plateau et j'y étais entouré
par toute la Comédie Française c'est-à-dire
Julien Berteau, Jean Martinelli, Jean Davy, Lise Delamare, Yvonne
Gaudeau. Dès le début Maurice Escande m'a aidé,
m'a mis sur des aventures, des tournées. Il y a eu René
Simon qui m'a fait rencontrer Guillaume Hanoteau et René
Dupuy et "Le quai Conti" a été ma vraie
première création à Paris, mon premier
très joli rôle. "Monsieur Cochet joue le policier
gracieusement" avait écrit Robert Kemp à
la fin de son article. Ah!!!! J'étais pas peu fier, surtout
d'avoir le dernier mot d'ailleurs !
Mais c'est vrai que Jacques Charon ça
a été immédiatement. Tout en conservant
beaucoup de respect vis-à-vis de lui – c'était
quelqu'un que sauf deux exceptions personne ne tutoyait même
Robert Hirsch - et en même temps beaucoup de joie dans
les contacts. Et puis lui vis-à-vis de moi nourrissait
beaucoup d'espoir et ce fut le premier, dès que j'étais
au Conservatoire, à me faire jouer dans des festivals
de théâtre avec lui, à me confier de nombreux
petits rôles dans des aventures itinérantes. Il
est celui qui, le jour même de ma réception au
Conservatoire, m'a dit "Passe immédiatement au service
des costumes de la Comédie Française, tu vas jouer
dans quinze jours dans "Les fâcheux" le rôle
de Larivière".
Et immédiatement j'ai eu, grâce
à lui, alors que je n'étais même pas stagiaire,
le pied sur la scène de la Comédie française.
Ce qui a entraîné beaucoup de choses par la suite.
C'est lui qui, une fois que j'ai démissionné de
la Comédie Française, m'y a fait revenir par la
grande porte en exigeant que ce soit moi qui le mette en scène
dans "Le malade imaginaire". Il y a toujours eu Jacques
à la clé de tout cela et ce furent des relations
continues, et, à ce moment, nos deux vies se sont faufilées
en permanence. Je m'en étais rendu compte bien avant
et je n'ai pas la larme facile, quoi que si à cause de
ma maman, c'est de l'atavisme, mais il y a des situations où
je peux être bouleversé et pas forcément
pleurer. Mais quand j'ai vu tout ce qu'on perdait, et moi, et
le théâtre, et la Comédie Française,
quand il est mort si prématurément, je suis sorti
de l'église secoué par une espèce de spasme
et tout le monde a du se dire "Mais qu'est ce que c'est
que ce numéro ? Qu'est-ce qu'il veut nous faire croire
?".
Je n'avais rien à faire croire. Je sentais
le monde qui s'écroulait un peu sous nous et Dieu sait,
comme pour beaucoup d'individus, tout le monde a ses manques,
ses travers, ses limites, on pouvait dire des choses sur Jacques.
Nous avions des petits frottements quelquefois parce qu'il avait
un caractère très aigu, moi aussi, mais ça
a toujours été pour le meilleur. Il a toujours
été présent pour moi. Non seulement il
m'a toujours soutenu mais il a toujours souhaité que
je le soutienne aussi. Ca a été on ne peut pas
vraiment dire amitié avec quelqu'un qui en imposait tellement.
On était intimes mais il y avait un seuil à ne
jamais dépasser. Et puis il y avait la différence
d'âge; Mais une très grande estime tendre.
Et j'étais à peine entré
aux Français il m'a mis le pied à l'étrier
pour tout ce qui était plus tard mise en scène
alors que je n'y pensais pas du tout. Pendant toutes les années
où j'étais aux Français, pour tout ce qu'il
a monté, aux Français et à l'extérieur,
il m'avait demandé d'être son assistant. Et c'est
ainsi que j'ai commencé à diriger au Théâtre
Michel, à l'Opéra Comique, aux Bouffes Parisiens.
Il me disait, en me laissant entre les mains la distribution
de gens très importants "Demain je n'ai pas le temps
je répète ailleurs dirige-les!" Et je me
retrouvais avec ces gens-là, jeune pensionnaire de la
Comédie française, à avoir barre sur eux.
Il m'a fait une confiance absolue et c'est lui qui a exigé
absolument que je fasse la mise en scène du Malade ce
qui était une grande preuve de confiance.
Et qu'avez-vous appris dans son jeu sa façon de travailler
que vous transmettiez aujourd'hui à vos élèves
?
Jean-Laurent Cochet : Son absolu professionnalisme,
la rigueur, l'exigence, mais comme Jean Meyer qui a tellement
fait aussi, mon Dieu, presque sur le même plan comme tous
ces gens. On ne fait pas de carrière si on n'a pas ça.
Ca allait de la ponctualité, de la totale disponibilité,
d'être toujours à l'écoute, d'être
libre en permanence quand on vous le demandait. Une discipline
passionnée. Il avait cela pour lui, pour le jeu. Il n'a
jamais pu se guérir d'une espèce de peur quand
il allait jouer et il ne pouvait s'empêcher de dégorger.
Car c'était un être pas inquiet mais très
anxieux de toujours faire les choses bien et la peur de ne pas
avoir le temps de faire, et c'est ce qui lui a manqué,
en définitive, et de ne dormir que trois heures par nuit,
et de remplacer tout ça par des repas anarchiques et
la boisson. Et il est mort bien plus tôt qu'il ne l'aurait
dû après une carrière étonnante.
Oui, la discipline, c'est ce qui me frappe.
D'ailleurs très souvent, et mes amis le savent, Pierre
Delavène me dit tout le temps devant certaines réactions
d'un élève "Qu'est-ce que dirait Meyer ?
Qu'est ce que dirait Charon ?" sur une phrase qu'on répond,
sur une chose qu'on ne comprend pas, sur le laisser aller qu'il
y a, par la faute de l'éducation laxiste. Ahhh ! "Bonjour
!" Mais "bonjour qui ?". A chaque mot, on sentait
qu'on était merveilleusement observé, épié,
jugé même, et c'était très important;
Ca nous rappelait qu'il fallait être en permanence en
état face au public. Dieu pose bien son regard sur nous
à chaque moment. Il faut toujours être prêt
d'abord, et être au plus haut de soi en chaque circonstance.
Ca c'était Charon. Il n'acceptait pas la moindre défaillance.
Il en devenait maniaque et comme je comprends cela !
Je suis content de lui rendre cet hommage.
Quelque fois on peut sinon émettre des réserves
du moins dire "C'est vrai il est incomparable dans les
vaudevilles, dans certains rôles" et puis, de temps
en temps, il y a avait un tout petit peu de système dans
toute cette admiration là mais ils connaissaient tellement
leur métier que c'était parfois une façon
de faire, qu'une mise en cause, mais ils avaient tellement de
responsabilités. Charon et Meyer ont quasiment dirigé
la maison tout le temps de leur présence à la
Comédie Française.
Aux sigles de René Simon, vous avez ajouté le
votre : VPV "Voir-Penser-Vouloir" qui se situe dans
un registre un peu plus métaphysique
Jean-Laurent Cochet : Oui, un petit peu car
il faut prendre ces mots dans tous leurs sens.
"Voir" : il faut être en permanence
comme on est dans l'écoute. Mais on est à une
époque où l'écoute se perd, la vision des
choses devient de plus en plus importante. Donc voir comme il
y a "voir" dans "savoir".
"Voir" les choses aussi bien dans
la vie que, revenons au métier, en fait c'est l'image
donc l'imagination il faut voir les choses, visualiser les personnages
que l'on a à interpréter, il faut les voir dans
leur quotidien, dans leur siècle, dans leurs vêtements,
dans leurs déplacements. Il faut pouvoir prendre leur
place pour montrer ce qu'on a vu ; on invente très souvent
mais on a besoin absolument de ce soutien visuel, de cette mémoire
visuelle qui est parallèle à la mémoire
sensorielle.
Et puis "Penser" parce que une fois
qu'on a vu, comme quand on a vu un beau spectacle par exemple,
on peut dire cela aussi quand on a eu la révélation
de quelque chose, il a fallu savoir le voir. Et il y a également
la notion de discernement qui dans ce "voir". Voir
au delà, voir à travers, voir malgré, en
dépit de. Alors, on en arrive, un peu comme il y a le
travail entre don et relation, à la chose la plus forte,
la pensée. C'est-à-dire l'être tout entier
corps-esprit-âme, ce qui est notre trinité à
nous. La pensée n'est pas l'analyse, l'intellect qui
sont d'autres qualités qui peuvent devenir des défauts
d'ailleurs. La pensée, c'est le centre même de
l'individu, c'est la respiration. Aussi bien qu'on dit au cours
"Respire, tu ne respires pas" ce qui veut dire "pense
car tu ne penses pas". Comme on pense, avant de parler
on respire. La respiration traduit la pensée et si, d'autre
part, on est maître de son instrument respiratoire, cela
fait circuler les idées et les images. Donc la pensée
c'est ce que les grands ont toujours mis en exergue, que ce
soit Guitry à la fin de "Debureau"ou la fin
de "Palmes" de Paul Valéry "Pareil à
celui qui pense et dont l'âme se dépense à
s'accroître de ses dons". Comme cela on est au centre
de ce mouvement binaire entre nous et le personnage, nous et
le public.
Et puis "Vouloir" parce que, si on
fait tout cela, et qu'à la moindre circonstance, on dit
"Ah je suis un peu fatigué, un petit peu stressé",
"Je me demande si", non ! Vouloir ! Et je préfère
ce mot, qui existe je crois en tant que substantif, que volonté.
Si on ne veut pas suffisamment avant de faire les choses, pendant
pour que le travail soit actif et pas seulement soumis, et puis
après continuer à vouloir plus et à vouloir
mieux, et être là aussi en perpétuel état
d'exigence, rien ne peut advenir. La volonté. C'est Cocteau
qui l'avait dit dans "Orphée" je crois "Sans
la volonté nous sommes des infirmes". Et pour les
moindres circonstances, je m'entends très souvent demander
"Comment vous avez fait cela ?" Je réponds
"Je l'ai voulu". "Et pour faire tel rôle
?". "Je veux que ce soit ça". La volonté
est toute puissante. Je crois effectivement profondément
qu'on peut ce qu'on veut. |