Textes
de Jean Cocteau et Jehan-Rictus, mise en scène de Daniel
Mesguich, avec Catherine Berriane et Florent Ferrier.
Ca commence comme ça : l’actrice est déjà
en scène quand on arrive dans la salle. Immobile sur
son siège, elle nous regarde chercher nos places, nous
déshabiller et asseoir avec, dans les yeux, un mélange
d’inquiétude (que vont-ils penser de moi ?) et
de consternation (sont-ils vraiment aussi cons qu’ils
en ont l’air?). Cela dure un petit moment… et l’on
finit par ne plus bien savoir où se mettre, face à
ce regard insistant.
La comédienne s’avance ensuite sur le bord de
scène… et entonne une chanson réaliste,
enfilant tous les lieux communs du genre : histoire d’amour
lamentable d’une fille trop bonne pour un marlou qui ne
la mérite pas. On est d’abord un peu gêné
par cette lumière crue sur ce visage et ce corps pas
forcément gracieux. Le chant a capella est d’autant
plus risqué qu’il arrive de but en blanc - sans
que le personnage nous ait encore été présenté.
Et puis, au bout d’un petit instant de malaise : la ferveur
avec laquelle elle interprète sa goualante finit par
nous gagner (in extremis) à sa cause…
La pièce peut alors commencer, dans le prolongement
du couplet/refrain-type déjà évoqué
: une pauvre fille amourachée d’un gigolo qui lui
mène la vie dure, et s’entête à ne
pas répondre à ses lamentations-admonestations.
Habile mise en abîme, la pleureuse s’avère
être une chanteuse de caf’conc’, ce qui rend
d’autant plus cruelle la question existentielle : est-ce
la chanson triste qui lui dicte sa vie, ou sa vie pathétique
qui inspire la chanson ?
On commence par rire à ce dialogue de sourds : le bel
indifférent du titre est un beau gosse un peu trop bien
sapé, sortant de chez une poule nourricière ("une
vieille, en plus !", s’exclame la malheureuse qui
l’attendait en se rongeant les sangs). Sa décontraction
excessive et son mutisme forcené créent un effet
comique impayable, face à l’hystérie de
la délaissée. Et puis, le pathétique reprend
le dessus : malgré ses menaces (le quitter, se pendre,
etc.), la pauvre fille se jette à ses pieds et s’écrase
dès que le beau mâle fait mine de se tirer…
C’est peu dire que le propos de la pièce est daté
: créée par Edith Piaf en 1940, elle colle parfaitement
aux archétypes d’amoureuses éperdues interprétés
dans ses premières chansons. Un univers de bohème
parigote où les p’tites femmes ont de la gouaille,
de la répartie… et une aptitude incommensurable
au malheur. Pas question de féminisme ici : les hommes
ont beau être des salauds (surtout les bellâtres
un peu mac’ dont elles raffolent), elles les auront toujours
dans la peau !
Si la mèche est courte (une scène de ménage
à sens unique, étirée sur presque une heure),
les trois ou quatre rengaines qui l’entrecoupent apportent
un contrepoint bienvenu : elles donnent une force mélodramatique
supplémentaire à un texte qui se complait un peu
trop dans l’anecdote. Il faut saluer le talent de Catherine
Berriane, qui grâce à son interprétation
puissante (et néanmoins sensible), parvient à
donner chair au cliché jauni esquissé par Cocteau.
Non content de rajouter des chansons pour pallier aux insuffisances
du texte, le metteur en scène Daniel Mesguich a aussi
eu l’idée de lui adjoindre une œuvre de Jehan-Rictus
intitulée "La Charlotte". Il s’agit du
monologue d’une pauvresse, poème écrit dans
un vocabulaire argotique savoureux, qui fleure bon le Paris
popu du début du 20ème siècle.
A priori, on peut trouver ce procédé (allonger
la sauce d’une pièce courte) un peu artificiel…
Les deux textes se font écho, et pourraient s’avérer
redondants : ici aussi, on dirait qu’un cliché
de chanson réaliste s’anime ; là encore,
les suppliques de la pauvresse (aux passants pour un peu de
sous, à la Vierge pour un peu de veine) ne reçoivent
aucune réponse.
Mais la comédienne réussit à changer son
registre en une fraction de seconde, et emporte le morceau.
Elle qui semblait souffrir les pierres sous les coups sourds
(et muets !) de l’indifférence masculine, se fait
rieuse et grimaçante dans ce nouveau rôle. Sa voix
se transforme, rocailleuse et graillonnante en diable, bien
loin de la pureté a capella d’antan. Le monologue
de la bougresse complète donc admirablement la saynète
mélo précédente, achevant en apothéose
tragi-comique ce qui aurait pu, sinon, nous laisser sur notre
faim.
On n’a jamais eu une grande affection pour Cocteau, qui nous a toujours semblé ronflant en tant que poète, limité comme dramaturge, et un poil surfait au cinéma… Pour nous, ces trois petitesses additionnées étaient (et sont toujours) loin de faire la somme nécessaire au statut de grand artiste qui lui est accordé.
Pourtant, ce spectacle vaut le coup d’œil grâce
aux ajustements qu’il se permet : les chansons et le texte
final sont des béquilles qui permettent à une
(toute) petite pièce de se tenir un peu plus droite,
un peu plus haute. Cela donne une représentation plus
riche et nuancée que prévue. Cerise sur le gâteau
: nous faire entrevoir la magie de l’art dramatique (ce
transformisme d’un rôle à l’autre),
grâce à une excellente comédienne : Catherine
Berriane. |