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puce Le bel indifférent - La Charlotte
Théâtre Le Lucernaire  (Paris)  janvier 2010

Textes de Jean Cocteau et Jehan-Rictus, mise en scène de Daniel Mesguich, avec Catherine Berriane et Florent Ferrier.

Ca commence comme ça : l’actrice est déjà en scène quand on arrive dans la salle. Immobile sur son siège, elle nous regarde chercher nos places, nous déshabiller et asseoir avec, dans les yeux, un mélange d’inquiétude (que vont-ils penser de moi ?) et de consternation (sont-ils vraiment aussi cons qu’ils en ont l’air?). Cela dure un petit moment… et l’on finit par ne plus bien savoir où se mettre, face à ce regard insistant.

La comédienne s’avance ensuite sur le bord de scène… et entonne une chanson réaliste, enfilant tous les lieux communs du genre : histoire d’amour lamentable d’une fille trop bonne pour un marlou qui ne la mérite pas. On est d’abord un peu gêné par cette lumière crue sur ce visage et ce corps pas forcément gracieux. Le chant a capella est d’autant plus risqué qu’il arrive de but en blanc - sans que le personnage nous ait encore été présenté. Et puis, au bout d’un petit instant de malaise : la ferveur avec laquelle elle interprète sa goualante finit par nous gagner (in extremis) à sa cause…

La pièce peut alors commencer, dans le prolongement du couplet/refrain-type déjà évoqué : une pauvre fille amourachée d’un gigolo qui lui mène la vie dure, et s’entête à ne pas répondre à ses lamentations-admonestations. Habile mise en abîme, la pleureuse s’avère être une chanteuse de caf’conc’, ce qui rend d’autant plus cruelle la question existentielle : est-ce la chanson triste qui lui dicte sa vie, ou sa vie pathétique qui inspire la chanson ?

On commence par rire à ce dialogue de sourds : le bel indifférent du titre est un beau gosse un peu trop bien sapé, sortant de chez une poule nourricière ("une vieille, en plus !", s’exclame la malheureuse qui l’attendait en se rongeant les sangs). Sa décontraction excessive et son mutisme forcené créent un effet comique impayable, face à l’hystérie de la délaissée. Et puis, le pathétique reprend le dessus : malgré ses menaces (le quitter, se pendre, etc.), la pauvre fille se jette à ses pieds et s’écrase dès que le beau mâle fait mine de se tirer…

C’est peu dire que le propos de la pièce est daté : créée par Edith Piaf en 1940, elle colle parfaitement aux archétypes d’amoureuses éperdues interprétés dans ses premières chansons. Un univers de bohème parigote où les p’tites femmes ont de la gouaille, de la répartie… et une aptitude incommensurable au malheur. Pas question de féminisme ici : les hommes ont beau être des salauds (surtout les bellâtres un peu mac’ dont elles raffolent), elles les auront toujours dans la peau !

Si la mèche est courte (une scène de ménage à sens unique, étirée sur presque une heure), les trois ou quatre rengaines qui l’entrecoupent apportent un contrepoint bienvenu : elles donnent une force mélodramatique supplémentaire à un texte qui se complait un peu trop dans l’anecdote. Il faut saluer le talent de Catherine Berriane, qui grâce à son interprétation puissante (et néanmoins sensible), parvient à donner chair au cliché jauni esquissé par Cocteau.

Non content de rajouter des chansons pour pallier aux insuffisances du texte, le metteur en scène Daniel Mesguich a aussi eu l’idée de lui adjoindre une œuvre de Jehan-Rictus intitulée "La Charlotte". Il s’agit du monologue d’une pauvresse, poème écrit dans un vocabulaire argotique savoureux, qui fleure bon le Paris popu du début du 20ème siècle.

A priori, on peut trouver ce procédé (allonger la sauce d’une pièce courte) un peu artificiel… Les deux textes se font écho, et pourraient s’avérer redondants : ici aussi, on dirait qu’un cliché de chanson réaliste s’anime ; là encore, les suppliques de la pauvresse (aux passants pour un peu de sous, à la Vierge pour un peu de veine) ne reçoivent aucune réponse.

Mais la comédienne réussit à changer son registre en une fraction de seconde, et emporte le morceau. Elle qui semblait souffrir les pierres sous les coups sourds (et muets !) de l’indifférence masculine, se fait rieuse et grimaçante dans ce nouveau rôle. Sa voix se transforme, rocailleuse et graillonnante en diable, bien loin de la pureté a capella d’antan. Le monologue de la bougresse complète donc admirablement la saynète mélo précédente, achevant en apothéose tragi-comique ce qui aurait pu, sinon, nous laisser sur notre faim.

On n’a jamais eu une grande affection pour Cocteau, qui nous a toujours semblé ronflant en tant que poète, limité comme dramaturge, et un poil surfait au cinéma… Pour nous, ces trois petitesses additionnées étaient (et sont toujours) loin de faire la somme nécessaire au statut de grand artiste qui lui est accordé.

Pourtant, ce spectacle vaut le coup d’œil grâce aux ajustements qu’il se permet : les chansons et le texte final sont des béquilles qui permettent à une (toute) petite pièce de se tenir un peu plus droite, un peu plus haute. Cela donne une représentation plus riche et nuancée que prévue. Cerise sur le gâteau : nous faire entrevoir la magie de l’art dramatique (ce transformisme d’un rôle à l’autre), grâce à une excellente comédienne : Catherine Berriane.

 

Nicolas Brulebois         
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Du côté des platines :

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