Comédie
dramatique de Paul Claudel, mise en scène Agathe Alexis
et Alain Alexis Barsacq, avec Agathe Alexis, Robert Bouvier,
Gregory Fernandes, Georges Goubert, Tatiana Stepantchenko et
Hervé Van der Meulen.
En ces temps de débat vaseux sur l’identité
nationale, cette pièce de Paul Claudel tombe à
pic pour offrir une réflexion, autrement plus puissante,
sur le sujet : des héroïnes aux origines "suspectes"
(Polonaise, Juive) y affrontent de purs mâles français,
(in)suffisants et dominateurs - ancêtres possibles de
ceux qui s’agitent, aujourd’hui, dans les médias.
L’histoire est la suivante : aux temps des victoires coloniales
en Algérie, une fille de l’Est a prêté
l’argent des siens au jeune coq dont elle est éprise,
qui l’a investi dans ce très hypothétique
Eldorado récemment conquis. Consciente d’avoir
peut-être fait une folie, elle tente, pour récupérer
sa mise, d’amadouer le père notable du jeune homme,
malgré le conflit familial qui les oppose.
Ce beau-père puissant, riche et roué, la fait
mariner et voudrait lui soutirer quelques faveurs en échange
de sa bonne volonté. La jeune Polonaise se heurte alors
à la Juive, maîtresse historique du personnage.
Curieusement, celles qui auraient dû être rivales
s’entendent au-delà des mots, et vont inciter le
fils fougueux à tuer enfin le père - dans tous
les sens du terme…
Dans ce deuxième volet de la "Trilogie des Coûtefontaine",
la masculinité est synonyme d’irrépressible
oppression : ses représentants rivalisent de tares, mais
ce sont eux, malheureusement, qui disposent du pouvoir d’action.
Les femmes n’ont que leur esprit ou leurs charmes (non
dénués de rouerie, eux non plus) pour manœuvrer
dans l’ombre, et briser péniblement les carcans.
Les origines de ces amoureuses déçues sont à
la fois une souillure et une force : raillées par l’adversité,
elles nourrissent leur envie d’en découdre. Les
propos sur l’errance des Juifs et la fidélité
nostalgique au sang polonais sont parmi les plus beaux morceaux
du texte.
Les hommes n’ont certes pas le beau rôle…
mais certains s’en sortent mieux que d’autres :
Hervé Van Der Meulen excelle en Toussaint Turelure, ce
père à la fois bonhomme et détestable,
avec sa façon d’arrondir les angles pour mieux
asséner ses piques. Son cynisme de parvenu explose en
inflexions graillonnantes, enrobées de rondeurs matoises.
Robert Bouvier, dans le rôle du fils Louis Napoléon
Turelure de Coûtefontaine (sic) est un poil moins convaincant.
A sa décharge, il faut reconnaître que la partition
du jeune fougueux idéaliste (mais d’un idéalisme
surtout guidé par le gain !) est plus monolithique.
Agathe Alexis se distribue elle-même en Sichel, artiste
au talent étouffé par sa relation avec le méchant
grand homme, dont on ne sait plus si elle est victime, ou prisonnière
consentante. L’amour-haine entre ces deux-là rend
moins évidente la dichotomie bon-méchant, et le
personnage de Sichel évolue sur le fil de l’un
à l’autre. Agathe Alexis en fait une ancienne femme
fatale, défraîchie mais encore capable de tirer
quelques ficelles - tout en étant elle-même manipulée
(par les sentiments, ou les a priori de race).
Personnage-clé de la représentation, on jurerait
que le lieu commun "feu sous la glace" a été
inventé pour la Polonaise Lumîr. Dissimulant sa
féminité sous un uniforme petit soldat, la belle
Tatiana Stepantchenko y explose de grâce et de talent…
mais un peu à retardement : au départ, il faut
tendre l’oreille pour saisir ce qu’elle dit, et
son fort accent paraît lester son jeu.
Puis, l’esprit s’habitue à ces sonorités
venues d’ailleurs… et l’on finit par en aimer
les tournures ardentes, dynamitant le sage ordonnancement des
phrases. Excellente initiative que d’avoir laissé
malmener ce texte par une vraie voix étrangère
: cela rejoint la thématique anti-nationale évoquée
plus haut, et colle admirablement au propos.
Le texte est assez fort, dramatique mais ménageant certains
moments comiques (notamment grâce au cynisme du père).
Seul petit bémol : la fin, qui s’étire un
peu inutilement. On sent que l’auteur n’a pas eu
à cœur de couper, et les discours perdurent bien
au-delà de l’action, aboutissant à un minutage
excessif (près de 2h15 !).
Mais ne faisons pas la fine bouche : cette représentation
du "Pain dur" est, globalement, un beau spectacle…
prouvant que le Claudel dramaturge est encore capable de dialoguer
avec les problèmes de notre temps. |