Comédie
dramatique de Rainer Werner Fassbinder, mise en scène
de Matthieu Cruciani, avec Yann Métivier, Julien Geskoff,
Emilie Beauvais et Laetitia le Mesle.
Bingo pour le collectif Théâtre La Querelle avec
cette mise sur scène de "Gouttes dans l'océan"
de Rainer Werner Fassbinder.
La force de cette pièce, même si elle considérée
comme mineure dans l'œuvre de Fassbinder, qui, au demeurant,
témoigne, alors même qu'il s'agit d'une pièce
de jeunesse, d'une écriture d'une lucidité absolue
et d'une structure dramaturgique mature, est de cerner à
la hache, en trois rounds et en trois registres stylistiques,
du mélodrame à la parabole, de manière
radicale et cependant non dénuée d'humanité,
l'essence de la relation amoureuse qui, même inscrite
dans la marginalité, au sens de non conformité
au modèle dominant s'agissant d'une relation homosexuelle,
s'inscrit inévitablement dans la dépendance et
donc dans un rapport de force, de pouvoir et de soumission,
fondement de toute relation humaine.
Deuxième qualité de cet opus dramatique, qualifié
par son auteur de "comédie avec fin pseudo tragique
pour quatre personnages", son intemporalité alors
même qu'elle est contextualisée. Ecrite en 1964,
elle porte les stigmates de l'Allemagne des années de
plomb avec ses personnages empêtrés dans une indétermination
existentielle. Enfin, elle contient déjà les thématiques
qui deviendront récurrentes dans son oeuvre depuis l'incompréhension
consubstantielle de l'individu à la femme fassbindérienne,
femme assujettie au pouvoir phallocratique et femme matricielle
(Laetitia le Mesle et Emilie Beauvais).
Un jeune étudiant à la dérive, post-adolescent
en besoin d'amour et encore en période d'indifférenciation
sexuelle, véritablement incarné par Yann Métivier,
se laisse séduire par un homme, avatar moderne d'un Dom
Juan bisexuel que seule la conquête excite, qui l'entraîne
dans une dépendance perverse et auquel Julien Geskoff
prête subtilement une trivialité enjôleuse
qui masque une angoisse qui se mue en violence domestique. Et,
comme le dit le jeune homme, vient le jour où il n'y
a plus de "nous" mais des divergences.
Dans un décor sobre et efficace, Matthieu Cruciani réalise
une direction d'acteur au cordeau et utilise judicieusement
la vidéo pour scander le découpage quasi cinétique
des scènes de vrais faux films publicitaires à
la fois jubilatoires et dérisoires, selon les codes de
la réclame des années 60, qui louent les vertus
des produits Biberkopf pour une vie meilleure, clin d'œil
au personnage de "Berlin Alexanderplatz".
L'intelligence de la mise en scène et le jeu juste et
maîtrisé des comédiens font de ce spectacle
une très belle réussite qui sert au mieux le texte
et l'univers de Fassbinder. |