Monologues
conçus d'après le livre de Svletana Alexievitch,
mise en scène de Nicolas Struve, avec Christine Nessim,
Stéphanie Schwartzbrod et Bernard Waver.
Svetlana Alexievitch, écrivain
et journaliste biélorusse, mène depuis longtemps
un travail de réflexion sur les grands événements
socio-politiques qui ont bouleversé le 20ème siècle
à partir de fragments d'histoires individuelles, de témoignages
recueillis auprès des protagonistes anonymes, individus
ordinaires et victimes oubliées, qui ont subi de plein
fouet les convulsions de l'Histoire.
Ainsi s'est-elle penchée sur la catastrophe de Tchernobyl
qui a dévasté son pays dans "La Supplication
- Tchernobyl, chronique du monde après l'apocalypse"
que Bruno Boussagol et la Compagnie Brut de Béton avaient
porté au théâtre en 2005 sous le titre "Eléna
ou la mémoire du futur".
Dans "Ensorcelés par la
mort", publié en 1995, elle se penche sur
la réaction suicidaire de communistes qui n'ont pu accepter
et surmonter la chute de l'Union soviétique pour montrer,
mais également démonter et dénoncer de
manière implicite, l'entreprise de totalitarisme soviétique.
Dans le registre du théâtre documentaire et mémoriel, Nicolas Struve a fait sien ce matériau pour en extraire
trois parcours qu'il a monté sous forme de monologues
adressés frontalement au public. Trois parcours, trois
destins qui révèlent l'ampleur de la supercherie,
la mystification portée par la foi en des lendemains
qui chantent, qui, orchestrée par la propagande et la
terreur conduisait à la servitude la plus dévastatrice,
la servitude intellectuelle
Car il s'agit bien de foi, une foi aveugle qui a contaminé
toutes les générations pendant 70 années,
aussi bien les pragmatiques que les idéalistes, une foi
savamment entretenue par la terreur. Au tsar et à Dieu,
la Révolution russe a substitué Lénine,
puis Staline, et le parti communiste. S'appuyant sur un nationalisme
exacerbé et paranoïaque et le culte de la personnalité,
"Le Parti" avec des majuscules remplaçait tout
: mère patrie monstrueuse, tyrannique, exclusive, possessive
et ambivalente qui avait droit de vie et de mort sur ses enfants
et dispensait aussi bien ses relatifs bienfaits matériels
que ses sanctions les drastiques.
L'effarement de l'homme né au début du 20ème
siècle, qui a connu "l'avant" et qui se demande
comment il a pu se laisser fourvoyer, le déni de la femme,
éduquée depuis l'enfance en parfaite stalinienne,
qui refuse de croire à l'évidence et le désespoir
de celle née dans les camps qui fait partie des enfants
qui ont été arrachés non seulement à
leur famille mais à leur humanité pour grossier
les rangs des enfants de la patrie, et à qui il ne reste
plus rien sur quoi se reconstruire, illustrent le propos qui
n'est pas tant un questionnement politique autour du constructivisme
soviétique qu'un appel à la vigilance intellectuelle
face aux insidieuses entreprises de manipulation des masses
sous couvert de démocratie populaire.
Sur scène, avec une maîtrise absolue, sans pathos
ni distanciation, Christine Nessim, Stéphanie Schwartzbrod
et Bernard Waver donnent corps, voix et vie fugace à
ceux qui ne sont plus que l'ombre d'eux-mêmes et dont
la vie brisée est entrée sans un bruit, sans un
cri, dans l'Histoire.
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