Toute
personne normalement constituée a lu au moins un roman d'Agatha
Christie dans sa jeunesse. Je ne fais pas exception à la
règle, et quand j'étais au collège et au lycée,
j'étais très friand de ces histoires de meurtres de
tantes fortunées, d'empoisonnements, de conspirations familiales,
de majordomes stylés, de demeures victoriennes à styles,
d'Albion de la bonne époque ("The Good Old Days"),
qui fleuraient la société anglaise dans toute sa splendeur,
fière de ses colonies et de ses traditions, et qui considérait
comme barbare toute personne n'étant pas née entre
la latitude de Portsmouth et celle de Newcastle.
Bref le genre d'ambiance plutôt hypocrite, où des
gens issus de la haute sirotaient du champagne à la strychnine
et se faisaient révolvérisées pendant leur
sommeil. Là dessus arrivait notre vaillant héros,
répondant au doux nom d'Hercule Poirot, ou moins souvent
de Miss Marple, voire des Beresford et autres héros récurrents
christiques.
Se démarquant de l'école empirique dont le maître
incontesté n'était autre que le fameux Sherlock Holmes
de Conan Doyle, les détectives d'Agatha Christie étaient
plus réfléchis, moins impétueux : ils s'intéressaient
davantage à la psychologie des personnages, dans le but de
découvrir le mobile du coupable, et délaissaient la
reconnaissance du tabac blond retrouvé dans la chambre, au
pied du guéridon.
Ainsi, le plus célèbre héros d'Agatha Christie,
le détective belge à la retraite Hercule Poirot, s'asseyait
calmement dans son fauteuil, se lissait les moustaches tel un chat
replet, taillait le bout de gras avec son Watson à lui, Hastings,
et faisait fonctionner ses petites cellules grises (en français
dans le texte, "so chic !"). Le rythme de l'histoire s'accélérait
alors, le criminel paniquait et jonchait son chemin de cadavres,
se sentant acculé par l'inexorable logique de Poirot.
Enfin, dans un dénouement flamboyant, portant l'ambiance
de "murder party" au paroxysme, Poirot regroupait tous
les personnages dans une même pièce, et faisait tomber
les masques. Justice était faite. Les têtes tombaient
sur l'échafaud. Là où Conan Doyle s'était
érigé en leader du roman policier poisseux, crépusculaire,
lorgnant vers le fantastique, Agatha Christie préférait
mettre en avant ses arguments logiques et convier le lecteur à
l'enquête.
On qualifia ses bouquins de "whodunnit", "Qui l'a
fait ?" : en effet, l'identité du criminel n'était
connu que dans les toutes dernières pages, et chacun pouvait
ainsi dresser ses propres théories et accuser Mister Tommy
Wilkinson, avec la corde dans la véranda, ou la gouvernante
Miss Guiltee, avec la théière dans le living-room.
Le suspense était à son comble, et en règle
générale, nos prédictions étaient fausses.
Cette diablesse d'Agatha parvenait toujours à trouver une
explication à la fois rationnelle et imprévisible,
surprenante. Elle a laissé derrière elle une oeuvre
impressionnante, de quoi réduire à néant les
velléités de nombreux auteurs voulant se lancer dans
le "whodunnit". En effet, ses intrigues ont quasiment
épuisé le sujet ! Toutes les situations possibles
et imaginables ont été relatées, pour vous
en convaincre, lisez donc "Le Meurtre de Roger Ackroyd"
(son masterpiece), "Le Crime de l'Orient-Express" ou encore
"Poirot quitte la scène".
J'étais donc tout enthousiasmé à l'idée
d'aller voir "Dix Petits Nègres" au Théâtre
de Palais Royal (le titre est en réalité "Devinez
qui ?", car en notre époque où le politiquement
correct est devenu obligatoire, le mot "nègre"
paraissait trop tendancieux à certaines associations.
Eh bien, je n'ai pas été déçu. Même
si le début m'a un peu inquiété (personnages
assez caricaturaux, ce qui est une constante chez Christie, mais
un peu surjoués parfois), j'ai ensuite été
littéralement absorbé dans l'intrigue. Tous les acteurs
se sont au final révélés fabuleux, les décors
servaient bien l'ambiance, les "effets spéciaux"
ajoutaient à la confusion.
La disparition des statuettes, au nombre de dix (comme les invités
conviés sur l'île par un mystérieux anonyme),
posées sur la cheminée, n'a cessé de rendre
le public perplexe (l'automatisme est pourtant simple, mais ingénieux
et discret).
L'oeuvre d'Agatha est particulièrement bien rendue, les
personnages tombent comme des mouches sous les coups de l'hôte
machiavélique, et le dénouement stupéfie tout
le monde. (même les lecteurs du roman).
Bref, j'espère vous avoir donner envie. Franchement, je
vous conseille de courir voir cette pièce, qui est une belle
transcription sur scène du livre d'Agatha Christie, et qui
ne peut donc que s'avérer prenante !
A bientôt pour une murder party ? Nous pourrions y lever
un toast à la joie de Froggy et avaler un brandy. Un nuage
d'arsenic avec votre thé, dear ?
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