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puce Le Christ selon l'Afrique
Calixthe Beyala  (Editions Albin Michel)  février 2014

A l'image de sa couverture multicolore, tout est chamarré et luxuriant dans "Le Christ selon l'Afrique", dernier roman en date de Calixthe Beyala, à commencer par sa percutante et truculente langue imagée héritée de la parole africaine riche en métaphores qui teintent le prosaïque de poéticité.

Nonobstant cette exubérance scripturale, elle ne livre pas une carte postale pittoresque mais un roman concentrique qui, à partir d'une histoire individuelle, celle d'une pétulante jeune fille prénommée Boréale qui a vingt ans, l'âge de tous les possibles, aborde la condition de la femme africaine, s'élargit à la vie d'un quartier populaire et procède ainsi jusqu'à tracer une véritable radioscopie politique de l'Afrique.

Car Calixthe Beyala est une femme engagée au franc-parler virulent qui fait état sans ambages d'opinions et convictions qui ne sont pas sans susciter des controverses qui sont étayées et illustrées dans ses romans.

Ses sujets de prédilection que sont notamment les effets négatifs de la mondialisation dont l'uniformisation des esprits, le néo-libéralisme qui érige l'argent en valeur suprême et but ultime, la condition et le droit des femmes face au phallocratisme de l'homme africain, l'éloge du matriarcat comme acteur essentiel du développement et de la survie du continent africain et l'attachement aux traditions qui n'est pas antinomique avec une modernité tempérée et adaptée aux paticularités culturelles, sont donc présentes dans cet opus.

De surcroît, celui-ci aborde la question du sacré dans un pays "où chacun fait boutique avec la foi" et qui, s'éloignant de l'animisme originel, a troqué le culte des ancêtres pour l'idolatrerie des religions monothéistes importées et imposées.

Boréale, qui n'a connu ni l’esclavage ni la colonisation, nourrit des rêves générationnels devenus universels pour la jeunesse mondiale qui se résument en quelques mots : être libre, riche et célèbre.

Mais elle vit à Kassalafam, le quartier pauvre de Douala ("un foutoir, l'antichambre du codéveloppement") et, ayant abandonné tôt ses études, elle travaille comme "boyesse" auprès d'une expatriée blanche, ces nouveaux "colons" qui viennent en Afrique pour bénéficier du miracle de la multiplication des pains qui résulte du taux de change avec la monnaie locale.

Elle vit encore avec sa mère, une mère célibataire qui lui préférait sa soeur aînée, plus belle à qui était promis un destin de reine mais que "ceux qui la courtisaient n'emmenaient pas plus loin que la banquette arrière de leur voiture de luxe" avant qu'elle ne disparaisse soudainement, et qui reporte sur elle - qui ressemble à son père haï "comme deux crachats d'une même personne" - ses rancunes et frustrations de femme abandonnée.

Une mère qui n'hésite pas, sous couvert du respect de la tradition d'entraide féminine familiale, à la transformer en marchandise - devenir la mère porteuse rémunérée pour une tante stérile non pas en manque de maternité mais, mariée sur le tard à un ancien haut fonctionnaire avec une confortable retraite assurée, par crainte de voir qu"une attrape-couilles ne lui enlève l'hostie de la bouche en pondant un bâtard à son époux" - qui serait une manne pécuniaire. Car elle aussi veut devenir riche, acheter un magasin et faire fortune dans les affaires.

Ce qui n'entre pas dans le "plan de carrière" utopique de Boréale qui "refuse d'entrer dans cette macaquerie et de s'embourber dans ce marigot du négrille". Mais vivre neuf mois à lambiner "aux frais de la princesse" est tentant. Car Boréale est "une mer de contradictions" comme l'Afrique.

Et Calixthe Beyala en fait la figure métaphorique de ce continent "christique" ; "L'Afrique c'est Jésus. Elle meurt pour que le reste de l'humanité vive". Et il faut reconnaître que sa peinture de la capitale camerounaise ressemble au Temple biblique dont les "marchands" sont des prédicateurs de tous poils, vrais illuminés et prêcheurs intéressés, les élus qui "pilotent le pays dans le sens de leur enrichissement personnel" et les affairistes "qui ont érigé la corruption au rang des beaux arts".

Au premier degré chronique pétulante d'une vie de quartier avec sa galerie de portraits hauts en couleurs et archétypaux des maux dénoncés portée par une langue inventive et savoureuse, cet opus au dénouement inattendu constitue également une belle fable moderne dans laquelle Calixthe Beyala pose des questions essentielles pour l'avenir de l'Afrique.

 

MM         
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