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What The wood whispers to itself  (Send The Wood Music)  novembre 2016

"La matière subjective de l’écopsychologie n’est ni l’humain, ni le naturel, mais l’expérience vécue de l’interrelation entre les deux, que la "nature" en question soit humaine ou non-humaine." Andy Fisher, Radical ecopsychology, Psychology in the service of life

"J'ai commencé à écrire de la musique en m'imaginant gourou de la folk, racontant des histoires de fantômes et d'amour perdu mais j'avais des obsessions musicales, Michael Nyman et d'autres compositeurs minimalistes comme Glass ou Riley, John Cage est venu un peu plus tard. Il y avait aussi le land art qui me revenait en boucle sans en comprendre véritablement les raisons comme une image subliminale, et je me suis mis à collectionner frénétiquement des photographies des formes et des architectures extraordinaires de Michael Heizer, comme "complex city" sans les comprendre. Je ne suis pas un spécialiste, juste ressentir les vibrations des formes et les laisser m'emporter.

Petit à petit, les histoires Folk de l'homme qui se réveille un matin la peau recouverte d'écorce se sont développées et je me suis dit que ce serait bien d'imaginer plusieurs entrées possibles dans l'univers de cet album ou de ne pas commencer l'histoire par le titre "Early Spring Horses", qui parle du lâcher-prise pour reconquérir ses instincts mais plutôt par "The Bark". Je suis devenu celui qui s'éveille sans savoir d'où il vient, ni pourquoi il est là et si il restera encore longtemps captif du sort de la nature ; la conscience prisonnière d'un corps qu'il ne comprend pas.

Tout autour de lui, la nature le révèle à lui-même, les bois murmurent et il sait qu'il devra faire plusieurs fois le même chemin pour apprivoiser le "Chaos In My House". J'ai emprunté le titre "Ce que les bois se murmurent à eux-mêmes" au romantique allemand Gustav Heinrich Gans Putlitz, (Was sich der Wald erzahlt 1869), un livre poétique et obscur où les nuages se dissolvent en larmes sur la terre...

La nature n'est ni belle, ni moche, ni bonne, ni cruelle ; elle existe hors de notre conscience, sans jugement de valeur. C'est notre capacité à projeter nos émotions sur elle qui la transforme au rang d'art ou la rend sauvage parfois mortelle. Pour moi, elle est une forme d'art qui s'autogénère ? Aucune véritable prétention à savoir ce qu'elle est ou la définir plus, je la questionne autant qu'elle me positionne à l'intérieur d'elle même."

Il y a des disques qui sont en lien avec la nature, avec le vivant. Le disque d'Early Spring Horses, projet du musicien Vincent Stockholm, en fait définitivement partie. Avec sa façon de faire du folktronica, Early Spring Horses exhale des parfums de terres lointaines, de contrées sauvages, de voyages qui sonnent comme des retours. Le musicien franco-suédois, Vincent Stockholm est né à Älvdalen en Suéde mais il vit en France, joue sur la palette des verts, des bruns, des orangers, couleurs semblant parfois émerger d’un épais brouillard.

Il joue sur une certaine retenue aussi, un effacement poussant parfois à l’irréel, choix volontaire : "Je ne pouvais rester étranger à l'univers de ma musique, j'en suis maître, j'ai donc invoqué le génie de La Tempête de Shakespeare ("Ariel"), le captif de Prospero qui envoûte les autres personnages par ses chansons et son souffle. Il faut se rappeler que tout ceci n'est pas réel chante-t-il, c'est une histoire propre à susciter l'émotion et le voyage, sa voix se désagrège, se glisse dans les espaces numériques... D'ailleurs ce que vous entendez dans l'album n'est peut-être même pas ce qui est mais j'espère quand même que toute la magie ne disparaît pas lorsque le disque est terminé" nous explique Vincent Stockholm.

Il y a quelque chose d’intense dans cette musique, quelque chose de presque viscérale. Musique pulsionnelle (plus que répétitive ou minimaliste), la voix, les sons synthétiques, les arrangements, les textes sont autant d’éléments constituant un corps avec sa chair, sa peau, ses os, son âme… Le bois murmure des histoires de solstice d'hiver ("Vintersolstand"), de traumas enfantins ("Chaos in my house"), des disparitions ("The Northern Blot"), l’avenir de l’espèce humaine ("The Bark"), la transmission, l’héritage ("Voyager’s Trail").

What The wood whispers to itself est une ode à la nature, processus autonome vivant qui naît, se déploie et meurt, échappe complètement à l’emprise humaine. Ou qui devrait échapper à cette emprise diabolique. Cette nature qui est tout autant ce que nous sommes intérieurement que ce que nous pouvons rencontrer à l’extérieur, notre nature humaine.

"De même que la composition musicale du titre d'ouverture est simple, il suffit de compter 1, 2, 3, 4 pour comprendre qu'il n'y a pas de véritable logique, rien ne te relie au réel, hormis le cycle du refrain. Chaque chanson est cependant ancrée profondément dans le réel, dans ma propre vie : "Across the roaring forties raconte l'histoire d'un homme qui s'apprête à quitter sa famille pour une course en solitaire et décrit ses sentiments contradictoires d'excitation à la découverte de l'inconnu et de tristesse à quitter ceux qu'il aime. Nous avons tous été là un moment dans notre vie. Bien que selon Wikipedia "The Northern Blot" est une méthode de biologie moléculaire permettant l'analyse de l'ARN qui utilise le buvardage... L’histoire racontée est celle d'une disparition volontaire, je suis fasciné par les personnes qui décident de tout quitter sans plus jamais donner signe de vie. J'en serai tout à fait incapable et surtout j'adore ma famille et mes amis, je ne pourrai jamais leur faire un truc comme ça. Au tout début de l'album les premières chansons créent une sorte de bizarrerie, les 3 premiers titres sont très différents dans leur approche esthétique, et ça a été un véritable enjeu de les placer les uns après les autres mais une fois le chaos formé, l'ordre s'installe à nouveau, petit à petit."

Capable de se montrer épique : "The Northern Blot" ou "Voyager’s trail". Un titre que le musicien explique : "Il est difficile pour moi de ne pas raconter la forme sans l'histoire et vice-versa, et puis l'univers parfois les relie à ta place et tu as cette impression d'avoir été entendu par quelque chose dans l'univers, c'est étrange. Lorsque j'ai eu terminé la démo et l'écriture du titre final qui parlait du long voyage de mes ancêtres, de notre rapport avec la forêt primaire, de ce que nous détruisons pour construire, de ce que nous civilisons pour survivre, j'avais cette phrase magnifique en tête de John Muir au XIXème qui fut l'un des premiers à militer pour la conservation d'espaces sauvages : "We all travel the milky way together trees and men" et soudain sur France Info j'apprends que pour la première fois un objet humain vient de quitter le système solaire et que c'est la sonde Voyager. L'information concernant l'infiniment grand et un événement qui ne s'était jamais produit dans l'histoire de l'humanité rejoignait l'histoire de l'infiniment petit".

Mystérieuse et contemplative, on aime un peu moins la musique d’Early Spring Horses quand l’électronique prend le dessus sur le reste ("Across The Roaring") et perd en organicité ou en vivant. Un disque délicieux comme des Piparkukas.

 

A lire aussi sur Froggy's Delight :

La chronique de l'album The Fog's Mirror de Early Spring Horses
La chronique de l'album Freediver de Early Spring Horses

En savoir plus :
Le site officiel de Early Spring Horses
Le Bandcamp de Early Spring Horses
Le Soundcloud de Early Spring Horses
Le Facebook de Early Spring Horses


Le Noise (Jérôme Gillet)         
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