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Interview  (Paris)  samedi 22 avril 2017

Fondé en 2009, Teleferik est un groupe difficile à cerner. Les chansons sont interprétées en français, anglais ou arabe, et musicalement, on entend leur amour du blues, du rock mais aussi une pointe de funk et d'autres influences propres à chacun des musiciens. Emmené par Eliz Mourad et Arno Vincendeau, le groupe est rejoint par Olivier Hurtu (Jesus Volt) à la batterie il y a trois ans. Leur premier album, Lune Electric, est sorti vers la fin de l'année 2015, et on attend avec impatience leur prochaine livraison. Après une session très généreuse durant laquelle le groupe Teleferik s'était donné à fond, nous nous retrouvons avec Eliz et Arno dans un bar du XIème arrondissement de Paris afin d'en savoir un peu plus sur cette aventure musicale, humaine et géographique.

La première surprise, lorsqu'on vous découvre, c'est l'utilisation de trois langues différentes pour l'écriture des paroles. Pourquoi ce choix ? Les thèmes abordés dans les trois langues sont-ils les mêmes ? Le travail d'écriture est-il modifié par le choix de la langue ?

Eliz Mourad : Comme c'est moi qui écris les paroles, je vais répondre. Chacun dans le groupe a un rôle. Arno est le co-compositeur, arrangeur, producteur des albums. Olivier nous a rejoint en tant que batteur en 2014. Il travaille toute la partie rythmique du groupe. Et moi, je suis co-compositrice avec Arno et auteur. Les garçons, jusqu'à présent, m'ont laissé m'exprimer à travers les paroles. C'est important parce que, comme chanteuse, je peux m'exprimer complètement. Je suis franco-libanaise, j'ai donc décidé de mélanger mes origines avec les origines de notre musique. Je ne m'impose pas de règle particulière d'écriture, ni ne m'interdis de thème. Lorsque nous jouons, ce sont la rythmique et les ambiances qui vont m'amener les idées. Par contre, lorsque j'entends un riff de rock ou un blues, j'ai envie de chanter en arabe. C'est une forme de prise de risque. Une des raisons de ce groupe est aussi de faire sonner la langue arabe de manière différente par rapport à ce qui existe déjà.

Outre le fait de chanter en trois langues, musicalement vos influences sont diverses et riches. Dans ces conditions, vous êtes difficiles à cataloguer. N'est-il pas alors délicat d'être identifié au départ par le public ? Et est-il facile d'approcher des programmateurs ?

Arno Vincendeau : Au début, ça a pris beaucoup de temps pour développer notre identité et la manière dont les gens nous voient. Nous jouons d'abord pour nous faire plaisir. Mais le retour du public nous a obligé à polir notre image. On ne souhaitait pas rentrer dans des cases, mais on a été obligé de travailler pour être reconnus plus facilement par le public et les professionnels. Plus que musicalement, on a travaillé sur l'identité visuelle du groupe, c'est-à-dire d'abord les vêtements. C'est essentiellement notre image que nous avons modifiée par rapport à nos débuts.

Eliz Mourad : On a beaucoup de choses à dire, on est multiculturels, et on a tous eu des expériences différentes dans le groupe. Mais, à un moment, il faut synthétiser tout ça. Ça nous a pris un peu de temps. Mais la rencontre avec le public est plus facile aujourd'hui. Quant aux bookeurs, aujourd'hui c'est vrai que c'est encore difficile pour nous. On a tenté de le faire nous-mêmes, mais ça prend beaucoup de temps.

Arno Vincendeau : On a une marge de progression qui existe. L'intérêt autour du groupe par les professionnels a tendance à s'accentuer. Il se passe toujours quelque chose, et ça nous pousse vers l'avant.

Eliz Mourad : Les difficultés que nous rencontrons pour booker sont levées à partir du moment où on a déjà joué dans un lieu. C'est dur au départ pour tous les groupes, et plus encore lorsqu'on fait du rock. Aujourd'hui, le groupe atteint une forme de maturité, On tend donc à se professionnaliser, et actuellement on cherche une structure qui nous permettrait de jouer plus régulièrement.

Le nom du groupe, Teleferik, trouve son origine dans le téléphérique qui permet de rejoindre Notre-Dame-Du-Liban à partir de Jounieh, une ville en bord de mer où on fait beaucoup la fête. Y a-t-il, à travers le nom du groupe, une image d'élévation par la musique, voire de spiritualité ?

Eliz Mourad : On cherchait d'abord un nom qui puisse se décliner à l'international. Même si on dit "cable car" en anglais, "teleferik" se comprend aussi. C'était une chanson que nous avions écrite, et un ami nous a dit que c'était un aussi un bon nom de groupe. On se disait que la mer était une ouverture du Liban vers l'extérieur, vers l'occident, et la terre vers l'orient.

Arno Vincendeau : Oui. C'est un nom qui est chargé de symbolique et de spiritualité dans laquelle on se reconnaît.

Eliz Mourad : Pour nous, il y a une charge spirituelle, bien plus que de religion ou de dogme, dans ce nom. Voire carrément quelque chose de mystique.

Vous revenez d'une tournée coréenne. Que retenez-vous de ce contact avec un public dont la culture est très éloignée de la vôtre ?

Arno Vincendeau : C'était un test très sympa. On avait joué aux États-Unis auparavant, et aussi à Dubaï. Ces expériences nous ont rendu confiants avant de partir en Corée. De plus, pendant deux ans, nous avions travaillé avec une batteuse asiatique, japonaise, avec qui nous parlions en anglais, qui était venue en France juste pour jouer avec nous. Cette tournée était donc une manière de nous rapprocher d'un continent qui attisait notre curiosité. Personnellement, je suis à l'aise avec la culture coréenne. Je connaissais des gens sur place, ce qui était aussi sécurisant pour nous. Nous sommes toujours indépendants, donc même sans structure, ça nous a permis de bien nous organiser.

Eliz Mourad : Arno a tout booké. Il a même trouvé un label pour le groupe là-bas.

Arno Vincendeau : Ce qui est amusant, c'est que finalement notre label n'a pas pu faire grand-chose. C'est suite à une rencontre heureux en France que tout cela s'est fait. Le label ne pouvait pas nous offrir le visa, et donc il y a eu un soutien très fort de l'Institut Français. Le fait d'avoir un label coréen a certainement influencé l'Institut Français pour qu'ils nous donnent une subvention.

Eliz Mourad : Il n'y avait avec nous que des groupes professionnels. Nous étions un peu les outsiders.

Arno Vincendeau : C'était l'année France-Corée, et nous représentions une facette du multiculturalisme de notre pays. L'ambassadeur de France en Corée est venu assister à un de nos concerts, il nous a remercié. A partir de ce moment-là, notre voyage était réussi. Quant au contact avec le public, c'était hyper-touchant. Là-bas, la k-pop écrase tout. Du coup, les groupes indés existent aussi, mais dans des conditions encore plus précaires qu'en France, et pour un marché bien plus petit. mais on a été reçu avec une grande ouverture d'esprit. Il y avait une soif de découverte d'autres cultures sans a priori.

Eliz Mourad : C'est d'ailleurs surprenant mais c'est ce qu'on a rencontré aussi dans les autres pays où nous avons joué. Face à notre musique, un coréen, un émirati ou un américain réagit de la même manière. Ils bougent la tête, tapent la mesure du pied ou sautent de la même manière.

Arno Vincendeau : Le plus amusant c'est que, contrairement aux a priori, le public coréen est encore moins dans la retenue. On a joué la plupart du temps dans des bars où il y avait une population mélangée entre expatriés et coréens. Or les coréens sont très timides. Mais quand ils ont compris qu'on est là pour leur permettre de s'amuser, ils se fichent du regard des autres et se lâchent sans retenue.

Eliz Mourad : Passée la barrière initiale, après le concert, ils viennent discuter, ils viennent te prendre dans les bras, ils sont très tactiles.

Arno Vincendeau : Ils sont très généreux. Ils commencent par observer, ils cherchent à comprendre notre musique. Ça prend la moitié du set généralement. Et ensuite, ils se lâchent. Ils viennent nous voir à la fin du concert avec de grands sourires. Ce sont de belles rencontres qui donnent envie de continuer.

A quel point du second album êtes-vous actuellement ?

Eliz Mourad : On en est à la préproduction. Ce nouvel album va être en featuring avec Rizan Sa'id (ndlr : musicien syrien qui a travaillé avec Omar Souleyman et Acid Arab). Nous avons déjà fait deux sessions de composition avec lui. On a composé avec Arno, on improvisait en studio sur nos thèmes et lui posait le synthé et les motifs. On a ensuite entamé une deuxième phase de travail avec notre directeur artistique, Azzedine Djelil, qui a été ingénieur du son sur Variety des Rita Mitsouko, qui est aussi producteur et le manager de Minuit. On lui a envoyé vingt chansons. Tous ensemble, on en a choisi douze. Pour voir si ces chansons tenaient debout sans le synthé et sans les arrangements, on a retravaillé ces chansons en guitare-voix. Actuellement, on en est à poser la batterie, la basse, la voix... et donc on ré-enregistre tout. Mais on va vraiment rentrer en studio en juillet.

Arno Vincendeau : On a tous les morceaux, mais on fait le travail de préproduction. Ça prend du temps à organiser en fonction des agendas de chacun. Tout le squelette pour le prochain album est là. Il n'y a plus qu'à rentrer en studio.

Eliz, tu es la fondatrice d'une association, dénommée Sawti, de défense des droits des LGBTQ arabes. Le groupe te permet-il de mettre en avant tes engagements ?

Eliz Mourad : Sur scène, je suis moi-même. Je ne cache pas qui je suis. Mais je ne veux pas tout mélanger. Si j'ai créé cette association, c'est pour pouvoir parler de questions qui me touchent. Être une femme, en plus d'origine orientale, qui s'exprime dans l'espace public, c'est forcément politique. Pour une femme, être sur scène, chanter, crier, c'est politique, même si tu ne veux pas que ça le soit. A partir de là, notre groupe est engagé et militant. Mais dans mes paroles, je cherche toujours à ce qu'il y ait une poésie. Ce serait dommage d'enfermer le groupe dans ce combat militant qui d'abord est le mien. J'ai créé cette association parce que j'en avais besoin. Bien sûr, je suis la même personne au sein du groupe et dans la vie, mais je cloisonne mes activités. On a chacun nos activités. Arno fait de la vidéo, il met aussi toute sa créativité au profit du groupe.

Dernière question. Quel a été le premier disque que vous avez acheté ? Et le dernier ?

Arno Vincendeau : Le premier album que j'ai acheté, c'était un Red Hot Chili Peppers, mais je ne me souviens plus si c'était One More Minute ou Blood Sugar Sex Magik. Et le dernier, c'était un album de jazz hip-hop symphonique, dont j'ai oublié le nom. Je le retrouve en tapant "jazz hip hop" sur iTunes. C'est triste à dire mais j'achète peu de disques. Actuellement, je regarde essentiellement des live sur YouTube.

Eliz Mourad : Mon premier album, c'était K's Choice, un groupe avec une chanteuse qui avait une voix bien cassée. C'était dans les années 90, j'étais au collège. Les derniers albums que je me suis offerts, car j'en ai acheté trois en même temps, étaient Blackstar de David Bowie, Let It Glow, le second album de Rover, et un best of de Patti Smith.

Retrouvez Teleferik
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A lire aussi sur Froggy's Delight :

La chronique de l'album Lune Electric de Teleferik
La chronique de l'album Blood Orange Sirup de Teleferik

En savoir plus :
Le site officiel de Teleferik
Le Soundcloud de Teleferik
Le Facebook de Teleferik

Crédits photos : Thomy Keat (retrouvez toute la série sur Taste Of Indie)


Laurent Coudol         
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