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puce La Guerre d’un seul homme
Edgardo Corazinski  (1981) 

Réalisé par Edgardo Corazinski. Allemagne/France. Documentaire. 1h47 (Sortie 1981).

Que nous disent aujourd’hui les Actualités françaises de la Seconde Guerre mondiale ? Nous voyons des sourires de femmes, des coiffures sophistiquées, des expositions d’art moderne, des sportifs, des artistes.

On loue la beauté des Parisiennes, capables de rester élégantes quelles que soient les restrictions ; les nouveaux moyens de transport- bicyclettes, cheva l- ont un goût délicieux de Paris 1900.

La foule acclame les Allemands qui défilent au pas de l’oie sous l’Arc de triomphe, les femmes défaillent devant Hitler, le soleil brille sur les pavés, et l’hiver, on patine dans les jardins publics. Bref, tout va très bien, qu’on se rassure, Paris est toujours Paris, et les Parisiens se portent comme un charme.

Mais bien sûr, toutes ces images, rassemblées patiemment par Edgardo Corazinski, racontent exactement le contraire. Le manteau en poil de chien, charmante création de la saison, comme les chapeaux en papier journal, disent le manque de textile ; les images de la capitale déserte rendent évidente l’absence des voitures, et l’invention des vélo-taxi la pénurie d’essence.

La solidarité si vantée raconte la misère, le froid des hivers rigoureux, la faim et l’amenuisement des rations. La capitale de la débrouillardise souffre. Le spectateur, avec le recul, sait décrypter ses images. Il sait aussi ce qu’elles recèlent de sinistre. Le commentateur, de son habituelle voix aimable, relate une course hippique.

A quelle place Isaac va-t-il arriver ? se demande-t-il. Avant de préciser qu’Isaac est bien sûr le nom du cheval, et pas du jockey. Une plaisanterie qui glace le sang, comme les images du procès de Bernard Natan, célèbre producteur de cinéma, accusé faussement de malversations diverses, parce qu’influent et juif. Aux Actualités françaises, "le Juif Natan" est d’ores et déjà présenté comme un coupable.

Si le film n’était que ce montage d’images d’archives, il serait déjà particulièrement réussi et enrichissant. Mais Edgardo Corazinski met en parallèle ces extraits des actualités avec des fragments du journal tenu secrètement par l’écrivain allemand Ernst Jünger, alors en poste à Paris dans le cadre d’une mission culturelle.

Là, il y croise tout le gratin de la vie intellectuelle et artistique française, de Cocteau à Arletty, en passant par Sacha Guitry. Lui aussi participe à ce lissage de la guerre : tenter de faire croire que les relations franco-allemandes vont aboutir à une nouvelle Europe de la modernité.

Mais Ernst Jünger ne croit absolument pas en cette mission. Lui qui signait Orages d’acier après la Première Guerre mondiale, sensible à un héroïsme guerrier de cet âge du métal, est dégoûté par cette nouvelle guerre, qui a substituée aux "chevaliers" les masses aveugles. Elitiste, l’homme l’est certainement, mais il ne manque pas de lucidité, et l’acuité de son regard transparaît dans les citations choisies par Edgardo Corazinski.

En effet, la voix de l’écrivain, à laquelle Nils Arestrup redonne toute son ironie mordante, offre une sonorité bien discordante avec celle des Actualités françaises, des discours officiels français et allemands.

Elle vient pointer ce que l’image ne montre pas, ce qui est en contrepoint. Ironie funeste de ce monde où on loue la mode parisienne, et où l’on fait payer un point de textile aux familles contraintes de se procurer une étoile jaune.

Edgardo Corazinski joue du montage pour donner toute sa force salvatrice à cette voix contraire qui s’élève alors : sur les visages rayonnants des modèles de maquillage et de coiffure, il raconte les expériences photographiques sur les malades. Sur les images des ouvriers partis "volontairement" en Allemagne, il raconte les doutes sur les conséquences de cet enrôlement et de ce déracinement massif.

Face aux corps pleins de santé et de vie, il évoque les destructions, là-bas, à l’Est. On sent l’effroi qui perce de plus en plus, à mesure que la conscience de l’extermination de masse se fait jour.

"La Guerre d’un seul homme" est construit sur une gradation. Peu à peu, la guerre envahit le journal. Même les Actualités françaises ne peuvent se dispenser de montrer les maisons bombardées, les incendies, les familles sur les routes. Les images filmées par les Allemands témoignent encore davantage d’un monde à feu et à sang.

Que la puissance allemande y soit louée importe peu. Ce qu’on voit, ce sont les conséquences matérielles de la guerre. Ernst Jünger permet à Edgardo Corazinski de montrer les images absentes, les corps absents. Devant une procession de tanks, il évoque ainsi des corps écrasés tant et tant de fois par le passage des blindés qu’ils en sont devenus plats, pareils à des épreuves photographiques. Le retour aux sujets plus frivoles a alors un goût amer.

Que percevaient les spectateurs de 1982 de toutes ces images ? La guerre n’était pas si loin, et "Shoah" n’était pas encore sorti dans les salles. Bousquet, qui apparaît sur les images, commençait cependant à être inquiété pour ses activités de collaboration pendant la guerre : même les images les plus banales (une poignée de mains entre Bousquet et des dignitaires) peuvent acquérir, des décennies plus tard, une valeur de preuve.

Nous ne savons jamais à quoi serviront les images, d’hier et d’aujourd’hui. Les images de "La Guerre d’un seul homme" n’appartiennent pas seulement au passé. Elles font écho à notre propre présent.

En 1978, le cinéaste voyait dans les Actualités françaises un étonnant écho de ce qui se déroulait dans la dictature militaire qu’était devenue son Argentine natale. Alors que nous nous interrogeons sans cesse sur la signification de toutes les images que nous ne cessons de produire, une telle réflexion est, aujourd’hui plus que jamais, une expérience nécessaire et vertigineuse.

 

Anne Sivan         
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