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Robert Littell  (Editions BakerStreet)  mai 2019

Robert Littell, ancien journaliste politique spécialiste des affaires russes et moyen-orientales devenu romancier, livre avec "Koba" un opus qui sort de son genre de prédilection, celui aguerri des affaires d'espionnage, tout en demeurant dans sa sphère d'intérêt, celle de l'Histoire contemporaine de la Russie.

Et pour qui recherche la signification du titre sur la bible internautique, la ténacité sera de mise pour découvrir, après les premières occurrences, celles d'un restaurant japonais et d'un rappeur français, que Koba est le surnom choisi par Iossif Vissarionovitch Djougachvili plus connu sous le nom de sinistre mémoire de Joseph Staline.

Staline, le "Père des peuples", qui, de 1920 à 1953, dirige la Sainte Russie devenue l'URSS placée sous un régime totalitaire communiste et qui, avant d'être largement distancé par le Grand Timonier, partageait la plus haute marche du podium meurtrier avec son homologue du IIIème Reich.

Robert Littell se penche sur la personnalité de Koba/Staline suite, a-t-il indiqué, au constat consternant de la réactivation du culte de sa personnalité pour la jeune génération russe qui le considère comme un héros de guerre et le chantre d'un grand empire russe en occultant les exactions commises sous la Terreur rouge.

Une personnalité qui, comme nombre de potentats ayant accédé au pouvoir suprême, et notamment les dictateurs, était sous l'emprise d'un trouble mental, au demeurant avéré de son vivant, celui de la paranoïa impliquant notamment délire de persécution et mégalomanie.

Robert Littell l'aborde sous forme d'une fiction dans laquelle, quelques semaines avant sa mort, le dictateur retrace sa vie et ses "croyances" en vue d'une future biographie autorisée, accompagnée d'une approche synthétique de la période stalinienne à travers le prisme de sa figure de proue.

De plus, une fiction formellement atypique hybridant le genre du roman d'apprentissage, avec un narrateur pré-adolescent, le discours philosophique à la manière du Siècle des Lumières, avec des "conciliabules" sous forme de dialogues diderotiens entre un roué et un candide, et la fable sur le modèle de l'ogre et l'enfant.

Un jeune garçon, Léon Rozental, qui n'est cependant pas un enfant ordinaire non seulement car doté d'une intelligence aigüe et aiguisée mais parce que fils d'apparatchiks, des privilégiés du régime logés dans la prestigieuse Maison du quai.

Une filiation, avec un père physicien tombé au champ d'honneur de la recherche nucléaire et d'une mère chirurgienne récemment victime de la purge des "blouses blanches" intervenue début 1953, qui l'a tenu éloigné des réalités contemporaines.

Comme d'autres enfants ayant échappé à la NKVD, il survit clandestinement dans ce labyrinthique immeuble et, au cours de ces pérégrinations, il découvre l'entrée de l'antre d'un curieux personnage reclus qui se présente comme "l'assistant-tsar" et va entreprendre de lui livrer ses souvenirs et réflexions.

Alternant notamment extraits de son journal et conversations avec le "fameux" Koba, Robert Littell livre le portrait d'un psychotique, Géorgien d'origine plébéienne à l'hérédité chargée avec un père alcoolique et violent souffrant tant d'un sentiment d'infériorité que d'un besoin de reconnaissance, ce qui attise sa haine tant des intellectuels, pour la plupart d'origine juive, considérés comme inaptes à l'action que des paysans assimilés à des capitalistes depuis qu'ils exploitent jalousement leur propre lopin de terre, et aux facultés limitées - "la plus éminente médiocrité du Parti" selon Trotski - qu'il compense par la ruse et la félonie.

Le "bad boy" fréquentant le cercle bolchevick devenu exécuteur des basses oeuvres du Comité central du parti communiste est "récompensé" en 1929 en étant nommé premier secrétaire du Parti et missionné - avec les pleins pouvoirs - pour accomplir le but révolutionnaire ultime avec une économie fondée sur la propriété étatique et la planification centralisée.

De quoi alimenter sa mégalomanie et son délire de persécution en lui donnant les moyens d'appliquer l'archaïque loi des espèces pour la survie qui dépend de la capacité à identifier ses ennemis potentiels, et "de leur couper les pattes avant qu'ils ne deviennent des ennemis actifs", leur assassinat moral, politique et même physique.

Et Koba de raconter comment il a largement usé, sous couvert du chef d'accusation irréfutable n'acceptant pas la preuve contraire, celle d'activités ou opinions antisoviétiques, de la pratique de la purge radicale, de l'assassinat des membres du parti à la déportation massive des individus.

Le tout induit par l'obsession maladive de l'encerclement capitaliste associé à une espionnite aigüe, du complotisme contre l'Etat et/ou sa personne et du complot juif international mené par "ces satanés sionistes qui ont une éjaculation nocturne quand ils rêvent d'une nouvelle Galilée, une maudite terre sainte désolée perdue au milieu d'une mer d'Arabes".

Le bougre est malin, aux deux sens du terme, et son discours, pour aberrant qu'il soit, peut, pour les plus méfiants, comporter des circonstances atténuantes, et pour les autres, sinon convaincre du moins susciter un attrait idéologique. Demeure l'effroyable bilan humain... mais l'homme a la mémoire courte.

Ni historien, psychiatre ou juge, mais bien documenté, Robert Littell manie avec alacrité la plume en négociant la paradoxalité de l'âme humaine entre plaidoyer inacceptable et réquisitoire primaire pour ne pas céder à une tentation contreproductive au regard de son manifeste politique et mémoriel et de son appel au discernement pour Léon et tous les autres.

 

MM         
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