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Interview  mars 2020

Ludi, c’est le nouveau terrain de jeu de Christophe Chassol. Film, disque et version de concert son nouveau disque Ludi est inspiré par la question du Jeu, de son rapport avec le rythme, la mélodie, le sonore et la vie en règle générale. Le musicien s’appuie notamment sur les travaux du sociologue Roger Caillois mais surtout sur le livre d’Hermann Hesse Le Jeu des perles de verre.

Mais de tout cela, c’est encore lui qui en parle le mieux...

Nous allons commencer simplement… Pour ceux qui ne te connaissent pas, qui est Christophe Chassol ?

Christophe Chassol : Donc je suis musicien, compositeur et pianiste. Je suis né en 1976 à Paris de parents originaires de Martinique. J’ai grandi à Meudon, en banlieue Parisienne, où j’ai commencé la musique très tôt à l’âge de quatre ans par le piano. Et puis plus tard le jazz, des groupes, des albums, des films... sur le label Tricatel depuis une dizaine d’années.

Comment est venue l’idée de Ludi et plus particulièrement du jeu ?

Christophe Chassol : Après Big Sun qui est sorti en 2015. J’étais en train de réfléchir à ce que je voulais faire. Je suis passé par pas mal de stades, pas mal d’idées, pas mal d’envies. Mais me connaissant, connaissant mon processus de création, il me faut beaucoup de matériel pour m’amuser, c’est-à-dire à filmer pour ensuite rentrer chez moi à harmoniser tout cela, pour en faire un film, un live et un album j’ai beaucoup réfléchi à ce que j’allais filmer.

Et puis en 2016 en vacances au Canada, je suis passé devant des enfants qui jouaient au football américain en se lançant la balle et en criant : "Touchdown !" et là j’ai compris que le jeu allait m’apporter énormément de matière. Notamment parce que dans le jeu il y a énormément de mouvements, et je savais très bien qu’en loopant les images de jeux j’allais avoir et de la danse et des choses rythmiques très intéressantes à l’image. J’allais avoir aussi de la parole très symbolique et très intéressante à harmoniser en même temps. C’est-à-dire que lorsque l’on joue, les choses que l’on dit sont pleines de sens pour éclairer sur les rapports humains et comment on construit et comment on fait une société.

Et puis j’avais ce livre d’Hermann Hesse qui est mon auteur favori. C'est un écrivain que j’ai beaucoup lu à l’adolescence et puis après, avec des livres comme Narcisse et Goldmund, Siddhârta. Le jeu des perles de verre est un livre qui m’a bouleversé et l’idée de faire figurer une partie de perle de verre m’a toujours fait envie.

J’avais pas mal d’idées avant d’avoir la forme de Ludi. Notamment de faire une fiction, où à Noël des enfants recevaient un jeu et ce jeu permettait de faire tout ce que l’on voulait. L’idée est tombée à l’eau et j’ai préféré faire un documentaire, c’est-à-dire aller filmer des situations de jeu.

L’action, le mouvement, le geste : 3 choses qui se retrouvent à la fois dans le jeu, mais également dans la mise en image et en musique....

Christophe Chassol : Quand je regarde Ludi, je vois une énorme chorégraphie de gestes et de sons qui, mise en musique rythmiquement, donne des choses visuelles très intéressantes...

Tu parles d’Hermann Hesse et du livre Le jeu des perles de verre comme d’une influence majeure, peux-tu nous en dire un peu plus ? Hesse est un écrivain important pour toi puisque on le trouvait déjà avec Siddhârta dans Indiamore...

Christophe Chassol : Dans Le jeu des perles de verre, il est question d’un jeu utopique qui règlerait la vie dans une province pédagogique et on suit le héros du livre qui est repéré depuis petit par les gens de cette province. Il est révélé par la musique. C’est une tentative pour Hesse, comme toujours dans ses romans, de réunir l’esprit et la chair, la terre et le ciel, la mère et le père, la raison et l’intuition. Et il pense pouvoir le faire grâce à la musique. Le jeu des perles de verre s’appelait avant exercices de jeux musicaux et c’est vraiment par l’intermédiaire de la musique que Hesse va réussir à unir les sciences, les mathématiques et la poésie. Joseph Valet, le héros est révélé petit par un vieux maître de musique qui lui fait jouer des fugues. J’avais l’impression que ce livre avait été écrit pour moi, je me revoyais au conservatoire...

Comment as-tu structuré ton disque ?

Christophe Chassol : J’ai beaucoup lu notamment un sociologue qui s’appelle Roger Caillois. Dans son livre Les jeux et les hommes, il fait une classification des jeux qu’il découpe en plusieurs catégories : compétition, hasard, simulacre et vertige. Le simulacre étant de jouer un rôle, de mettre un masque, le vertige étant les moments où on se met la tête à l’envers. Le parc d’attractions par exemple.

J’ai donc structuré mon disque en me disant que je voulais explorer ces catégories. J’ai fait énormément de travaux préparatoires, de recherches. J’ai harmonisé un nombre considérable de séquences des jeux olympiques de 68, ceux à Mexico et ceux de Tokyo qui sont des films magnifiques en 70 mm. Et cela n’a rien à voir avec comment sont filmés les jeux olympiques aujourd’hui. J’ai travaillé des séquences de commentaires de matchs, de l’athlétisme, du marathon. Tout cela pour avoir des grilles d’accords, des mélodies. Et c’est avec cette structure de la classification des jeux que j’ai choisi les endroits que j’allais pouvoir filmer : une cour d’école, un match de basket. Il m’a fallu du temps pour choisir le basket qui me semblait la meilleure chose : il y a le drible avec le ballon et puis parce que Mathieu Edouard mon batteur joue au basket avec des amis musiciens.

J’ai choisi également de filmer un parc d’attractions et des salles d’arcade. Pour cela, je suis allé au Japon et j’en ai profité pour aller au Tokyo Dome pour filmer l’amusement, le vertige… Ensuite, j’ai essayé de faire en sorte qu’il y ait une narration. J’ai voulu commencer par un texte, un extrait du jeu des perles de verre en introduction, que j’ai mis en musique, et qui énonce plus ou moins les règles et qui fait une comparaison entre le joueur de perles de verre et un organiste. Un organiste qui grâce à ses claviers et ses pédales pourrait explorer le cosmos entier, tout le contenu de l’univers.

Ensuite, j’ai présenté un solo de batterie et le chaos de la cour d’école. La richesse foisonnante de la cour d’école. A l’intérieur de ces jeux, j’ai vu que les jeux de mains me parlaient beaucoup rythmiquement et visuellement. J’ai donc harmonisé de nombreux moments des cours de récréation pour finalement laisser ce plan où l’on voit tous les mouvements des enfants durant les jeux avec un solo de batterie allant par-dessus. C’est la première partie qui a mis en exergue les jeux de mains.

Ensuite des jeux de mains de la cour d’école, je suis passé à ceux de la salle d’arcade. J’ai filmé deux rappeurs dont Kohh, un rappeur très connu au Japon avec qui j’avais déjà travaillé. Je l’ai fait déambuler dans une salle d’arcade, fait faire des jeux de mains devant un fond vert pour pouvoir y incruster des images de salles d’arcade. J’avais également un fil rouge avec Chrystal Kae, qui est une amie également et une sorte de Beyonce Japonaise que j’ai filmée dans un ascenseur où l’on voit toute la ville, et cela ressemble un peu à un Tétris. Et le film est rythmé par Chrystal qui me parle de jeux avec des phrases très symboliques. On passe des jeux de mains de la cour de récréation aux jeux de mains de Crystal puis de Kohh et Sam au Japon. Ils ont d’ailleurs les mains tatouées avec les signes de consoles de jeux.

Ensuite, je suis parti sur le sport. Avec toute l’ambiguïté qu’il y a entre le sport, le jeu et la compétition. J’ai donc filmé ce match de basket vers la défense que j’ai harmonisé avec un solo de flute de Jocelyn Mienniel, qui est un flûtiste que j’adore.

La quatrième partie, c’est le vertige. Donc on est dans le Rollercoaster à Tokyo. Un morceau qui suit les rails du Rollercoaster que j’ai fait avec mon cousin Svétäl qui était mon guide sur place. Il y a un morceau qui clôt ce chapitre qui s’appelle I Love Vertigo qui se passe dans l’ascenseur avec Chrystal.

Dans la dernière partie, j’ai voulu faire mon propre jeu, c’est-à-dire ma vision du jeu des perles de verre. Pour cela, j’ai demandé à des chanteurs, des amis : Carinne Chassol ma sœur, Ala.ni, Mathieu Edouard qui est également chanteur, Thomas de Pourquery, Alice Lewis et Alice Orpheus.

J’avais deux trios que j’avais filmé devant un fond vert et qui me rechantaient les mélodies issues des tournages documentaires et que j’ai incrusté dans les images documentaires. J’ai voulu faire un cadavre exquis. C’est un jeu auquel je joue avec ma sœur depuis petit pour passer le temps dans les mariages, les baptêmes, les communions quand nous y allions avec nos parents, durant les trajets en voiture ou en train...

Et cela a donné ma version du jeu des perles de verre. C’est un jeu parfait puisqu’il réunissait les quatre catégories de jeux définies par Caillois. C’est un jeu de compétition car celui qui se souvient de la phrase en dernier gagne, un jeu de hasard car on ne sait pas ce que vont dire comme mots les autres joueurs. C’est un jeu de simulacre car on interprète la phrase qui grossit et c’est un jeu de vertige parce que la phrase commence toute petite, grossit, tourne, tourne...

Ce dont nous nous sommes rendu compte en l’enregistrant, c’est qu’afin de faire la meilleure partie possible, lorsqu’un des chanteurs ne se souvient pas d’un mot, son voisin lui souffle en général si l’on veut continuer le jeu. Et cela nous a dit que, ma thèse du film, que la compétition ne sert à rien. Qu’elle est plutôt néfaste et que l’on peut s’en passer. J’avais une dernière partie mais que je n’ai pas mise, que je travaille et que je sortirai un jour. C’était une phrase que j’avais mis en musique qui dit : "Jouer des heures à jouer des joueurs qui jouent des heures à jouer des joueurs qui jouent des heures à..." Mais cela faisait long et je voulais un film, un live qui dure une heure.

Comment procèdes-tu techniquement, précisément pour l’ultrascore ? Tu fais un travail de reconnaissance auditif mélodique et rythmique j’imagine mais ensuite ? Tu en fais une analyse ? Comment travailles-tu harmoniquement ?

Christophe Chassol : Harmoniquement, c’est assez simple. Je reviens chez moi avec mes rushs, je regarde ce que je peux faire. Je sélectionne, je coupe des fragments ce qui me donne de séquences. Je trouve leurs mélodies, leurs mélodies objectives. Je trouve la hauteur de chaque note de ces passages. Je trouve ensuite des accords à mettre en dessous. C’est trouver l’essence mélodique d’un passage vidéo, choisir des accords qui expriment l’émotion ressentie dans ses passages. C’est assez jouissif comme moments choisir les accords.

Tu arrives à capter quelque chose d’essentiel dans "la vie" son rythme, sa mélodie, comme dit Marie Eve Loyez : "Rendre le monde à sa musique". Tu es capable de la réduire à une partition, bien qu’il y ait forcément vraiment quelque chose qui tient de l’oralité, à cette dualité piano - voix...

Christophe Chassol : Cela a toujours été assez évident pour moi d’entendre, dans un moment, dans une séquence, l’essence sonore. J’entends directement quelque chose. Je ne me force pas à écouter quelque chose en particulier, il y a quelque chose qui se dévoile d’elle-même. Donc je la relève, je la dévoile. Bon après, c’est subjectif. Par exemple dans Big Sun, dans la première séquence avec des oiseaux, je l’ai beaucoup travaillé, j’ai sorti le disque, je l’ai joué en concert. Mais, longtemps après l’avoir joué en concert j’ai entendu des aboiements de chiens que je n’avais jamais entendu auparavant. Pour dire que mon esprit est focus sur certaines choses et il en occulte même des sons qui seraient gênants. Comme dans Indiamore, dans la scène du taxi, j’avais longtemps après avoir joué, entendu les moteurs des taxis alors que c’était le chaos total. Forcément maintenant, je n’entends plus que ce que je n’avais pas entendu : les aboiements de chiens, les moteurs... Je suis content de ne pas essayer de tout mettre en mélodies. L’essence me paraît claire à chaque fois.

Et si, comme pour prolonger la musique d’Olivier Messiaen tu allais ensuite vers le monde des oiseaux ?

Christophe Chassol : Je n’arrête pas d’y aller de toute façon... Là je vais aller filmer des oiseaux dans un zoo à Séville. Comme j’ai du temps à cause du confinement, je me suis attaqué à les harmoniser parce que cela piaille beaucoup ! Je suis très intéressé par les oiseaux, les animaux en général. C’est d’ailleurs ce que je voulais faire avant de faire le thème du jeu. Filmer des éleveurs, des animaux. Faire un bestiaire. Mais ce n’est pas tant par Messiaen que je suis arrivé aux oiseaux. C’est vraiment par la musique de films, la synchronisation, par l’envie naturaliste, par le documentaire animalier. Notamment : La griffe et la dent (ndlr : réalisé par François Bel et Gérard Vienne en 1976) qui est un documentaire animalier un peu différent. Messiaen ce sont des transcriptions, on n’entend pas le chant d’oiseau lui-même et moi ce que je voulais c’est mettre en parallèle les deux : le son des oiseaux et la mélodie.

Parlons alors de Johan van der Keuken...

Christophe Chassol : C’est une grosse, grosse influence. En voyant ses documentaires, je me suis rendu compte que l’on pouvait faire ça. Il a été un véritable révélateur. Comme quand on voit 2001 l’Odyssée de l’espace pour la première fois, on se dit : "on a le droit de faire ce genre de film !" Et puis son travail, sa façon de mélanger entre ses films des sons et des images. C’est du Lego.

Ton approche me fait beaucoup penser à celle de Morricone : une dramaturgie, un rapport au mouvement propre au cinéma et à l’image, des procédés que l’on retrouve au fils des œuvres et qui deviennent des marqueurs esthétiques et qui donne un style si particulier, un éclatement esthétique à la fois très savant mais également populaire.

Christophe Chassol : J’espère développer un style ! J’ai des sons que j’ai fabriqué depuis 2000 et je me sers toujours de ces sons pour donner une couleur. Même si les harmonisations changent. L’instrumentation elle reste la même. Ce qui peut donner un style aussi je trouve. Deleuze sur le style dit que c’est creuser dans sa langue une langue étrangère, c’est-à-dire faire de l’argot avec sa langue maternelle et porter tout ce langage nouveau, cette contorsion que l’on a donné à son langage maternelle, la porter à une limite musicale. La faire swinguer en gros.

C’est ce que j’essaie de faire avec notre langue à tous. Le français. Mais aussi la langue du cinéma, de la musique. La contorsionner, la tordre, l’étirer, la superposer pour ensuite la faire swinguer. Pour Morricone, il m’a surtout influencé dans sa façon d’agencer des accords, quatre catégories d’accords très simples. Sa façon de les agencer, très pop mais en même temps très savante.

 

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L'interview de Christophe Chassol (samedi 4 mai 2013)

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