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Vivons heureux, Vivons hantés  septembre 2006

Un rêve de plus, encore un habité. Un spectre planant dans la grande famille de mon karma céleste. Cette nuit c’est le groupe Cream au grand complet qui est venu gentiment me rendre visite. Une re-formation expresse pour mon cerveau ; la tête d’affiche de mes songes nocturnes. Une reformation exclusive, un concert unique dans un TGV en fait. Heureusement mon esprit m'a laissé le peu de temps que j’avais pour parlementer directement avec Clapton.

Mais pas le Clapton d’aujourd’hui, pas le binoclard à la Strat Blackie comme on dit… non, celui du bon vieux temps, avec les chemises psyché et la coupe de cheveux frisé façon afro blanc. Celui-là même. Le rêve halluciné par excellence, un concert de rock dans un TGV, avec le décorum qui fonce à 300 Km/h et le musicien qui rediscute sans fin le riff de "Sunhshine in Love". N’importe quoi. Comme cette espèce de grand abruti qui m'a interrompu en plein concert, la forme opaque, le mauvais esprit que l’on doit redresser à grand coup de point dans la tronche, lui corriger sa malformation sataniste à renfort de grosse bague… Quel enfoiré ce mec.

Et des rêves comme cela, des rêves hantés, j’en fais trois par semaine dans mes périodes les plus stables. C’est la fameuse citation de Yves Adrien : "Dans ma poitrine battaient deux cœurs, le mien et celui du rock and roll". Toute cette musique en revient à un grand flash médiumnique, un retour de l’on ne sait pas trop quoi, où des centaines d’âmes du passé vous tombent sur le coin de la tronche, comme des taulards sur un vieux playboy. Obsédé par le passé et les morts, c’est le pain quotidien.

Et il y avait Brian Jones qui lui aimait Elmore James. Tiens, un jeune mort encore, enfin mort à 45 ans en fait. Elmore James, le bluesman du Mississipi, celui qui emmena son blues à Chicago, comme son congénère de Muddy Waters. Mais lorsque il mourut (en 63), le jeune anglais blond de Cheltenham avait à peine abandonné son pseudonyme de Elmo Lewis. Et c’est ce fantasme du lointain qui s'y traduit encore, pas le passé car les deux destins se croisent, mais le fantasme de la distance, la mer qui séparent les USA de l’Angleterre, un noman’s land qui fait le contraste, démarque deux mondes.

Le rock est une machine à fantasme, à re-création du lointain. Et l’époque a été tellement recrée. Il est bizarre de constater que, en pleine explosion des technologies, l’avènement de la tronche de cul qu’est Bill Gates et sa bizarrerie qu’est Windows, bref, dans la deuxième moitié des années 80, des mecs se marrent à refaire à l’identique le rock and roll originel des années 50. Pire que cela, les Stray Cats feront des reprises exactes des morceaux de Eddie Cochran.

Mais c’est que nous l’avons dans les veines, ce rythme qui fait danser, que certains battent plus avec leurs genoux que du pied. C’est la machine à images, le kaléidoscope géant. Est-ce pour cela que tant de touristes vont se perdre à Memphis, pour aller retrouver l’univers qu’ils ont tant aimé dans les disques du label Sun. Comme dans le film de Jim Jarmush, "Mystery train", dans lequel un jeune couple de Japonais fan d’Elvis et de Carl Perkins vont se paumer là-bas. Et finalement s’y emmerder et oublier pourquoi ils sont venus. Car le disque est l’objet final du fantasme. Tout un petit monde enfermé dans un beau disque de vinyl noir, avec des creux et des bosses. Et il est témoin du temps, les craquements en rappellent les années passées.

Alors que recherche-t-on aujourd’hui ?. Le disque des Pipettes nous en parle bien, comme les ventes à la braderie de Lille, ou je ne sais quelle remarque de survivor des années 70. Quand tous les groupes de musique sont enfermés dans la re-création d’un époque, tout du moins les plus médiatisés. Et faut-il encore que je parle des fringue chez Zara… Ce n’est pas une critique, c’est juste que nous sommes hantés.

Un train fantôme géant, la poule aux œufs d’or pour tous les producteurs de toute sorte. Un train fantôme bien sympathique, celui qui fait sourire, immortel car bourré de gens déjà morts. Il a un nom de chanson blues, "My Best Friend" by Elmore James. Et il est triste à en pleurer.

Mais Dieu merci, toutes les nuits, quand le sommeil a réussi à enfin s’imposer, on peut reprendre un ticket pour le train sans faire gagner de sous à personne, juste se sentir un peu mieux soi même.

 

L.J.Jet         
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