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Interview  (The lost Words)  mars 2004

0. Je suis ailleurs

Lorsque je quitte Théo Hakola et que j’arrive à la bouche de métro, un flux ininterrompu de questions et d’idées diverses irrigue mon esprit. J’en oublie V et R, avec qui j’avais rendez-vous il y a plus d’une heure. Normalement l’entretien avec Théo Hakola devait durer une petite heure mais je n’ai pas vu le temps passer. Il y a plusieurs messages sur mon portable. Je ne les consulte même pas ; quel sens cela aurait-il maintenant ? Je suis ailleurs, quelque part avec Peter Fellenberg, Jewell Stone et Big Bill Haywood.

Théo Hakola a publié deux romans à ce jour. Son premier roman La route du sang est chaotique et sombre alors que le second, La valse des affluents, est mature et lumineux.

Pour ceux qui connaissent Théo Hakola ou Passion Fodder, le groupe qui a fait connaître Théo Hakola, les personnages qu’on retrouve dans les romans de Théo ne leur sont pas tout à fait inconnus :
"Dans mes chansons, je ne fais qu’esquisser mes personnages. Je ne les développe pas. Je construis leur personnalité dans mes livres."

1. Caractères

Peter Fellenberg, Peter "tout droit descendu de sa montagne" est intiment lié à Théo :
"Il y a des éléments autobiographiques ou biographiques dans mes romans cependant tout ne l’est pas. Peter Fellenberg, c’est une version minable de moi. Je ne veux pas dire que je suis bon ou que j’ai réussi, loin de là. Mais si je suis un minable alors Peter est encore plus minable. Et si je suis un tant soit peu bon, alors Peter est moins bon."
Peter Fellenberg, gamin, incapable d’assumer ses origines "petit bourgeois" .
Peter Fellenberg, adulte, toujours indécis et perplexe devant son époque et les gens qu’il croise.
"Je le trouve un peu mou. Surtout au début avec Jewell."
Pas bien vaillant le Peter, oui. Il manque de courage. Mais presque bon, honnête et surtout, surtout, clairvoyant quand il regarde la société qui l’entoure.
Qu’en espérer ? Lui n’attend rien.

Jewell Stone est un personnage complètement inventé, une sorte de patchwork des différentes femmes que Théo a connu ou croisé au fil des années. Jewell à la jeunesse gâchée par la pauvreté et l’abandon. Qui devient une femme dont le corps incarne en un seul être tous les fantasmes masculins.
"Parfois mes personnages s’échappent par eux même. Je ne les contrôle plus. Ils atteignent une certaine autonomie. Cela m’a frappé quand j’ai traduit mes textes. Je ne me souvenais pas de certains passages, je les redécouvrais."
Jewell qui, dès sa sortie de l’adolescence, n’a pas froid aux yeux. Jewell qui fonce, tête baissée.
Mais pour quelle destination ?
"Le groupe dans lequel a joué Jewell a vraiment existé. Ce groupe avec des hétéros et des homos a tourné quelques temps. On ne savait pas qui était avec qui. Je les ai croisés à New York et bien sûr toute cette partie je ne l’ai pas inventée : je l’ai vécue."

Et Peter et Jewell, les deux Spokane, USA, s’aiment. Depuis longtemps même si l’amour n’est pas toujours partagé simultanément.
"Je ne sais pas exactement pourquoi Jewell aime Peter, elle si vaillante et lui incapable de prendre une décision. Je pense qu’elle l’aime parce qu’ils passaient tous ces moments ensemble quand ils avaient deux ans, avec la grand-mère de Jewell. Aussi parce que Peter a toujours été gentil avec elle et qu’il ne l’a jamais rejeté. Je ne suis pas certain que cette raison soit suffisante pour justifier l’amour que Jewell lui porte. Dans mon prochain roman, je vais revenir sur ce sujet."
Ainsi, pour Théo, Peter ne mérite peut être pas l’amour de Jewell et il pense qu’elle a commis une erreur en tombant amoureux de son ami d’enfance.
Mais doit-on tout expliquer, en particulier l’amour que l’on éprouve pour une personne ou dont on est l’objet ? Doit on trouver une raison valable pour tous nos actes ? L’amour, aussi improbable soit-il, doit il être justifiable et explicable ?
Pas sûr.
Un amour ne peut-il simplement être un état de fait sans aucune justification valide ou acceptable par autrui surtout quand les amants sont des personnes aussi différentes que Peter, spectateur indécis et (presque) incorruptible de son temps, et Jewell, actrice quasi militante d’une époque qui manque, elle aussi, le coche ?
Peter qui ne reconnaît pas Jewell qui ne reconnaît pas Peter lors d’un concert aux bains douches parisiens et, pourtant qui s’aiment. Déjà. Gamins, Peter a tergiversé et Jewell n’a pas patienté. Quand ils se retrouvent, on pense –on espère !- que le bonheur sera au rendez-vous. Mais non. Jewell, c’est toujours la fuite en avant et Peter, l’indécis.
Tout cela ne ressemble qu’à des actes manqués.

2. Tout est politique

"Ce sont surtout les événements historiques et politiques qui m’inspirent" dit Théo. "Ce sont les moteurs de mes réactions et de mes productions. Bien sûr, les événements culturels ou ceux qui affectent ma vie personnelle ont aussi une incidence sur mes chansons et mes textes. Entendre les chansons des autres me donne des idées, sans plus".

Si Fukuyama a annoncé en 1990 la fin de l’Histoire qu’il a cru lire dans la chute du mur de Berlin, les événements historico politiques ne s’en pas moins succédés à une vitesse impressionnante :
Guerre d’Irak, 1991 ;
Guerre civile yougoslave, 1991-1995 ;
Guerre du Kosovo, 1989 – 1999 ;
Attentats du WTC, 2001 ;
Invasion de l’Afghanistan, 2001 ;
Invasion de l’Irak, 2003.
Tchétchénie, 1993- ?
Pour n’en citer que quelques unes, faisant l’impasse sur toutes les guerres civiles en gestation ou développées localement.

"J’étais pour une intervention armée extérieure dès le début de la guerre civile yougoslave. A l’époque, je n’ai pas pu suivre tous les événements précisément mais je souhaitais qu’une force extérieure remette de l’ordre. Dans les milieux que je fréquentais à l’époque, ils étaient contre. Puis, en 1995, ils ont commencé à faire circuler des pétitions. Il est possible d’être pacifiste et de dire : Stop ! Là ça suffit."
Il fallait effectivement le dire et le comprendre plus tôt.

Toute cette période qui débute avec la Guerre d’Irak voit l’émergence, en même temps que la Globalization, d’une foultitude d’organisations, aux racines incertaines, qui tentent d’imposer leur loi ou sinon au moins de prendre une part du gâteau.
Depuis quelques temps on voit moins Théo Hakola soutenir les différents mouvements associatifs, comme le GISTI.

"Le téléphone n’a pas sonné cette fois. Mais je comprends et j’accepte : il vaut mieux pour les associations d’avoir Louise Attaque ou Les Têtes Raides que Théo Hakola. Les gens viennent à cause d’eux. Et ils entendent le message qu’on a à leur dire et même s’ils ne comprennent pas forcément. Les fonds sont ainsi levés et les associations peuvent travailler."
Théo Hakola n’est effectivement pas Big Bill Haywood, une figure du communisme ricain et un personnage qu’on retrouve dans "La valse" .

3. Racines

William D. Haywood, dit Big Bill.
Un monstre. Physiquement. Quand on regarde une photo le représentant, ce qu’on voit c’est un géant ventripotent qui fixe le photographe d’un air méchant. Une terreur.
La terreur des patrons de l’époque. Un des chefs fondateurs des Wooblies, les communistes US du siècle dernier. Semant le désordre, prêchant la lutte.
Si Big Bill était né ailleurs, en Russie par exemple, nul doute les choses auraient été différentes pour lui. Il n’aurait pas été Lénine ou Staline mais certainement un de leur bras droit.Pourtant le Big Bill Haywood de Théo Hakola est différent de celui qu’on croise dans les livres d’Histoire.

"J’ai lu la biographie de Big Bill. Comme je le pressentais depuis longtemps, Big Bill aimait les femmes. Sur la Côte Est, il était très apprécié des dames de la Société. Lorsque j’ai imaginé la scène de son arrestation, je l’ai placé au lit avec sa maîtresse. Etrangement, j’ai appris plus tard que c’est ce qui s’est réellement passé : Haywood était dans le lit de sa belle sœur. Big Bill était quelqu’un de bagarreur : il se battait tout le temps. Avec la police, le jour de son arrestation. Avec les mineurs quand il avait bu. Mais peut être était-il connu pour son honnêteté et son courage ? Oui ? Alors, oui, je suis passé à côté de cela. Néanmoins je ne le présente pas sous un angle si négatif."

S’il était belliqueux alors Haywood n’en était pas moins courageux et admirable. Sur ce point tous les historiens sont unanimes. Même Dos Pasos, qui a écrit une courte biographie de l’ogre dans "42ème parallèle", partage ce point de vue.
Dos Pasos.
Dos Pasos, justement.
Des personnages qui traversent leur siècle de façons différentes, creusant chacun un sillon dans le champs des vies. Des sillons si particuliers et pourtant si caractéristiques des gens d’une époque. D’une société.

"J’ai lu Dos Pasos il y a longtemps. Je ne l’ai plus lu depuis, je devrais avoir vingt ans. C’est les livres qu’on lit à cet âge qui nous marquent le plus, je crois. Lorsque La Route du Sang est sorti, un critique avait fait une relation avec lui. Je ne connais pas très bien le personnage, même si j’ai plus de respect pour le début de sa carrière que pour la fin. Pour revenir à Big Bill : c’était un homme à femmes, en déplaise à Dos Pasos. Je crois que tous les grands hommes sont des hommes à femmes : leurs désirs de conquête s’étend à leur vie privée où là aussi ils veulent tout posséder."

4. Le communisme est-il mort ?

"Mais de quel communisme parlez-vous ? Il y a toujours des communistes et il y en a toujours eu. J’ai connu les communistes qui avaient connu la Guerre d’Espagne et la répression de la Chasse aux sorcières. A cette époque, les militants du Parti ne comprenaient pas Staline mais ils restaient par solidarité pour les autres. Ils étaient poursuivi non parce qu’il étaient communistes mais parce qu’ils refusaient de dire qu’ils n’étaient pas communistes. Aujourd’hui, il y a toujours des partis d’influence marxiste. En Europe, tous les groupes situés à gauche des socio démocrates sont marxistes.

Non le communisme n’est pas mort. Ni le capitalisme d’ailleurs… On recherche toujours le profit, plus de profit, d’argent. Qui a dit que le capitalisme était mort depuis le 11 septembre ? Des écrivains ? Ah, je croyais que vous alliez citer des intellectuels, comme André Glucksmann."

Pitié Théo, pas Glucksmann.
Surtout pas Glucksmann.

0 bis. Absence de preuve(s)

Quand je rentre chez moi, le chat se jette dans mes jambes, trop content de ne pas passer tout seul la soirée. Je manque de me casser la figure. Avec la ferme intention de commencer mon travail, je passe la bande de l’entretien sur mon lecteur.

Rien.

Pas un mot, pas un son ne sort du petit appareil sensé transmettre son signal à la machine centrale et aux différentes sorties acoustiques présentes dans la pièce.

Rien.

Ca n’a pas fonctionné.

Alors tout cela pour que dalle ?

 

 

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Retrouvez ici l'intégrale de cet entretien illustré au format PDF

Bibliographie :
La route du sang, ed. Le serpent à plumes (2001) ;
La valse des affluents, ed. Le serpent à plumes (2003) ;

Discographie (sélective) :
Overflow (1997) ;
What fresh hell is this ? (1990)

Mes remerciements à Théo Hakola pour toute sa patience.



Olivier K         
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