Comédie de Maxime Gorki, mise en scène de Côme de Bellescize, avec Michel Baladi, Sabrina Bus, Jonathan Fussi, Eléonore Joncquez-Simon, Vincent Joncquez, Gaël Marhic, Sidney Ali Mehelleb, Teddy Melis, Alix Poisson, Nathalie Radot et Colette Venhard.

S’il fallait définir cette notion poétique d’âme slave, comment s’y prendrait-on ? A première vue, idée reçue un peu fumeuse, on pencherait pour un mélange de mélancolie et d’excès, faculté à prendre du bon temps au milieu d’un drame, ou à l’inverse : malheur vodkaïsé au sein des ris, larmes aux yeux (noirs) des chœurs de l’Armée Rouge… Tant de clichés qui ont la vie dure ! Et que l’on s’attendait à retrouver, dans cette pièce du vieux camarade Gorki.

Russie, début du XXème siècle… Protassov, chimiste de son état, triture ses tubes à essais, espérant en faire jaillir la vie et contribuer à l’essor de l’humanité. Mais tout en rêvant à un homme nouveau et poétisant son rapport à la science, il se coupe du monde : sa femme, en premier lieu, qui trompe son ennui en se laissant courtiser par un artiste. Famille, amis et voisins traversant la maisonnée envahie d’odeurs, exprimant un mal-être que Protassov n’entend plus. Petit monde bourgeois éclairé qui part à vau-l’eau, ignorant les soubresauts qui, au loin, agitent déjà certaines factions du peuple…

Le contexte politique de 1905 (répression sanglante d’une manifestation ouvrière par la police tsariste) et les opinions de Gorki (ardent défenseur du parti bolchevik) se retrouvent évidemment en filigrane des Enfants du Soleil… Mais le texte est assez subtil et métaphorique pour ne pas se restreindre au pensum idéologique : la lutte des classes, reléguée au second plan, laisse place à une confrontation de personnalités, trop complexes pour être simplement cataloguées bons ou mauvais.

C’est tout le paradoxe des intellectuels au cœur de la pièce : ils rêvent d’une humanité éclairée, mais peinent à entrevoir le malheur à portée de main (quant à compatir, on n’en parle même pas !). Leur ouverture d’esprit les honore un moment ; mais ils peuvent, l’instant d’après, faire preuve d’un mépris et d’une violence (psychologique) insoupçonnés. En clair : ils ne sont pas univoques, et c’est là ce qui les rend intéressants.

Forte de tous ces possibles, la mise en scène de Côme de Bellescize multiplie les registres et tonalités : le côté "auberge espagnole" de la maison de Protassov s’y prête, qui révèle des personnages hauts en couleurs, capables de surprenantes volte-face.

Vincent Joncquez, dans le rôle de Protassov, commence ainsi en gentil hurluberlu, passe par l’hébétude la plus complète (face à l’amour) avant de se montrer cruel envers la pauvre fille perdue (Eléonore Joncquez-Simon, splendide cruche cassée) qui s’est risquée à lui déclarer sa flamme.

Son épouse Eléna (Alix Poisson) hésite entre désappointement sentimental et volontarisme, l’artiste qui lui fait du gringue (Sidney Ali Mehelleb) et le retour au bercail. Quant à la sœur malade (Nathalie Radot), elle se complait dans son statut d’éternelle mourante, au grand dam de Tchépournoï, vétérinaire suicidaire et amoureux (Teddy Melis), qui finira par se pendre… juste au moment où elle se décide à céder (enfin) à ses avances.

Autour de ces figures principales du drame évoluent encore quelques petites gens (ouvrier, domestique, vagabond), tous plus ou moins viciés et brutaux, dont le ressentiment débouchera sur une révolte absurde : scène de combat où l’énormité l’emporte sur le réalisme, pour bien figurer l’inanité de cette lutte sans but, non structurée, hors de propos. "Mise en scène explosive", comme le préconise Côme de Bellescize dans sa note d’intention, justifiant la mise en garde récurrente du chimiste : "Il ne faut pas que ça bouille".

Au final, les lieux communs évoqués en introduction se trouvent habilement détournés : la pièce est assez retorse pour ne pas se soumettre à une interprétation simpliste, ouvrant une multitude de réflexions sur l’homme, la science, la création…

Le titre fait référence à une toile (baptisée "Les enfants du soleil") dont rêve l’épouse de Protassov, et que promet de réaliser le peintre amoureux : allégorie d’une nation éclairée voguant vers un avenir meilleur… où l’on ne sait si le petit peuple aura véritablement sa place.

Cette réflexion sur l’Art, placée au cœur du texte, constitue une admirable mise en abîme : le propos de la pièce s’en trouve lui-même questionné ; et le spectateur d’en ressortir éparpillé, ému, amusé, ébouriffé… Troublé, surtout, au final.