Comédie dramatique de Anton Tchékhov, mise en scène de Marcel Maréchal et Michel Demiautte, avec Michel Demiautte, Liana Fulga, Juliette Duval, Hélène Roussel, Marcel Maréchal, Emmanuel Dechartre, Jacques Angéniol, Olga Albreg et Antony Cochin.
Pour expliquer l’aspect "tranche de vie" de ses pièces, Tchekhov disait que le temps du théâtre, condensé d’événements en un espace limité et une temporalité brève, n’était pas celui de la vie. Pour capter cette dernière, il entendait montrer ce que les dramaturges avaient longtemps négligé : des scènes étirées en longueur, laissant le temps aux personnages de vivre "bêtement" sous nos yeux, vaquer à des occupations qui ne débouchent pas obligatoirement sur des "coups de théâtre"… mais permettent de saisir le déroulé d’une journée (et par extension : d’une existence), avec ses pleins et déliés, temps de latence et brusques accélérations.
La structure d’"Oncle Vania", divisée en actes plutôt qu’en scènes, rend idéalement cela : l’étirement du temps et la dilatation de l’action - qui n’excluent pas les accélérations et coups de sang, bien sûr… mais permettent de saisir le délitement sous certaines ambiances alanguies, les non dits significatifs d’un silence trop appuyé, etc.
L’histoire est la suivante : Sérébriakov, sommité du monde littéraire (professeur écrivain chercheur), imbu de lui-même et insensible aux autres, arrive en maître dans la propriété tenue par sa fille Sonia et son beau frère Vania. Après la disparition de sa première femme, il vient d’épouser une belle évaporée, Eléna, oisive aux velléités artistiques contrariées. La découverte de cette créature sème le trouble dans l’esprit de Vania et le cœur d’Astrov, médecin et ami de la famille.
La pièce est une confrontation entre l’intelligentsia déconnectée du réel, et les laborieux qui se coltinent cette réalité, essayant d’améliorer leur sort (et celui de l’humanité) par le travail et l’abnégation - et engraissant surtout l’élite, par la même occasion. Les travailleurs de province se heurtent au fantasque de ces citadins sophistiqués : collision et étincelles (notamment amoureuses) qui feront évoluer, en bien ou en mal, les certitudes de tout ce petit monde… sans parvenir à en modifier l’agencement dominant/dominé.
Le spectacle monté par l’équipe des Tréteaux de France est admirable, et rend absolument justice à la richesse de la pièce. Les ruptures de ton (du drolatique au dramatique, fond du trou au plein d’espoir) s’y enchaînent très naturellement, et presque tous les personnages principaux ont la chance d’évoluer au-delà de leur caractérisation de départ, sondant toute les nuances de l’âme humaine - et évitant, par là même, les jugements expéditifs.
Nous étions, ce soir là, à la première parisienne, et il y eut quelques ratés à l’allumage, une mise en place un peu chaotique : on a eu un peu peur en voyant Marcel Maréchal (Vania) bégayer et subir d’anormaux décalages de texte. Liana Fulga (Eléna) nous a d’abord parue trop maquillée (et âgée) pour le rôle. Et le jeu de Juliette Duval semblait, a priori, un peu fragile face à celui de ses confrères… Mais cela n’a pas duré, et l’on s’est vite laissé prendre au piège.
Il faut rendre hommage à tous les rôles et acteurs, du plus petit au plus grand : Olga Agrago est une nourrice bonasse, bien arrimée au sol (corpulence oblige) et capable d’arrondir les angles des dadais autour d’elle, par son bon sens populaire mâtiné de superstition. Antony Cochin figure un étrange valet de ferme, rôdant dans les parages à la manière d’un spectre voyeur, ou jaillissant de derrière une porte (comme un diable hors de sa boîte) lorsqu’on réclame une musique.
Jacques Angéniol est Téléguine, homme ruiné un peu cintré, torse bardé de médailles et face constellée par la vérole (on l’appelle à ce propos "la gaufrette"). Le comédien mime si bien la folie qu’il transforme l’abrutissement de son personnage en poésie, insinuant du beau pathétique dans ce qui n’était sans doute, au départ, que bêtise crasse. Hélène Roussel (la vieille mère) compose un autre genre de sottise : glacée, maniaque, elle est totalement insensible à tout ce qui l’entoure… et ne paraît s’éveiller (en criant) que pour porter aux nues l’écrivain parasite installé chez elle.
C’est Michel Demiautte, l’un des metteurs en scène, qui se distribue en Sérébriakov. Hautain et gonflé d’orgueil face à son monde, il sait aussi redevenir puéril et faible quand sa goutte le reprend, piétinant (devant sa femme) la grandeur dont il s’était précédemment paré.
La désirable Eléna est incarnée, on l’a dit, par la blonde Liana Fulga. L’impression initiale (qu’elle ne collait pas vraiment au rôle) s’est vite estompée, sous le charme de ce jeu relevé d’une pointe d’accent (peut-être roumain, à vue d’oreille). Elle interprète, avec une grâce et un désespoir admirables, ce joli paradoxe : une garce sans noirceur, femme fatale solaire qui sème le chaos sans l’avoir voulu - et s’en trouve désolée ! Malgré l’admiration que lui portent Vania et Astrov, sa beauté semble sur le point de se faner au sein d’un ménage débilitant, et sa condition de riche oisive ne l’empêche pas de constater ses propres tares, sentiment d’échec redoublé par une sensibilité artistique tuée dans l’œuf.
C’est donc Marcel Maréchal qui se charge d’Ivan Petrovitch Voïnitski, dit Vania. Au départ, son costume de vieux beau (énorme cravate colorée glissée dans le pantalon trop remonté, chaussures de gigolo-mafieux) jure un peu, au sein du réalisme alentour. Apparemment, sa double casquette d’acteur-metteur en scène lui confère aussi un statut particulier : il paraît plus d’une fois s’écouter jouer - savourant avec une délectation non feinte les bons mots du grand auteur dans sa bouche de vieux cabot.
Passé l’étonnement initial, tout cela finit par devenir absolument charmant, et Maréchal joue avec bonheur du hiatus entre son aspect, ses manières… et ses velléités amoureuses auprès de la belle Héléna. Il incarne aussi la colère des humbles envers les puissants, et sera celui qui prendra les armes contre l’oppression - pour un coup de feu grotesque (et manqué !) en direction de Sérébriakov.
Autre personnage crucial : le docteur Astrov, incarné avec gourmandise par Emmanuel Dechartre. Derrière ses accents de fonctionnaire rechignant au labeur (les consultations lui pèsent, la misère humaine coupe l’appétit), il laisse rapidement entendre un positivisme à la fois idéaliste - rêvant d’une gratitude des futures générations envers le labeur fondateur des hommes de son temps - et terre à terre : il s’occupe du reboisement de sa région, trouvant un espoir supplémentaire dans chaque nouvelle graine plantée.
Âme slave oblige, il sait aussi se montrer buveur (avec Vania) et adepte de la gaudriole (notamment auprès d’Elena, à qui il planterait bien un autre genre de graine…). Dechartre prend apparemment un plaisir incroyable à incarner ce rôle, et nous le transmet au centuple.
Enfin, Juliette Duval est Sonia, secrètement amoureuse d’Astrov (qui, évidemment, ne la regarde guère), consciente de sa laideur et se tuant à la tâche pour oublier sa déveine, entre un père froid et autoritaire et une belle-mère trop charmante pour être honnête. Sa seule épaule consolatrice semble être le bon oncle - qu’elle verra s’enliser, lui aussi, dans l’absurdité colérique.
Juliette Duval est sans doute trop mignonne et plantureuse pour ce rôle de fille laide, mais on lui pardonne. Le personnage s’avère résolument casse-gueule : il s’agit d’incarner la maladresse amoureuse et une certaine idée de la rectitude morale, au milieu d’un festival de trognes, gros buveurs et grands hurleurs. On a d’abord cru que le décalage entre l’actrice et les autres était une faiblesse de jeu… mais non : la jeune femme de la pièce est empruntée, et ne pouvait s’envisager autrement.
Après un temps d’adaptation-irritation, elle a donc réussi à nous émouvoir crescendo, éclatant dans le bouquet final : "Quand viendra notre heure, nous mourrons résignés (…) et Dieu nous prendra en pitié, nous verrons une vie lumineuse, superbe, brillante, nous nous réjouirons - et nous nous reposerons ! Nous écouterons les anges, verrons le ciel parsemé de diamants (…) toutes nos souffrances se fondre dans la miséricorde". Tirade un peu trop chrétienne pour un auteur jadis récupéré par le régime soviétique, souvent tronquée dans les différentes traductions (notamment celle d’Elsa Triolet)… mais qui a été remise à sa juste place pour cette version-ci.
Là, au moment ultime, le spectateur (chrétien ou pas) est nécessairement touché par la grâce : il en oublie de regarder les seins (impressionnants) de l’actrice… et ne voit plus que son cœur, palpitant au diapason des nôtres.
