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Théâtre de la Colline  (Paris)  janvier 2013

Comédie dramatique de Anja Hilling, mise en scène de Stanislas Nordey, avec Valérie Dréville, Vincent Dissez, Thomas Gonzalez, Moanda Daddy Kamono, Frédéric Leidgens, Julie Moreau, Laurent Sauvage et Lamya Regragui.

Anja Hilling est une jeune dramaturge allemande prometteuse précédée d’une grande réputation qui lui ouvre les portes des théâtres du monde entier.

Écrite en 2008, "Tristesse animal noir" est une de ses œuvres les plus abouties, ce qui lui vaut aujourd’hui les honneurs de la grande salle du théâtre de la Colline.

Condensé de l’air bobo du temps, c’est un texte qui peut aussi bien intéressé qu’irrité puisqu’il fait fi des lois traditionnelles de la dramaturgie théâtrale. En effet, ce qu’il construit il peut le déconstruire dans la partie suivante.

En 2 heures 20, vont ainsi se succéder des moments de tension et des phases de relâchement. Un moment soumis à l’insoutenable, le spectateur est déposé quelques minutes plus tard en pleine banalité. Une banalité tenace et décevante, quelque peu artificielle dans la troisième partie, long épilogue qui prétend annoncer un retour à la vie, à la ville, de ces personnages en quête de nature.

"Tristesse animal noir" commence comme une balade en forêt. Six personnages, inscrits sous un néon où est calligraphiée "la fête", ont garé leur "Combi" Volkswagen dans une clairière et s’apprêtent à pique-niquer, à installer leur barbecue. Ce groupe hétéroclite et consanguin d’amis ou d’amants, d’homos ou d’hétéros est ici dans une forêt fœtale, quelque chose d’utérin dans lequel ils sont envie de s’enfoncer, de retrouver leur paradis perdu.

Mais le néon de "la fête" est remplacé par celui du "feu". Et la scène s’illumine, s’embrase, pour des récits d’horreur, pour une plongée dans une forêt en flammes où les mots champêtres et bucoliques sont remplacés par des mots lourds de sens, de suie, de peaux carbonisés, de bébé napalmé.

Chaque récit est une plongée dans l’effroi. Finis les petits arrangements entre maris et femmes, les désaccords et les broutilles entre amants, Stanislas Nordey transforme le cœur central de la pièce en un moment de théâtre inoubliable. Le sol est lumineux avant d’être recouvert de cendres. Les acteurs sont à fond dans le pathos et jouent vraiment leur vie.

Ce retour imprévu d’un feu qui abolit la fête, ce surgissement inattendu de la mort et de la souffrance prend des allures de voyage au bout de la nuit pour ces gens tranquilles et sans histoires autres que leurs petites histoires.

On comprend mieux pourquoi on est déçu par la structure choisie par Anja Hilling qui continue la pièce après la traversée de la fournaise. On comprend pourquoi Stanislas Nordey et son scénographe Emmanuel Clolus ont choisi un décor blanc, froid, pour ce retour à la mesquinerie de la vie dans une parodie d'installation artistique.

Sans doute, plus tard, si Anja Hilling a vraiment l’avenir que semblent lui annoncer les beaux moments de "Tristesse animal noir", les metteurs en scène qui revisiteront sa pièce n’hésiteront pas à saccager cette fin ratée. Pour l’heure, on la "zappera" pour se projeter dans cette forêt en feu où chacun des comédiens concernés est à son meilleur.

 

Philippe Person         
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