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Interview  (Paris)  mardi 13 décembre 2016

Avec Un Coup De Queue De Vache, Thomas Fersen fête à la fois son dixième album et ses vingt-cinq ans de carrière. Or c'est la première fois que Thomas Fersen réalise un album en totale indépendance.

C'est chez lui que nous l'avons rencontré, avant une session dans le petit studio en sous-sol où ont été enregistrés tous les instruments de son nouvel album. Après avoir brisé la glace en discutant de la reprise de "Pégase" par Klô Pelgag et de sa collaboration avec Fred Fortin sur l'album Trois Petits Tours, il était temps d'en savoir un peu plus sur ce nouvel album sorti après une longue période de silence discographique.

La première question est grivoise. Le coup de queue d'accord, mais pourquoi la queue de vache ?

Thomas Fersen : Parce que c'est l'histoire d'un coq qui passe un peu trop près de la vache et qui s'en prend un coup. Il devient un peu siphonné, se met à chanter n'importe quoi et finit dans la casserole. C'est le destin de certains animaux comestibles. Il faut imaginer qu'ils acceptent leur sort avec bonhomie, c'est triste.

Il y a des expressions à tiroir aussi, comme la couleur queue-de-vache, ou bien l'expression "avoir une queue de vache dans la main".

Thomas Fersen : Je ne connais pas cette expression.

C'est avoir un poil dans la main.

Thomas Fersen : Ça va bien dans mon sens (rires), quoique je sois très actif. Le coq est aussi le symbole de notre pays. On peut interpréter la métaphore comme on veut. Et c'est aussi l'animal qui représente le chanteur. Se prendre un coup de queue de vache, ça arrive parfois dans une carrière.

Par rapport à votre disque précédent, en tant qu'auditeur, on vous retrouve dans un univers qui vous ressemble plus.

Thomas Fersen : La question de ce qu'on connait de moi, de qui je suis, peut se retourner. Ce que j'ai fait avec le Ginger Accident ne me ressemble-t-il finalement pas plus que ce que j'avais fait auparavant ? En tout cas, je vous accorde que je me suis plus exprimé dans un style que dans l'autre. Le disque avec le Ginger Accident aurait pu avoir ce genre de son. On y retrouve même quelques chansons qui ont cette couleur. C'était un projet sur lequel on était tombé d'accord avec mon précédent label. A l'époque, j'étais en délicatesse artistique avec eux, ce qui explique d'ailleurs qu'aujourd'hui je sois tout seul.

Il y a surtout le retour du bestiaire et de la symbolique animale.

Thomas Fersen : Oui. Elle était présente dans les premiers albums, et avait disparu depuis le quatrième.

À la fin du titre qui a donné son nom à l'album, le coq termine dans une cocotte en fonte. Dans la chanson d'Oldelaf "J'ai Chaud", il est question d'un lapin dans un four à micro-ondes. Serait-il un chanteur plus urbain, et vous plus rustique ?

Thomas Fersen : Non, en fait le coq fréquente des cocottes (rires). Voilà pourquoi il se retrouve dans la cocotte.

La musique a des effets concrets. Elle fait bouger, taper du pied. Comment avez-vous travaillé vos rythmiques pour cet album ?

Thomas Fersen : J'avais fait ces chansons piano-voix. Elles sont construites sous forme d'histoires qui se déroulent dans une ferme, puis dans les champs et les bois autour de la ferme, et ensuite jusqu'en ville.

Je les ai écrites dans l'optique de travailler sur l'intégralité du disque avec Joseph Racaille. C'est un ami. J'aime le fréquenter, j'aime parler avec lui, j'aime l'écouter parler. Et bien sûr, j'aime son travail. Je lui ai donné un cahier des charges. Je lui ai dit : "je veux une formule unique, un quatuor à cordes". C'était une forme d'instrumentation que je voulais depuis longtemps.

Il m'a répondu : " On va rajouter un cinquième instrument, à cordes aussi, mais qui viendra, comme un intrus, perturber ce quatuor à cordes bourgeois. Ce sera un instrument populaire, du style banjo ou mandoline, mais qui aura aussi sa part entière dans la partition". Cette proposition m'a beaucoup plu. J'ai rajouté une contrebasse, une batterie, et de temps en temps un petit piano. C'était notre façon d'illustrer ces chansons agrestes et sylvestres. Nous trouvions, l'un et l'autre, que les cordes étaient très adaptées pour ça.

Il y a aussi une guimbarde qui s'invite sur l'un des titres.

Thomas Fersen : C'est un hasard total. C'est un petit gars qu'on a croisé. Il était apprenti. Il jouait de la techno sur sa guimbarde. J'ai trouvé ça extraordinaire qu'un jeune de 17 ans s'approprie un instrument traditionnel comme la guimbarde pour jouer quelque chose de son temps. J'ai cherché, parmi mes chansons, une sur laquelle on pourrait avoir un bourdon, car ça joue une note unique. Et c'était "Tu n'as pas les oreillons". J'ai ensuite un peu arrangé ce qu'il avait fait de façon spontanée. Ça fait partie des petits accidents de la vie qui sont heureux et viennent s'inscrire dans un disque, parce qu'un disque c'est une image d'un moment.

Une constante dans vos disques est l'imagerie du conte.

Thomas Fersen : J'aime raconter des histoires. J'aime qu'il y a un fil narratif. J'aime qu'il y ait des ellipses.

Dans le conte, il y a aussi un aspect initiatique.

Thomas Fersen : Plus initiatique que moraliste chez moi.

Vos histoires sont-elles un moyen, dans ce cas, de corrompre la jeunesse ?

Thomas Fersen : Je transmets quelque chose que j'ai reçu, une certaine façon d'utiliser le langage, une certaine vision du monde, un certains esprit. Or cela est très français. Ça existe chez nous encore, peut-être moins visible qu'auparavant. Mais l'esprit français est très singulier. Je revendique cet héritage au nom de la diversité culturelle. On sait que l'homme ne trouvera jamais de solution à ses problèmes, alors autant qu'il en ait plusieurs. Au moins, ainsi, on aura le choix.

A propos de la transmission, comment réagissez-vous lorsque vous apprenez que vos chansons sont passées dans les écoles, voire étudiées en classe ?

Thomas Fersen : Je suis un peu sceptique. J'ai moi-même été sur les bancs de l'école et je n'ai pas toujours aimé les auteurs sur lesquels on me jugeait. Certes maintenant, on juge moins. Mais c'est comme ça. En même temps, je le comprends. J'ai un esprit un peu enfantin. Les enfants aiment le langage. Nommer les choses ou les objets, c'est un jeu pour eux. Moi aussi, j'ai conservé ce plaisir. En plus, mes textes sont imagés et j'y glisse quelques cochonneries, quelques insolences, quelques désobéissances. La concision de ma langue est accessible aux enfants, certainement parce que j'ai le souci de l'efficacité dans mon expression.

Sur Wikipédia, j'ai lu que le nom de votre troisième groupe, Figure Of Fun, faisait référence à Birthday Party. Finalement, pourrait-on à travers vos textes vous rapprocher de la scène gothique ?

Thomas Fersen : C'est anecdotique, ça m'étonne que ce soit dans Wikipédia. Alors, en effet, il y a parfois l'évocation de la mort. J'aime bien cette imagerie. Mais comme j'aime bien utiliser les animaux pour raconter des histoires, ou les objets tels que les parapluies ou les chaussures de femme. La nourriture et la gastronomie font aussi partie des imageries que je manipule. Alors aller chercher un aspect gothique dans mes textes, c'est amusant, mais je ne crois pas qu'il y ait particulièrement de lien.

Retrouvez-vous quelque chose de votre éducation dans ce disque ?

Thomas Fersen : Justement pas. Je pense que le texte est plutôt une émancipation, le sentiment d'une vérité profonde qui va au-delà de l'éducation. Je pense en particulier à la chanson "Les Petits Sabots", qui n'a rien à voir avec mon éducation. C'est une chanson sur l'essence de l'amour qui, pour moi, trouve ses racines dans des plaisirs solitaires et enfantins, voire un peu mystiques. Je suis persuadé que c'est lorsqu'on est enfant qu'on a les plus fortes expériences mystiques. On les retrouve plus tard dans le sentiment amoureux.

D'après moi, éprouver ce sentiment est une réminiscence de choses de l'enfance. L'histoire de cette petite fille qui va dans la forêt et qui nourrit un lièvre, enfin qui imagine car on pense bien qu'un lièvre ne va pas aller se mettre dans un buisson avec une petite fille et qui, plus tard, lorsqu'elle embrasse son amoureux au goût de chevreuil retrouve le bois et la sensation des buissons, je pense que c'est cela l'essence de l'amour. Et ça n'a rien à voir avec l'éducation. Ou alors avec mon éducation d'autodidacte.

L'été dernier, vous tourniez encore alors que vous n'aviez pas d'actualité récente, en solo. Vous allez présenter avec ce nouvel album un spectacle différent. Quelles vont être les nouveautés ?

Thomas Fersen : Je tourne toujours car le spectacle vivant est ma structure même. Toutes les chansons du disque, celles qui ont initié le disque en tout cas, sont des chansons qui était destinées au spectacle.

Il y a deux spectacles, celui où je suis seul et m'accompagne au piano, dans lequel j'interprète aussi des monologues parlés. Ces monologues sont des chansons parlées, dans lesquels j'utilise les mêmes ficelles que dans mes chansons. C'est-à-dire qu'ils sont écrits en rimes, avec des nombres de pieds réguliers, dans lesquels on retrouve l'association de rimes riches avec l'élision populaire, ce qui est pour moi l'expression même de l'esprit français : la rime riche représentant le goût du château, qui est toujours présent chez chaque français, et l'élision populaire représentant la révolution. Cette association symbolise pour moi l'antagonisme français par excellence. Dans ces textes, on retrouve aussi l'utilisation de l'ellipse, que j'aime beaucoup et dont je crois avoir le sens. Ce spectacle en solo est donc construit autour de chansons parlées et de chansons chantées.

Et l'autre, où il y a le quatuor à cordes, avec lequel on a déjà commencé à tourner.

En ayant continué à tourner seul, n'y a-t-il pas, par rapport à l'industrie du disque, l'impression d'avoir à la fois un pied dedans et un pied dehors ?

Thomas Fersen : Tout à fait. L'industrie du disque ne se préoccupe pas du spectacle vivant. Ce sont deux mondes différents, deux métiers différents. D'ailleurs, il y a des chanteurs qui sont ancrés dans l'industrie du disque, qui ne font pas de spectacle vivant. Ils font des concerts, c'est autre chose. Ce qui m'intéresse, c'est le spectacle vivant. Je parviens à faire rentrer une partie de ma création dans le disque, mais de plus en plus difficilement. A tel point que je me demande, à chaque nouvelle échéance, s'il est vraiment nécessaire pour moi de sortir le disque.

Parfois, j'ai l'impression de ne pas être à ma place dans l'industrie du disque. Depuis longtemps, j'ai le sentiment d'être en marge. Ce sentiment s'accentue avec le temps puisque, de mon côté je me spécialise dans le spectacle vivant et de nouvelles formes d'expressions, alors que les acteurs du disque se sont réformés vers des processus de plus en plus industriels avec la chute des ventes. Donc nos routes se séparent. Là je sors ce nouveau disque, mais je ne sais pas ce que ça va donner.

C'est donc le rapport avec le public qui continue à donner l'envie ?

Thomas Fersen : Oui, il y a ce plaisir de la rencontre. J'ai toujours beaucoup de curiosité. Et il y a aussi le plaisir de l'écriture. C'est un plaisir qui n'est pas du tout tari, bien au contraire. En vieillissant, de nouvelles perspectives s'ouvrent à moi. Mon champ était beaucoup plus étroit lorsque j'ai commencé. On croit que le champ se rétrécit en vieillissant parce qu'on a déjà tout dit, mais c'est l'inverse. C'est une initiation, les perspectives sont de plus en plus grandes. En l’occurrence, avec mes monologues, j'ai des possibilités incroyables, des possibilités que la chanson ne me permettait pas parce que la chanson est exigeante, rigoureuse. C'est difficile de tout mettre dans une chanson. Les codes sont différents.

Alors envisagez-vous de vous produire autrement que dans des spectacles musicaux ?

Thomas Fersen : Le problème est que je suis identifié comme chanteur. On se pose la question avec mon tourneur. Il s'est passé trois ans et demi entre mon disque précédent et celui-ci, c'est la première fois que c'est aussi long. Mais c'est justement parce qu'on se pose la question.

Vous pourriez alors peut-être évoluer dans un style qui est encore populaire au Québec, celui de conteur, comme Fred Pellerin.

Thomas Fersen : Oui, tout à fait. Mais en France aussi, il y a encore du conte. Par exemple, il y a un conteur breton que j'aime beaucoup, il s'appelle Patrick Ewen. Mais d'un autre côté, j'aime encore chanter. Je conserve donc un positionnement assez singulier, mais qui ne me déplaît pas car il me donne un sentiment de grande liberté.

Retrouvez Thomas Fersen
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En savoir plus :
Le Soundcloud de Thomas Fersen
Le Facebook de Thomas Fersen

Crédits photos : Thomy Keat (retrouvez toute la série sur Taste Of Indie)


Laurent Coudol         
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