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Théâtre de la Colline  (Paris)  janvier 2018

Comédie dramatique écrite et mise en scène par Wajdi Mouawad, avec Emmanuel Besnault, Maxence Bod, Mohamed Bouadla, Sarah Brannens, Théodora Breux, Hayet Darwich, Lucie Digout, Jade Fortineau, Julie Julien, Maxime Le Gac­Olanié, Hatice Özer, Lisa Perrio, Simon Rembado, Charles Segard­Noirclère, Paul Toucang, Étienne Lou, Mounia Zahzam, Yuriy Zavalnyouk, et en alternance Inès Combier, Aimée Mouawad et Céleste Segard.

 Pour ne pas passer 2 h 15 problématiques avec "Notre innocence", il faut tout d'abord accepter deux présupposés contenus dans la pièce de Wajdi Mouawad.

Premièrement, penser qu'il existe aujourd'hui "une" jeunesse (et a fortiori qu'elle soit en colère). Issu d'une époque où régnaient les "soixante-huitards" qui ont fait du "phénomène générationnel" leur crédo, Wajdi Mouawad croit visiblement qu'il y a une jeunesse 2018 et qu'elle peut être représentée par des apprentis comédiens issus des meilleures écoles françaises et québécoises.

Deuxièmement, accepter que ce soit la parole d'un dramaturge de cinquante ans qui sorte de la bouche de cette "génération 2018".

Ainsi "Notre innocence" est une construction imposée aux jeunes, même s'ils ont participé à son élaboration, et elle synthétise les aspirations d'une petite "caste" en rien représentative de la diversité des jeunesses occidentales.

Formellement, "Notre innocence" est un collage de moments très différents. La pièce commence par l'entrée en scène d'Hayet Darwich, l'éclatante comédienne de ""Scènes de violences conjugales" de Gérard Watkins.

Seule sur le plateau, elle explique la genèse du projet, raconte ses rencontres avec Wajdi Mouawad, et comment celui-ci voulait évoquer le suicide d'un condisciple quand il étudiait le théâtre à Montréal. L'idée centrale était de transposer ce suicide aujourd'hui avec des comédiens en formation au Conservatoire qui supposeraient que l'une d'entre eux, Victoire, s'est défenestrée.

Dans la seconde partie, les 18 jeunes gens sont sur scène et forment un choeur compact qui va scander sa haine de la société de consommation, de la "viande" au "Nutella", qui gronde contre la génération qui l'a précédée, contre le confort inconfortable dans lequel ils vivent, prisonniers de leurs portables et étouffés par la vacuité des idées qu'on leur insuffle.

Ces litanies psalmodiées avec conviction constituent le morceau de bravoure du spectacle (avec l'introspection collective qui, on le verra, suivra le suicide de Victoire). Evidemment, c'est fort, intense, spectaculaire, bien que ce choeur antique ait quelque chose d'un fourre-tout idéologique où seraient énumérés tous les maux de l'ultra-libéralisme et où l'on finirait par conclure que la guerre c'est mal et l'amour c'est formidable.

Avant d'en arriver à ce qu'on appellera le "moment Festen" de "Notre innocence", le choeur est suivi d'un moment de décompression, où les jeunes gens dansent façon hip-hop. La médiocrité du résultat renforce l'idée qu'ils ne sont pas "la" jeunesse en son entièreté... Il y a effectivement une autre jeunesse, moins dorée, dont le corps vibre et qui parle un autre langage qu'il s'appelle le rap ou le slam, et dont le contenu résonne plus fort que celui d'un simili choeur antique...

Mais après l'intermède hip-hop, vient le temps de l'introspection autour d'une longue table propice à une longue conversation cathartique. Car la mort de Victoire les perturbe (responsables ? coupables?), les interpelle sur le sens de la vie, etc...

Là encore, le savoir-faire de Wajdi Mouawad emporte la manche et laisse les sceptiques k.o. devant une telle avalanche d'arguments, un tel ping-pong d'idées qui nourrissent la discussion des jeunes gens, et permettent à chacun d'entre eux d'avoir sa tirade et d'exprimer ses qualités individuelles jusque là noyées dans le collectif.

Survient alors une dernière partie dans laquelle apparaît Alabama, la fille imaginaire de Victoire. Symbole de l'innocence de l'enfance, nécessaire pour recharger les batteries de cette jeunesse déjà condamnée au monde des adultes par les petites lâchetés évoquées pendant le "moment Festen".

Totalement déconnectée du récit fracturée que l'on vient d'assimiler, cette ultime séquence, très théorique, très explicative, affaiblit la cohérence du récit proposé. "Notre innocence" peine alors à convaincre rétrospectivement. Le manque d'unité du spectacle est criant.

Reste une grande énergie, une envie d'embraser ce sujet passionnant qu'est l'"état de jeunesse". Wajdi Mouawad y serait peut-être vraiment parvenu s'il n'avait pas souscrit au virus nocif distillé par les fameux "soixante-huitards" qui se sont auto-proclamés "génération" alors qu'ils ne représentaient qu'une partie de la partie étudiante de leur classe d'âge.

Aujourd'hui, comme hier, il n'y pas qu'une jeunesse qu'on pourrait aussi facilement synthétiser qu'elle l'est dans "Notre innocence".

 

Philippe Person         
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